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Benlama Bouchaïb | Génération sacrifiée, 20 ans après | Prisons | Réseau national des correspondants du Comité des familles

Mémoire de la Génération sacrifiée : Jacqueline, grand-mère de 78 ans, réclame la liberté de son fils séropositif pour qu’elle puisse « partir en paix »

7 octobre 2009 (lemegalodon.net)

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Début du son

Ben : Ça ne te dérange pas si je t’appelle par ton vrai prénom ?

Jacqueline : Ah bah non-Jacqueline.

Ben : C’est Jacqueline ?

Jacqueline : Oui.

Ben : Bon bah voilà Jacqueline.

Jacqueline : Oui.

Ben : Ce qui fait qu’on se rencontre aujourd’hui, c’est les années sida.

Jacqueline : Oui.

Ben : Il y a une époque, bah le sida il a frappé la cité.

Jacqueline : Oui.

Ben : Et ton fils aujourd’hui, enfin on en parlera un peu après. C’est toi en tant que mère, et maintenant grand-mère, en deuil. Comment tu vis ça, à l’heure d’aujourd’hui ?

Jacqueline : Je vis... Difficilement.

Ben : C’est-à-dire ?

Jacqueline : C’est-à-dire que j’ai mon fils en prison, depuis 8 ans et demi et qu’il est malade, et qu’il est soigné en prison mais... Il est soigné va-comme-je-te-pousse hein et...

Ben : Quand tu dis va-comme-je-te-pousse parce que, ici en France...

Jacqueline : Ils ne comprennent pas, ouais.

Ben : Va-comme-je-te-pousse, ils ne comprennent pas quoi, nous, on est des ch’tis.

Jacqueline : Ouais, ouais. Et j’ai perdu une petite fille aussi par la même occasion. Elle était malade aussi bien sûr. Et puis sa maman aussi, on peut le dire aussi ça ?

Ben : Ouais, ouais.

Jacqueline  : Sa maman aussi est décédée. Et puis beaucoup de camarades à Frédéric qui sont décédés dans... Du sida aussi bien sûr. Alors je vis difficilement avec tout ça. Quand je repense à tout ça, j’ai bien mal au cœur, d’avoir subi tout ce que j’ai subi.

Ben : Donc vous avez subi ? Vous avez subi ?

Jacqueline : Oui.

Ben : Mais encore ?

Jacqueline : Encore faut dire ?

Ben : Mais encore ?

Jacqueline : Alors j’espère qu’on trouvera, un jour cette maladie pour soigner les gens. Il y en aeu déjà assez, de morts.

Ben : Pourquoi aujourd’hui vous avez fait appel à Ben du Comité des familles par rapport à votre fils, que vous dites, qui est incarcéré ?

Jacqueline : Oui.

Ben : Pourquoi ?

Jacqueline : Bah parce qu’il s’occupe de là... Comment qu’on dit ?

Ben : Les associations de soutien ?

Jacqueline : Oui, oui, il s’occupe des associations. Alors j’ai fait appel à lui, vu qu’il y a personne qui s’est occupé de moi, ni pour aller me voir, ni pour m’offrir une voiture ou bien quoi. Moi je n’ai pas de voiture, je ne sais pas conduire alors je dois dépendre des autres pour...

Ben : Pour la mobilité ?

Jacqueline : Oui. Alors tout en payant bien sûr hein.

Ben : Ah vous payez en plus les gens qui vous transportent ?

Jacqueline : Ouais, ouais.

Ben : Et les associations qui ont pignon sur rue dans votre quartier comme AIDES...

Jacqueline : Oui.

Ben : ou autres associations qui prétendent soutenir les malades du sida...

Jacqueline : Bah j’ai jamais vu personne hein.

Ben : C’est vrai ?

Jacqueline : Jamais, jamais, jamais. Jamais vu personne. Et sinon après j’ai vu le curé. Mais après j’ai plus vu, il est plus venu.

Ben : C’est le curé de la prison ?

Jacqueline : Oui. Mais ton curé à toi là.

Ben : Oui je vois qui, Edmond. D’accord, mais aujourd’hui, qu’est-ce qui pourrait te satisfaire pour pouvoir retrouver un peu de paix ?

Jacqueline : Un peu de paix bah ce serait que mon garçon il sort, et puis qu’il soit raisonnable. C’est tout ce que je demande pour finir mes jours en paix.

Ben : Moi c’est Ben, Comité des familles, je ne sais si on va nous voir. C’est Ben, Comité des familles, bah j’essaye d’accompagner cette dame, afin que son fils puisse l’accompagner dans ces derniers instants de vie quoi. Parce qu’elle est au bout du rouleau. Elle a envie de vivre mais elle veut que son fils soit en liberté. Et elle a envie de dire, ne condamnez pas mon fils parce qu’il est malade du sida. Je pense qu’il a payé son acte.

Jacqueline : C’est vrai il a payé sa peine. 8 ans et demi, qu’il a déjà faits. Alors il me semble que... Quelque fois on voit à la télévision, ils en font plus que ça, et puis au bout d’un an, ils sont sortis.

Ben : Ouais. Et alors à l’heure actuelle, la vraie question qu’on se pose hein, c’est quelle est la qualité de vie qu’on propose aux séropositifs qui sont en prison ou malade du sida ? Parce qu’aujourd’hui on meurt encore du sida en prison.

Jacqueline : Oui, oui, j’ai entendu...

Ben : Et voilà la vraie question, qu’est-ce qu’on fait quoi ? Nous qui vivons en zone rurale, où on isole nos enfants, où on isole tout le monde. Qu’est-ce qu’on fait quoi ? Jacqueline à ton avis ?

Jacqueline : Bah on m’a avis on ne fait rien.

Ben : Vraiment ?

Jacqueline : Bah on ne fait rien ! Qu’est-ce qu’on fait ? On ne fait rien !

Ben : Bah je ne sais pas moi.

Jacqueline : T’as déjà vu qu’on fait quelque chose pour ceux qui sont en prison, qui sont malades du sida toi ?

Ben : Non.

Jacqueline : Autrement, moi l’infirmier il me dit, celui qui vient me mettre les gouttes tu sais, du fait qu’il est malade, ils auraient dû le laisser sortir, hein ? Moi je ne sais pas il me semble.

Ben : Ta maison se délabre.

Jacqueline : Hein ?

Ben : Ta maison se délabre.

Jacqueline : Ah, bah oui que veux-tu.

Ben : Et j’ai entendu dire que ton fils avait proposé, avait fait une demande de sortie provisoire, et on lui a dit non ?

Jacqueline : Oui.

Ben : Et pourquoi ? Pourtant il y a eu dans le Comité des familles qui s’est mobilisé.

Jacqueline : Eh bien ils ont dit non.

Ben : Et pourquoi ?

Jacqueline : Et pourquoi ?

Ben : Bah justement je te pose la question.

Jacqueline : Eh bah je ne sais pas, je n’en sais rien.

Ben : Toi non plus ?

Jacqueline : Bah non (rires) Je n’en sais rien.

Ben : Parce que nous aussi on se posait en tant que Comité pourquoi...

Jacqueline : Moi aussi je me demande pourquoi !

Ben : Qu’est-ce qu’on peut faire pour t’aider ?

Jacqueline : Bah, je t’ai dit m’aider, c’est qu’il sort, c’est tout ce que je demande. Qu’est-ce que tu veux que je te demande ?

Ben : Si tu avais à passer un message à la jeunesse qu’est-ce que tu leur dirais ?

Jacqueline : Ne vous droguez pas surtout. Ne vous droguez pas ! Cette cochonnerie de maladie là ! Ne vous droguez pas ! N’esquintez pas votre vie ! C’est ça que je dirais. Que veux-tu dire d’autre ?

Ben : Rien d’autre, je ne peux rien dire d’autre...

Jacqueline : Ah c’est ça, que veux-tu, c’est ça.

Ben : Je vois que t’as toutes les photos des générations sacrifiées qui sont là quoi. Ça, c’est la génération sacrifiée.

Jacqueline : Je ne t’ai pas là.

Ben : Ah bah non tu ne m’as pas parce que je suis encore vivant.

Jacqueline : (rires) Eh non, il y a en qui sont encore vivants que j’ai.

Ben : C’est vrai ? Bah je vais t’en refiler une alors.

Jacqueline : Ouais.

Ben : C’est vrai que je ne suis pas là !?

Jacqueline : Non tu n’es pas là !

Ben : À ton avis, quand je pense à tout ça, à cette génération sacrifiée, j’ai envie de dire, quand même heureusement qu’il y a des vieilles tortues comme toi et des vieux tordus comme moi, parce que je deviens vieux.

Jacqueline : Mais tu n’es pas vieux.

Ben : Non...

Jacqueline : À côté de moi, 78 ans, regarde.

Ben : Bah j’ai bientôt 50 ! Je n’y crois pas moi (rires). Bon bah c’est tout, que veux-tu que je te dise. Bah écoute Jacqueline je te remercie énormément pour ton interview.

Jacqueline : Ouais...

Ben : Pour ton témoignage.

Jacqueline : Ça n’a pas été trop drôle hein ?

Ben : Bah non tu n’as pas été trop drôle !

Jacqueline : J’ai dit comme je le pense hein !

Ben : T’as dit comme tu le penses ?

Jacqueline : Voilà.

Ben : Bah c’est l’essentiel. Jacqueline, Jacqueline, ma maman, d’adoption.

Fin du son

Reda : Voilà ça, c’était l’entretien réalisé par Ben, il est en principe au bout du fil. Ben est-ce que tu nous entends ? Est-ce que Valenciennes est au bout du fil ? Bonjour et bienvenue à l’émission.

Ben : Bonjour c’est Ben à l’appareil.

Reda : On va finir par y arriver. Est-ce que tu es branché sur le direct de l’émission ?

Ben : Je pense que c’est dû à la restructuration du réseau lié à internet. Mais je n’arrive pas à vous capter. Donc je vais tenter de répondre à vos questions sans avoir écouté ce que vous avez pu dire.

Reda : OK, on a écouté en début d’émission ton entretien avec Jacqueline. Est-ce que tu peux nous dire, qui est Jacqueline, comment tu l’as connu et pourquoi tu as souhaité réaliser cet entretien ?

Ben : Bah comment je l’ai connu... Jacqueline fait partie entièrement de la génération sacrifiée. Jacqueline c’est la grand-mère du quartier quoi, qui a toute la mémoire de cette génération qui a été sacrifiée sous l’autel de non prévention et voilà quoi. Et puis pourquoi j’ai voulu réagir, c’est par rapport à son gamin, parce que Jacqueline elle a 78 ans, elle va bientôt partir, et son gamin est incarcéré depuis plus de 8 ans et avec tout ce qui passe, en ce moment dans le domaine carcéral, que ce soit la loi de rénovation pénitentiaire ou les propos qui sont tenus ou il y a des quiproquos entre les victimes VIH voilà. On s’est dit tiens, faisons témoigner les auditeurs de survivre au sida, voyons un peu voir ce qu’ils en pensent quoi.

Reda : On va commencer avec des réactions sur le live, Sandra est-ce qu’il y a...

Ben : Par contre, les auditeurs du Nord Pas de Calais, on n’arrive pas à vous joindre, on est bloqué sur le net depuis au moins 3/4 d’heure, à chaque fois c’est écrit find no file.

Reda : Alors on ne va pas pouvoir faire du support technique en direct mais on va écouter les commentaires et les questions éventuellement via Sandra.

Sandra : Bonjour Ben

Ben : Oui bonjour Sandra.

Sandra : Alors il y a un commentaire de Angel Marquise d’Aussange alors " Il convient en effet de parler du milieu carcéral, je me souviens d’une campagne d’Act-up datant de quelques années pour que les malades puissent avoir accès au traitement complet et c’est loin d’être gagné encore. Pourquoi le ministère de la Santé ne bouge pas sur cette question ? Ne pas donner d’accès aux traitements est, et je pèse mes mots, un crime malgré la mobilisation, c’est très compliqué.

Reda : Est-ce qu’il y a des questions ? Parce que c’est ça qui peut être intéressant.

Sandra : Non, juste ça et elle passe le bonjour à Joël

Ben : D’accord et on peut dire bonjour à Marquise d’Aussange ?

Reda : On va demander à Tina et à Joël de réagir à cet entretien, qu’en avez-vous pensé ? Entendre cette maman parler de sa douleur, une douleur intime, une douleur privée, mais aussi de sa colère, qu’en pensez-vous ?

Tina : Bah déjà je trouve ça super, très courageux qu’elle en parle à la radio. Comme on sait, beaucoup reste dans le silence par la honte. Je pense que ça doit vraiment être dur pour une grand-mère d’avoir vu une génération plus jeune qu’elle partir alors que normalement, c’est toujours les personnes les plus âgées qu’on voit partir et là elle voit toute une génération partir...

Ben : C’est plus qu’une génération.

Tina : J’imagine que ça doit être vraiment très dur.

Reda : Et Joël réaction ?

Joël : Alors ma réaction, c’est vrai que par rapport à ce que qu’a dit Jacqueline c’est bah hélas la réalité. C’est plus qu’un cri du cœur qu’elle pousse. C’est un peu ce qui se passe, je dirais, dans certaines de nos régions, voir même à Paris où justement il y a beaucoup de personnes qui se retrouvent isolées, par rapport aux VIH, qui ont encore la chance d’avoir des parents qui les soutiennent, ou des amis qui les soutiennent.

Ben : Mais à quel prix ?

Joël : Mais à quel prix, oui tout à fait, c’est ce que tu dis. Moi je trouve que c’est fantastique que des personnes voilà qui sont hors, je n’aime pas utiliser ce terme en fait, hors âge, mais c’est-à-dire que tout le monde est concerné par le VIH. Mais moi pour ma part j’ai tellement eu de claques par rapport à des personnes qui vous renvoi de la séropositivité comme une grosse gifle. C’est vrai que là, je trouve que c’est un témoignage qui est courageux mais aussi important, qui soulève un gros problème de prise en charge dans les prisons.

Reda : Ben, qu’est-ce que tu souhaites dire de plus sur le sujet ?

Ben : Moi juste ce que j’ai envie de vous dire, voilà c’est que en ce moment je ne sais pas ce qui se passe en France quoi mais on est de plus en plus en train de stigmatiser les détenus. Aujourd’hui moi je ne suis pas encore en train de justifier les actes, moi je ne pense pas qu’il faut tenir compte. Moi pour moi, il a commis un acte, ok il est condamné.

Reda : Justement tu sais très bien Ben, si on n’est pas là pour se faire plaisir, tu sais très bien qu’il y a des auditeurs qui vont...

Ben : La réinsertion ça pose problème aujourd’hui, parce que ça fait quelques temps que le Comité des familles se mobilise pour lui, dans le but de travailler sa réinsertion. Aujourd’hui je me retrouve démuni parce que je n’ai pas de réponse de la part du ministère de la justice, j’ai aucune réponse. C’est vrai on va me dire, ça doit venir de lui. La demande doit venir de lui. Mais il faut savoir aussi, qu’il y a eu une idée à la mode, travailler en partenariat, où pas mal de partenariat qui se sont mobilisés pour une réinsertion, et aujourd’hui, cette réelle réinsertion, malgré tout les effets d’annonces, avec les lois, tout ça. On voit que sur le terrain, bah il n’y a rien quoi. Bah avant-hier, je discutais avec un monsieur du personnel pénitencier, qui me disait oui, la loi, la réforme carcérale elle est intéressante pour les détenus mais pour nous,nous, on est négligé et en plus, comme nous, on est syndiqué, on ne va pas nous arnaquer, parce que les détenus ne sont pas encore bien syndiqués eh bien ils se font carotter, comme nous on se fait carotter. Voilà, moi aujourd’hui, la question que je pose, c’est quelles sont les réels moyens, qu’on va donner, pour une réelle réinsertion ? Moi j’aimerais vous rappeler, qu’on a libéré Papon, pour cause de maladie et il s’est bien gambadé dans jardin ! Voilà tout simplement quoi, donc est-ce qu’aujourd’hui, sous prétexte que c’est des séropositifs, eh bien tu dois avoir une double condamnation ? C’est un questionnement quoi, et aujourd’hui j’aimerais bien que les grandes associations nationales tranchent là dessus et qu’il est quelque chose qui soit vraiment fait dans ce domaine-là, parce que n’oubliez pas, c’est Tchekhov qui disait aux écrivains, l’écrivain doit toujours être du côté du plus faible, et tout ce que j’espère c’est que l’opinion publique voit du côté des plus faibles même s’il a fait un acte qui peut être répréhensible, n’oublions pas que nous devons être du côté du plus faible, parce que c’est quand même les effets de notre société aujourd’hui.

Reda : Très bien Ben. Eh bien merci pour ce premier entretien avec Jacqueline et tes commentaires. Le combat continue. On espère qu’il y aura d’autres entretiens parce que...

Ben : Oui mais monsieur Sadki, la société ne va pas se contenter de ça quoi. Comment nous, on peut se mobiliser le Comité des familles, justement qui veut éviter les amalgames.

Reda : Bah c’est clair qu’il faudra qu’on en discute sur le concret, je pense que c’est toi qui nous as montré le chemin et qu’il faut continuer et c’est tout. Je ne pense pas qui ait besoin de chercher 12h à 14h, il faut que son fils, il arrive à sortir de là et trouver les moyens et les personnes qui peuvent apporter leur soutien pour que ça se fasse. Ou alors je n’ai rien compris au film, corrige-moi si tu...

Ben : Non non, je pense que tu as très bien compris. C’est l’essentiel. Bien je vous remercie beaucoup, Tina et tous les autres, Joël et tout ça. Je vous remercie beaucoup de pouvoir faire entendre les sans voix qui sont de l’autre côté du mur, et je vous remercie beaucoup. Bonne soirée.

Reda : À bientôt

Ben : Et j’essaye de vous capter sur le net mais je crois que nous, dans notre région on est coincé là.

Reda : À bientôt monsieur Ben.

Ben : À bientôt, au revoir.

Transcription : Sandra Jean-Pierre

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