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Misère du Sidaction

15 avril 2010 (Le Journal du sida)

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Une amie proche m’a confié qu’en regardant les sujets abordés à la télé lors du dernier Sidaction, elle s’est demandée si nous étions en 2008. Selon elle, les thèmes abordés se répétaient chaque année, désormais avec une régularité de métronome. Cela fait maintenant dix ans qu’on insiste sur la féminisation de l’épidémie en France, comme si c’était un sujet nouveau, comme si la nouveauté ne résidait pas, au contraire, sur l’étonnante re-homosexualisation de cette épidémie. Et, comme chaque année, les principaux médias se sont réveillés quelques jours avant le week-end du Sidaction, comme s’ils n’avaient pas vu cette échéance arriver, comme si elle n’était pas annoncée de longue date. Soudain, le téléphone s’est mis à sonner, avec des attachées de presse légèrement paniquées, qui avaient absolument besoin d’un témoin pour venir discuter sur les plateaux télévisés d’un sujet subtil : les médias auraient-ils perdu « l’envie » de parler du sida ? La télé qui parle de la télé, quoi.

J’ai fini par refuser, pour une fois, parce que la tarte à la crème est par essence répétitive et que je me sentais plus utile contre le sida dans mon jardin. Pendant tout le week-end, j’ai vu passer d’un œil distrait des sujets sur la maladie qui avaient un étrange goût de déjà-vu. Dans la communauté sida, je ne suis pas le seul à partager cette impression de lassitude quand ce qui est dit sonne comme si c’était rabâché, car nous avons nous-mêmes créé des clichés qui désormais ne nous appartiennent plus.

Chaque année, les médias les régurgitent en réalisant des reportages où seuls les visages changent – et encore... Tiens, une jeune femme séropositive que l’on voit prendre un café chez elle, puis avaler ses antirétroviraux avec un grand verre d’eau. Je me rappelle avoir participé à ce manège, il y a longtemps, en… 1993. Il y a quinze ans. Je savais déjà, alors, que cette manière idiote qu’ont les médias de montrer le « quotidien » des personnes séropositives est une facilité journalistique, que cette recette est appliquée à tous les handicapés. Les télévisions aiment montrer les malades comme des humains qui boivent de l’eau et qui font des choses que le commun des mortels peut comprendre : la misère.

Pour susciter le système de la récolte de dons, il faut en passer par là : dramatiser le spectacle rébarbatif de la prise de médicaments, insister sur des poncifs pour s’assurer qu’ils seront bien compris par tout le monde : le sida c’est ça et pas autre chose. Pourquoi le reprocher ?

Si des télévisions m’ont demandé d’avaler mes médicaments, de descendre les escaliers, faire un tour du quartier en vélo, puis un autre parce que le cameraman avait raté la première prise, pour finir avec ces regards d’idiot que l’on joue quand on fait semblant de penser très fort à sa maladie et sa condition de séropositif, alors pourquoi une jeune femme de 25 ans n’y aurait pas droit ? Est-ce là l’éducation que l’on espère sur une maladie qui évolue toujours et que l’on fixe dans un moment qui appartient déjà au passé ?

Comment rendre le sujet du sida passionnant à nouveau quand tout le monde contribue à la tiédeur de cette mise en scène ? Pas étonnant que les séropositifs eux-mêmes soient écœurés par cette image figée qui se répète chaque année, alors que de nombreux angles du sida ne sont jamais abordés par peur du non jugement.

Les médias ont probablement perdu « l’envie » de parler du sida, mais c’est peut-être nous qui avons laissé tomber l’espoir d’être surpris par une information nouvelle, une enquête audacieuse, une révélation cachée, une réflexion scandaleuse. C’est précisément ce que l’on attend des médias : une surprise. Le fait d’admettre notre ennui en serait une, en soi. Mais est-ce vendeur ?

Didier Lestrade

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