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Génération sacrifiée : Retour sur les années 70 et l’arrivée de l’héroïne dans les cités (partie II)

3 décembre 2009 (lemegalodon.net)

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Reda : Autour de la table, il y a quelques vieux "loulous" de l’ époque, si on peut les présenter comme cela. J’ aimerais donner la parole à la plus féroce d’ entre eux. Je voudrais demander à Nadine de réagir aux propos de Michel Kokoreff.

Nadine : Nous, on a pensé à toutes ces choses, on se posait des questions sur le pourquoi, le comment... C’ est vrai qu’ on a pensé qu’ ils avaient voulu, à un moment donné, mettre les gens dans ces milieux. Après, il y avait le sida. Les médecins les avaient avertis (les pouvoirs publics, ndlr). Ils ont laissé le temps passer et pendant ce temps, des familles entières étaient décimées. Parfois, dans une famille, pleins de frères et sœurs décédaient les uns après les autres. C’est très douloureux de parler de ça parce qu’ on a les images qui reviennent et c’ était vraiment une hécatombe. Mon copain Pascal dit souvent que ça lui évoque un peu à la guerre 14-18. Ça a été quelque chose d’ hallucinant, mais le plus hallucinant c’est qu’ on en parle pas. Il n’ y a rien alors qu’ on a vu partir tous nos copains, des potes qui avaient entre 17 et 30 ans. Avant, ils touchaient à l’ héroïne mais dès qu’ il y a eu le sida, c’ était la vraie hécatombe. Après, il y a eu aussi ce qu’ il s’est passé dans les hôpitaux et la manière dont on nous a traités. Tout le monde avait peur de nous ! Les médecins ne savaient pas comment parler aux gens, quoi dire, parce que déjà ils n’ avaient pas toutes les données par rapport à cette maladie. Il y avait tout un contexte. J’aimerais beaucoup que l’ on parle de ces années-là, qu’on raconte un peu comment ça s’est passé, les étapes qui nous manquent. Si on veut comprendre, si on veut faire une bonne prévention, je pense que ça passe aussi par l’ histoire de la maladie du VIH, de l’héroïne, de tout ce qu’ il s’est passé dans ces années-là. Et avec ce qui se passe aujourd’ hui avec la cocaïne, dans beaucoup de milieux, j’ai l ’impression que ça redevient un peu pareil. Ils sniffent mais même en sniffant, on peut se contaminer et ça, on ne le dit pas !

Ben : Pour eux, c’est nouveau !

Reda : Agathe et Jennifer qui ont 21 et 22 ans, les années 80 c’ est plutôt votre année de naissance mais c’ est lié parce que vous êtes deux jeunes femmes nées avec le virus. Quand vous entendez parler de tout ça, de génération sacrifiée, de cette hécatombe des années 80, comment cela vous interpelle ? Qu’ est-ce que vous en pensez ?

Agathe : Je ne sais pas si je vais vraiment répondre à la question mais j’ai déjà fait des recherches pour des exposés au lycée par exemple, et j’ ai vu écrit que si on était séropositif depuis notre naissance, c’était notre mère qui nous avait contaminé et qu’ elle était soit prostituée soit toxicomane. C’est quelque chose que l’ on voit encore en 2009 ! Je ne peux pas me permettre de parler des années 80, de tout ce passage parce que je n’ y était pas et je ne suis pas calée du tout sur le sujet.

Reda : Jennifer, quand tu écoutes les propos de Nadine...

Jennifer : Ça me touche obligatoirement et je voudrais vraiment parler de ces années-là, de cette génération sacrifiée parce que comme Agathe, on est les enfants sacrifiés de cette génération.

Ali : Je voudrais essayer de faire une légère synthèse là-dessus. Justement, autour de la table , il y a les vieux qui sont contaminés et les jeunes qui sont nés avec. Ça me fait mal au cœur tout autant que pour les personnes qui sont contaminées chaque année. Mais comme le disait Michel Kokoreff, dans les années 79-80, on voit débarquer la came en grosse quantité avec quasiment quatre dealers par hall, moyenne d’âge 16-18 ans et la curiosité qui fait que l’ on va vers ce produit. C’ est un produit qui s’ injecte plus facilement que la cocaïne mais ça, c’est une autre histoire. Dans la foulée, beaucoup de gens sont incarcérés et à qui on prélève du sang, lui-même distribué ensuite dans les hôpitaux. De là, surgit l’affaire des hémophiles qui fait un peu de bruit. La décision de mettre en circulation les seringues est prise "autour d’une table" en 1985 mais mise en pratique en 1987 donc il se passe deux ans pendant lesquels les gens se refilent encore les seringues. Malheureusement, on a dit que les homos et les toxicos n’avaient que ce qu’ ils méritaient. Ensuite, les femmes hétéros qui étaient contaminées étaient considérées comme des femmes faciles. Il y a la génération sacrifiée et à l’heure actuelle, il y a la génération de mon fils, mes neveux, mes nièces. Je m’ inquiète pour eux parce que je ne sais pas ce que l’ avenir leur réserve.

Ben  : Ils sont pas concernés !

Ali : Comment, ils ne sont pas concernés ! Ils ont des relations sexuelles ! Ils ne sont pas à l’ abri de la vente de produits !

Ben : En tant que grand-parent, je ne me sens pas concerné.

Michel Kokoreff : Le problème, c’est qu’ il y a des histoires qui ne se transmettent pas. Il y a une impasse sur les transmissions, y compris dans les différentes générations de ces quartiers populaires. D’une génération à une autre, l’ histoire du passage des seringues par exemple, ou le manque (tu prends trois le produit avec de la cocaïne et le manque va venir beaucoup plus rapidement), le fait que les transmissions ne se fassent pas, ça met en danger les nouvelles générations et c’est ça le lien avec nos enfants.

Ben : Sur votre étude, lorsque vous parlez des années 70, je me demande justement si le choc pétrolier des années 70 n’ aurait pas influencé et orienté, avec toutes les lois Chalendon, l’ arrivée de l’ héroïne vers les cités et dans les mines du Nord de la France ? Parce qu’ il y avait la crise du choc pétrolier, les bobos devaient bien trouver de quoi faire de l’ argent ailleurs, non ?

Michel Kokoreff : Bien sûr ! On dit que l’ héroïne est la drogue de l’oubli par excellence. Dans un contexte de chômage, de précarité où à la fois les pères, les mères mais aussi les filles et les fils au moment d’ arriver sur le marché du travail n’ en trouvent plus, on voit bien ça dans le Nord, à Marseille ou dans d’ autres lieux, il y a quelque chose qui s’ effondre complètement. Je pense que ce qui est très important, c’est que d’une certaine manière, tant qu’ il une identité ouvrière forte, tant qu’ il y a un mouvement ouvrier, une fierté liée au travail et qu’il y a du travail, il y a un rempart plus politique, idéologique contre la drogue. La drogue, c’ est traditionnellement pour les bourgeois ou bien, excusez-moi, pour les personnes efféminées...

Ben : Non. Il y avait aussi les mineurs, ils avaient le droit de fumer ! Nos parents avaient le droit de fumer !

Michel Kokoreff : Ce sont des jugements de valeurs très durs. C’est pour ça que je dis bien : traditionnellement. Et quand ce système de valeurs s’ effondre, on est plus du tout dans le même contexte et ça, c’est un effet direct de la crise des années 70.