Skip to main content.

Droit du travail | Joël Vermont

Le travail, lieu de discrimination pour les séropositifs

4 octobre 2005 (Le Monde)

Recommander cet article | Votez pour cet article

Voir en ligne : Le travail, lieu de discrimination pour les séropositifs

A 35 ans, Joël Vermont, cadre dans une agence bancaire, a été rejeté par ses collègues et par sa hiérarchie, qui avaient découvert sa séropositivité. Les attitudes de mise à l’écart persistent dans la sphère professionnelle mais aussi dans le milieu médical et le cercle familialSix personnes sur dix porteuses du virus du SIDA sont victimes de discriminations, selon une enquête réalisée par Sida Info Service, et rendue publique, lundi 3 octobre. Le phénomène est particulièrement présent dans le MONDE PROFESSIONNEL, en raison de la peur de la contamination et de préjugés. Le taux peut s’élever à 73,2 % pour les personnes dont la séropositivité a été DÉCOUVERTE depuis vingt ans et plus. Ainsi, Joël Vermont, conseiller commercial dans l’agence parisienne d’une grande banque, a senti que « quelque chose clochait », lorsqu’il a repris le travail après un long arrêt-maladie, en 1999. Ses collègues, au courant de sa séroposivité, le mettent À L’ÉCART, et sa hiérarchie le décharge de ses responsabilités. Aujourd’hui placé en invalidité, il souhaiterait que son préjudice soit reconnu.

A DISCRIMINATION s’est installée insidieusement. En 1999, à 35 ans, après avoir miraculeusement échappé à la mort l’année précédente et repris son travail, Joël Vermont a senti que « quelque chose clochait » avec ses collègues. Conseiller commercial dans l’agence parisienne d’une grande banque, il se sait infecté par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) depuis 1992 et est sous traitement depuis 1994. Mais il n’en a rien dit sur son lieu de travail. En 1998, une gravissime infection respiratoire, signe de l’évolution jusqu’au stade de sida, le plonge dans le coma pendant quarante-cinq jours et entraîne une longue période de rééducation fonctionnelle.

A son retour au travail, M. Vermont préfère rester discret sur les raisons de son hospitalisation. « Je m’en suis tenu au fait que j’avais eu une grave infection pulmonaire, ainsi qu’une maladie digestive, ce qui était exact. Je ne voulais pas aller au-delà. » A cet instant, il ignore encore que sa directrice est parvenue à obtenir des informations sur sa santé en se faisant passer pour un membre de sa famille.

Trop fatigué pour travailler à temps plein, Joël Vermont obtient un mi-temps thérapeutique. « Petit à petit, j’ai réalisé que j’étais mis à l’écart par mes collègues, se souvient-il. J’étais moins souvent invité. On ne me prévenait pas quand il y avait un pot. Je n’avais plus de place pour m’asseoir avec mes collègues pour déjeuner et je devais prendre mes repas en la seule compagnie des stagiaires. »

M. Vermont perd même des responsabilités. « J’étais devenu officiellement « polyvalent commercial˜, dit-il. En clair, bouche-trou, sans portefeuille de clients à gérer. La direction me donnait à faire les travaux les plus répétitifs, les plus ingrats. »

« DES DROITS EXISTENT »

Le climat se dégrade et les accrochages avec des collègues se multiplient. « Ce qui m’a fait le plus mal, raconte Joël Vermont, c’est l’attitude d’une syndicaliste de la CFDT, qui ne me traitait pas mieux que les autres. J’ai appris ensuite qu’elle faisait partie de ceux qui colportaient des ragots sur moi. »

Quand une nouvelle directrice prend la tête de l’agence, M. Vermont s’ouvre de ses problèmes auprès d’elle et apprend alors qu’elle est au courant de sa séropositivité : l’information lui a été transmise par l’ancienne directrice.

« Plus le temps passait, plus je me liquéfiais », se souvient-il. Son médecin traitant le sent à la dérive. « Tu vas dans le mur, le prévient-il. Je vais te faire un arrêt de travail. » Joël y est hostile, car il arrive au bout de la période où il perçoit une rémunération intégrale et risque de se retrouver avec un demi-salaire. En mars 1999, il cède et sera traité, trois mois durant, pour une dépression. Cette fois-ci, aucun de ses collègues ne prendra de ses nouvelles.

Quand il reprend le travail, M. Vermont est confiné dans des tâches toujours plus ingrates. Il doit notamment s’occuper d’un étudiant en formation alternée. Celui-ci lui raconte que des collègues l’ont mis en garde, ils lui ont dit qu’il était homosexuel et selon toute vraisemblance séropositif, instable et déluré. A la demande de Joël Vermont, qui envisage une procédure judiciaire, l’étudiant rédige un témoignage.

En juin 1999, la Sécurité sociale reconnaît à M. Vermont une « invalidité-incapacité de travail de deuxième catégorie », ce qui entraîne la cessation de son activité. Quelques mois plus tard, il reçoit un appel de l’étudiant qui demande à retirer son témoignage : il s’est vu proposer une embauche par la banque, à la condition expresse de ce retrait. « J’ai accepté de ne pas faire état de son témoignage, explique Joël Vermont. Je ne peux pas lui reprocher d’avoir cédé. Mais de ce fait, mes actions auprès des prud’hommes ont toutes été rejetées. »

Son contrat de travail sans rémunération existant toujours, M. Vermont perçoit une indemnité d’environ 150 euros par mois de son assurance professionnelle, complété par une pension d’invalidité de 850 euros, soit, au total, 67 % de ses revenus antérieurs. Soutenu par Aides et Act Up, auprès desquelles il a travaillé comme bénévole, Joël Vermont a obtenu cet été de la Cotorep une carte d’invalidité à 80 %, avec effet rétroactif au mois de février. Ce sera un atout supplémentaire pour obtenir le licenciement que M. Vermont souhaite désormais. « Une rupture du contrat de travail pour maladie me permettrait de toucher des indemnités qui constituent à mes yeux une réparation pour ce que j’ai subi », estime-t-il.

Depuis trois ans, Joël Vermont accepte de témoigner « pour montrer que des droits existent et qu’il faut les faire respecter ». « Nous devons faire face à un désintérêt de la population à l’égard des personnes touchées par le virus du sida », conclut-il. Il sait de quoi il parle. Traité depuis plus de dix ans, il est soumis à une très lourde polythérapie : 46 gélules par jour.

Paul Benkimoun