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Bruno Spire | Enfants concernés par le VIH | Financement de la lutte contre le sida | Homosexualité | Reda Sadki | Tania

Bruno Spire vs. Reda Sadki (1/7) : « Ras le bol qu’on oublie nos enfants ! » déclare une maman séropositive

20 juillet 2010 (lemegalodon.net)

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En préambule du débat entre Bruno Spire et Reda Sadki, Nabila présente ce courrier de Tania, qui témoigne de son parcours face à la maladie.

Nabila : Tania et son fils 18 ans vivent avec le virus. « Merci de prendre en considération notre parole, nous qui vivons avec ce colocataire depuis plus ou moins longtemps. Je suis une femme, une maman. La vie m’a offert mon fils en cadeau, en même temps que la mort, en 1990. Et j’ai partagé avec lui ce poison. Nous avons perdu le papa sur notre route ou plutôt, il a décidé de nous quitter, de quitter la vie, le poids de la contamination étant trop lourd pour lui en plus de sa toxicomanie. Nous vivons avec mon compagnon séronégatif depuis 2005. Le combat a été difficile, et parfois la fatigue de cette lutte pèse lourdement. Mais nous sommes vivants. Des portes qui se sont fermées, nous en avons vu. Mais d’autres sont restées ouvertes malgré le mot VIH. Nous faisons partie des privilégiés, quasiment peu d’effets secondaires. J’ai 40 ans, mais mon fils en a 18. Comment peut-on traverser l’adolescence, les premières relations. Déjà, avec un esprit et un corps sains c’est dur… Alors avec ce poids en plus ! Merci pour le soutien de « Sol En Si », ce sont des anges. Paris-Marseille, même combat. Comment vit-on avec le VIH ? Comme l’acrobate sur son fil. Rester concentré, pour ne pas tomber : l’observance est la ligne de conduite. Pas le droit à l’erreur. Mais nous sommes vivants. Oui, mes rapports sont toujours protégés, même avec les news venues de Suisse. Je reste méfiante. Le poids de la contamination est terrible. Je n’en veux pas sur ma conscience. Je m’informe. Il paraît qu’il resterait caché dans certains de nos tissus, que même avec une charge virale indétectable il y aurait des pics. Sommes-nous des parents comme les autres ? À votre avis ? Mon poussin de 18 ans est la chair de ma chair. Et celui qui lui fait mal, je le réduis en cendre. Ça vous va, comme réponse ? ! J’essaie de l’armer au maximum contre la bêtise des ignorants, le sadisme de certains médecins, style savant fou, qui nous voient comme des lapins de laboratoire. La lutte des associations, je n’ai rien à leur reprocher. Si. Qu’ils n’oublient pas nos enfants, qu’ils laissent souvent sur le bord de la route. Et je n’oublierai jamais, excusez-moi l’expression, cet enculé de militant d’Act Up qui, il y a quelques années, a déclaré en direct à la télévision : « N’oubliez pas, braves gens, que vos dons sont pour des pédés et des toxicos. Il n’y a que 700 enfants atteints par ce fléau en France ». Il parlait de mon fils aussi. J’en avais pleuré de rage. Je fais ma petite prévention autant que je le peux auprès des jeunes qui m’entourent. Voilà, beaucoup d’émotions dans ces quelques lignes. »

Tina : Alors c’est le témoignage de Tania. Alors je vais demander à Bruno et à Reda de réagir à ce témoignage. Bruno qu’est-ce que vous avez…

Bruno Spire : C’est un témoignage qui est effectivement très émouvant. C’est une expérience en tout cas enrichissante, pour les autres aussi, en tout cas pour l’ensemble des acteurs de la lutte contre le sida. Moi je veux juste faire un commentaire, c’est que je pense qu’on n’a pas à opposer les modes de transmission, les façons de l’attraper, que ce soit de la mère à l’enfant, que ce soit par voie homosexuelle, par voie d’usage de drogue. On vit tous la même chose par rapport à ce virus. On vit tous les problèmes de discriminations avec bien sûr des spécificités. Mais il n’y a pas de population plus importante que d’autres. Que ce soit en nombre ou que ce soit en nombre faible, en nombre fort. C’est l’ensemble, c’est le combat commun qui fait qu’on avancera.

Reda : C’est un petit peu un tableau idyllique que vient de nous dresser Bruno. Et moi je réconcilie mal ce tableau idyllique où tout le monde se met ensemble pour lutter contre le sida, face à ce témoignage. Je trouve que quelque part, il y a une forme d’indécence à répondre de cette façon-là, face à un témoignage de l’extrême violence, et de l’extrême mépris dans lesquelles ont été tenues des mamans comme Tania et son fils. Et le fait qu’elle dise, qu’elle ait été témoin de cette déclaration en direct ou effectivement par soucis d’expliquer au grand public, qu’il y a des populations touchées par le VIH, qui ne correspondent pas à cette idéale de la victime innocente. Et ça, c’est une attention qui est louable. Mais pour autant, on ne peut pas le faire en niant l’existence même des enfants touchés. Ils existent bel et bien. Et cette facilité avec laquelle on nie et on anéantit l’existence même des familles touchées avec le VIH. C’est une extrême violence. Et on ne peut pas glisser cette violence sous le tapis en disant : « mettons-nous tous ensemble pour lutter contre le sida ». Si c’était si simple que ça, on n’en serait pas là. Et moi, Tania en l’occurrence, elle est rentrée en contact avec nous parce que, au Comité des Familles, on s’est rendu compte qu’il y aurait des questions et des préoccupations qu’on avait, qui ne pouvaient pas être portées par d’autres. Et donc on l’a fait par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Et Tania est tombée par hasard dans sa consultation hospitalière. Enfin ce n’est pas tout à fait le hasard, elle a trouvé un calendrier des activités, avec ce qu’on fait à la Maison des Familles. Elle nous a, sans nous connaître, elle a pu nous écrire et livrer autant de choses de son parcours, c’est parce que… je pense que ça se sent, quand il y a eu autant de déni, autant de violence à l’égard de certaines catégories de la population et qu’on a sciemment creusé les clivages entre les populations. Aujourd’hui je pense qu’il est temps qu’il y ait une comptabilité de tout ça et qu’effectivement on puisse un jour espérer de reconstruire cette lutte unitaire de laquelle on appelle tous de nos vœux. Je me sens bouillir face à… quand j’entends Bruno Spire dire avec une telle légèreté, tout le monde est pareil dans le VIH, tous touchés par le même virus, le virus ne fait pas de discrimination. On entend ça depuis des années et voilà où en on est.

Bruno Spire : Je voudrais quand même répondre que le contexte dans laquelle la phrase du militant d’Act-Up avait été donnée, c’est au moment du Sidaction. On ne parlait pas de toxicomanie à la télévision, aux heures de grandes écoutes. Et donc bien sûr c’est très provocateur de le dire de cette façon-là. Et moi je suis d’accord avec toi quand tu dis : « il ne faut pas éliminer toute une catégorie de la population ». Ça, c’est très important. Néanmoins dans le contexte de l’époque, en 1994, les enfants c’étaient les innocents et les adultes, c’étaient les coupables. C’était la perception qu’avait à l’époque le grand public. Le militant d’Act-Up s’est probablement, on peut critiquer la façon dont c’est dit, mais le militant d’Act-Up, a voulu alerter l’opinion, qu’effectivement, il n’y a pas de raison de mépriser un certain nombre de catégories adultes qui auraient entre guillemets cherchés la façon dont ils ont attrapé le VIH. Et c’est pour ça que… je pense que c’est un piège. Si je réponds de cette façon-là, ce n’est pas pour enterrer sous le tapis. C’est que je pense que c’est effectivement un piège de diviser les catégories par mode de transmission. C’est un piège politique. C’est un piège pour gommer la lutte contre le sida. Pour dire finalement la lutte contre le sida, ce n’est pas très important, ce qui va être important, c’est le côté… uniquement s’intéresser aux gays, le côté uniquement s’intéresser aux usagers de drogues et l’autre côté uniquement s’intéresser aux familles. Je pense que c’est l’ensemble qui est intéressant. C’est-à-dire dans l’ensemble on trouve des points communs sur lesquels on peut faire avancer. Et le modèle qu’on a construit au niveau d’AIDES, on ne dit pas qu’on est censé représenter. Il devrait avoir une pluralité d’association parce que chacun peut trouver des façons d’adapter la lutte. Mais en tout cas on a lancé une idée d’association qui est centrée sur des personnes infectées ou affectées, personnes séroconcernées. Et pas d’association comme les modèles anglo-saxons ou d’association des femmes noires africaines séropositives ou d’association d’usagers de drogue qui l’aurait attrapé uniquement par injection. On n’est pas dans le saucissonnage.

Reda : Ça, c’est un peu une chimère. On va dire c’est la mythologie d’AIDES. Puisque dans la réalité ce sont une écrasante majorité d’hommes homosexuels blancs, une couche… ne disons pas les plus démunis de la société qui ont créé l’association…

Bruno Spire : Qui l’ont créée. Ce n’est pas la réalité d’aujourd’hui.

Reda : Et qui occupe encore cette direction. Je pense qu’on aura l’occasion d’en débattre. On peut parler d’effet Obama. Mais pour revenir au témoignage de Tania, parce qu’il n’y a pas seulement cette histoire où elle parle de ce militant d’Act-Up, qui aurait pu être un militant d’AIDES aussi. Mais quand elle décrit comment est-ce qu’on vit avec le VIH ? Elle dit : « comme l’acrobate sur son fil, rester concentré pour ne pas tomber en observant sa ligne de conduite ». Moi ça… quand je vois autour de moi, au Comité des Familles en l’occurrence, quand elle parle de la manière dont elle a perdu le père de son fils, quand elle parle de… même si elle ne le dit pas explicitement sur ce qu’elle vit en tant que maman, sachant que le virus, c’est transmis à son enfant, à son bébé. Je pense que c’est… moi je vois des choses terriblement fortes, qu’on entend si peu souvent. Et on a l’impression qu’il y a une seule expérience, un seul parcours, une seule trajectoire, un seul mode de contamination qui a droit de citer, un droit de parole en public. C’est ce que nous, on s’attache à rectifier. Non pas pour justement mettre en cause les autres, non pas pour dresser une population contre une autre mais pour dire que toutes les populations, toutes les personnes doivent être logées à la même enseigne, doivent avoir le droit de s’exprimer et d’être entendues. C’est pour ça qu’on se bat, c’est pour ça que ce témoignage il me semble d’autant plus important. Alors que c’est vrai que quand on est responsable d’une association, les témoignages on les entend. Et les histoires se ressemblent et se répètent. Chaque personne pense que c’est son histoire particulière et on se rend compte qu’on a une histoire de collective qui concerne effectivement toutes les personnes touchées par le VIH. Mais ce n’est pas vécu comme ça. Et en plus la question c’est : qui à creuser le clivage ? Qui a insisté sur telle population qui serait moins ou plus coupable qu’une autre ? Ça, je pense que c’est là où on peut trouver des pistes intéressantes pour se sortir, pour essayer de faire le pont dans ce gouffre qui a été creusé entre les populations touchées.

Transcription : Sandra Jean-Pierre

L’intégralité du débat entre Bruno Spire et Reda Sadki

- Bruno Spire vs. Reda Sadki (1/7) : « Ras le bol qu’on oublie nos enfants ! » déclare une maman séropositive
- Bruno Spire vs. Reda Sadki (2/7) : Les associations sont-elles réellement à l’écoute de tous les séropositifs ?
- Bruno Spire vs. Reda Sadki (3/7) : Les séropositifs hétérosexuels ont-ils leur place dans une association comme AIDES ?
- Bruno Spire vs. Reda Sadki (4/7) : Est-ce que toutes les populations sont ciblées ?
- Bruno Spire vs. Reda Sadki (5/7) : Le dépistage rapide du VIH, réservé aux homosexuels ?
- Bruno Spire vs. Reda Sadki (6/7) : Comment comprendre l’évolution de l’épidémie du VIH ?
- Bruno Spire vs. Reda Sadki (7/7) : Les associations issues du mouvement homosexuel méprisent-elles les problèmes des séropositifs hétérosexuels ?