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Ali dit « Samy » | Drogues et réduction des risques (RDR) | Génération sacrifiée, 20 ans après | Hépatite C (VHC)

Avant les trithérapies, « je voyais des gens, on les mettait sous traitements, et six mois après ils étaient morts »

28 septembre 2010 (lemegalodon.net)

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Sandra : Vous êtes toujours à l’écoute de l’émission Survivre au sida et on discute avec Ali. Ali, la première fois que tu as entendu parler de l’héroïne c’était quand ?

Ali : Le shit c’était quelque chose de courant, un peu moins que ça l’est maintenant mais c’était déjà quelque chose de courant en 1979 et 1980. Et 1979, je voyais 4, 5 types qui avaient justement maximum 5 ans de plus que moi, et qui étaient passés justement du shit, qui était relativement courant à l’héroïne, à l’époque le marron, le brown, et ce qui est extrêmement surprenant, c’est que c’est arrivé quasiment du jour au lendemain, et du coup, ça a emporté vraiment toute une tranche d’âge, on va dire deux décennies, des personnes de 15 à 35 ans, 40 ans qui se sont mises dans cette merde, il y a en a qui la sniffait et très vite s’est répandue la seringue. Comme les seringues n’étaient pas en vente libre, c’est pour ça qu’on dit la génération sacrifiée, c’est qu’ils ont mis du temps, ils savaient pertinemment qu’il y avait une population qui s’injectait de l’héroïne mais malgré tout ils persévéraient à ne pas donner accès aux seringues, donc ils savaient pertinemment que les gens se contaminaient entre eux.

Sandra : Ton premier shoot c’était avec qui, quand et où ?

Ali : C’est justement un des amis dont je savais qui se shootait et j’ai vu qu’il était en manque, je suis allé le voir, je lui dis moi j’ai de l’argent, je peux acheter un paquet et dans 5 minutes il ne sera plus malade comme un chien. Donc j’ai acheté la came, je l’ai obligé à me shooter avant qu’il prenne sa dose, et malheureusement j’ai aimé ça, et je suis parti en sucette direct.

Sandra : Quand est-ce que tu as compris que partager sa seringue, ça pouvait transmettre le virus du sida ou des hépatites ?

Ali : Malheureusement assez longtemps, au moins deux ans avant de… parce que le nom, ils parlaient que du sida, à l’époque c’était vraiment un syndrome immunitaire déficient, genre tu entendais le truc, tu disais ouais je vais crever demain. Et au début tu le prends, tu te dis bah je vais vivre quelques mois, puis après je dirai que tu le vis comme une grippe mais tu as la rage, tu es obligé de vivre.

Sandra : Mais par qui est-ce que tu l’as su vraiment ?

Ali : En fait c’est un pote qui était un peu plus âgé, qui était à l’armée outre-mer. Il n’avait pas de copine attitrée donc il allait voir les prostituées. Et il a attrapé une chaude-pisse, ils lui ont fait des examens sanguins, et ils se sont rendu compte qu’il avait d’autres problèmes, et en l’occurrence, il se trouve qu’il avait, ce qu’ils ont appelé après le sida et l’hépatite C. Et avec ce mec-là, quand il était en perme, ou quand il a fini l’armée, pendant des années, on échangeait la seringue des uns et des autres. On est au moins un groupe de 5, 6 à s’être co-infecté mais c’est lui qui l’a attrapé malheureusement le premier.

Sandra : Quand est-ce que tu as fait ton test de dépistage ?

Ali : Assez tard, parce que j’ai essayé de compenser en faisant du sport, ce n’était pas toujours évident. Mais malgré tout je l’ai fait entre 1985 et 1990, dans ces eaux-là. C’est en 1983 qu’ils sont apparus les trucs de dépistage. Donc oui entre 1985 et 1990 j’ai dû le savoir.

Sandra : Qu’est-ce que tu as envie de dire aux médecins qui t’annonçaient une espérance de vie raccourcie ?

Ali : Ils me disaient si vous prenez les mêmes personnes autour de vous, vous allez gagner 20 ou 30 ans de vie. Donc quand moi j’apprends ça, j’ai 23, 24 ans. Bon malheureusement, en résumé, j’ai dit que j’ai vu un tas de gens partir autour de moi et très vite, je me suis quand même posé des questions. Et en même temps, j’ai vu l’évolution, j’ai vu qu’il y avait des choses qui vont mieux mais j’ai vu des personnes quasiment mourir devant moi ou disparaître alors que je venais de les quitter. Tu vis avec ça, tu accumules ces petits traumatismes entre guillemets, mais comme on dit c’est la vie, et toi voilà, tu ne peux que suivre ton chemin à toi et voilà. On n’est pas égaux devant les produits, que ce soit les drogues ou les médicaments. Il y a trop de gens qui sont partis même si ça a servi à ce qu’ils fassent des traitements qui maintenant ont effectivement un meilleur rapport aux personnes.

Sandra : Quand les médecins t’ont annoncé ta séropositivité, quelle a été ta première réaction ?

Ali : J’étais déjà plus ou moins nihiliste parce que quand tu t’injectes de la came, que tu as fait 40 overdoses, et quand je dis 40 c’est peut-être plus. Mais une fois je me suis retrouvé à l’hôpital, je crois que mon cœur s’est arrêté pendant 2’30, j’entendais tout, je voyais tout, c’est un truc tout bizarre. C’est vrai que la frontière entre la vie et la mort, quand tu es usager de drogue, à cause de la délinquance et tout ça, comme quand tu es môme, que tu cours n’importe comment, que tu vas traverser alors que tu peux te faire renverser par une voiture, là c’est en étant adulte mais malgré tout tu vis en permanence comme ça, c’est-à-dire le risque tu ne le calcules même plus.

Sandra : Est-ce qu’à l’époque tu avais peur de la mort ?

Ali : Non. Au contraire. Justement je suis en train d’expliquer que pendant pas mal d’années, j’ai joué les trompes la mort, bon ça c’est illusoire, on sait très bien qu’on retourne en poussière. Mais je ne pensais pas rencontrer malgré que je me sois esquinté, je me suis fait du mal en m’injectant de l’héroïne, je ne pensais pas que j’allais justement choper des virus dont des trucs que j’avais entendu parler.

Sandra : Et aujourd’hui ? Tu as envie de vivre ?

Ali : Bah oui ! Oui ! Mais en même temps, je fais l’amer constat que ça a touché comme ils ont dit les toxicomanes, les homosexuelles, mais comme ils auraient dû prévoir et faire tout pour arrêter, ils auraient dû chauffer le sang à l’époque qu’ils prenaient et ne pas avoir l’histoire des hémophiles, et ensuite ce ne se serait pas répandu dans la population hétérosexuelle et toucher les femmes, des enfants et des familles entières, comme à l’heure actuelle. Malheureusement, on ne peut que constater les choses au fil des années et très peu faire.

Sandra : Pour toi est-ce que le VIH a toujours le même visage qu’avant ?

Ali : Ah oui ça, c’est clair… les personnes quand elles l’apprennent j’ai vu des personnes autour de moi quand elles l’apprenaient, comment elles le vivaient. Bon moi c’est un peu différent, je dirai que j’étais déjà dans l’inconscience, parce que je prenais de l’héroïne. Mais des personnes qui l’apprennent alors qu’ils viennent d’avoir une relation, qu’ils ont des doutes, bon voilà on essaye de leur apporter l’oreille et de leur dire qu’une fois que tu l’as, tu ne peux plus faire grand-chose et comme je dis, en plus les traitements ne sont plus les mêmes. Avant je voyais des gens on les mettait sous traitements, six mois après ils étaient morts. Donc ce n’est pas du tout la même configuration.

Transcription : Sandra Jean-Pierre