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Les records et les leçons de la vente Bergé-Saint Laurent

1er mars 2009 (Le Monde)

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Les résultats sans précédent de la vente [Bergé] prendront un certain temps à être digérés, tant pour leur signification que pour leur impact sur le marché de l’art », écrit dans le magazine Art and Auction le journaliste américain Judd Tully, sans doute un des meilleurs observateurs actuels du secteur. On comprend sa perplexité. Dans sa ville de New York, les dernières enchères n’ont pas été réjouissantes, les maisons de vente ont comprimé leurs effectifs, des galeries ont fermé, d’autres ont licencié ou rompu leurs contrats avec certains de leurs artistes.

Et voilà que ces fous de Français réalisent, à Paris, une capitale qui ne représente bon an mal an qu’environ 6 % des échanges dans le marché de l’art, la plus grande vente de mémoire de journaliste : 373,9 millions d’euros. Pas la vente du siècle, toutefois, comme il a été écrit un peu vite : en novembre 2006 chez Christie’s, les enchères d’art impressionniste et moderne avaient généré l’équivalent en dollars de 384 millions d’euros (il s’agissait d’oeuvres de diverses provenances).

La succession, en 2008, de la galeriste new-yorkaise Ileana Sonnabend a été évaluée à 600 millions de dollars, mais elle a donné lieu à une vente privée et le montant est invérifiable. La vente Bergé-Yves Saint Laurent est donc à ce jour la somme la plus importante jamais récoltée pour une seule collection privée. C’est aussi la vente la plus importante réalisée en Europe. Sur les 733 lots proposés, soixante et un ont dépassé le million d’euros, seize ont excédé les cinq millions.

Quelles peuvent être les raisons d’un tel succès dans un marché déprimé ? La qualité des oeuvres vendues, bien sûr. La personnalité des vendeurs, aussi. Outre son talent dans la haute couture, Yves Saint Laurent représentait une image de luxe et, sinon de calme, du moins de volupté, une manière de vivre « allafransaise », comme disent les Américains, qui peut faire rêver : une fiction qui a drainé 30 000 visiteurs durant les deux jours et demi d’exposition avant la vente du Grand Palais. Lesquels pour l’essentiel n’avaient pas les moyens d’enchérir et « achetaient avec les yeux », selon l’expression d’une visiteuse.

Pierre Bergé fait, pour sa part, moins l’unanimité. Son soutien affiché à Ségolène Royal ne plaît pas à tout le monde, comme son appartenance à la « gauche » dite « caviar », terme qu’il est d’autant plus facile de lui accoler qu’il en produit vraiment. Mais on ne peut lui dénier un véritable génie des affaires. Il l’a une nouvelle fois prouvé avec la manière dont il a associé à un événement de ce type, souvent placé sous la seule houlette de Christie’s, sa propre maison de vente, Pierre Bergé et associés.

On ne sait quelle maison a eu l’idée de retenir la nef du Grand Palais pour effectuer la vente, mais il s’agit-là d’une intuition formidable. A force de passer devant, ou d’y faire la queue, les Parisiens ont peut-être oublié que, pour les étrangers, ce bâtiment représente cette fameuse image de Paris-capitale-de-luxe au même titre que la tour Eiffel ou la place Vendôme. Raison pour laquelle les 1 200 privilégiés - 70 % d’Européens et 30 % d’Américains - qui ont assisté aux vacations étaient prêts à affronter les froidures de l’hiver.

Cette vente hors du commun a aussi bénéficié d’une campagne de presse sans équivalent : 1 065 articles répertoriés durant un mois par le moteur de recherche Google, à comparer avec les 281 consacrés au procès AZF, ou aux 329 et quelques traitant du chômage... Les attachées de presse de la maison Christie’s ont eu aussi à gérer la présence sur place de près de trois cents journalistes, quand une vente de prestige à New York en réunit à peine une quarantaine habituellement. Même s’il n’est pas certain que cette couverture médiatique ait eu une influence sur le résultat des adjudications.

Le catalogue de la vente, enfin, est un véritable monument : cinq volumes, 1 800 pages rédigées par les meilleurs spécialistes, souvent des conservateurs de musée extérieurs à la maison Christie’s. Il pèse 10 kg et coûte 200 euros.

Ce n’était pas une vente courante. Peut-elle avoir une influence sur le marché de l’art ? Oui, si elle encourage les collectionneurs à acheter avant tout le monde, comme l’ont fait Saint Laurent et Bergé avec l’art décoratif, ce qui n’intéresse encore personne. Oui, si elle donne des idées à d’autres, comme par exemple de ne pas vendre à tout prix à New York ce qui marche aussi bien, sinon mieux, à Paris.

Accessoirement, elle a déjà un effet sur les relations de Christie’s avec la Chine, dont les autorités n’ont pas apprécié la vente de deux bronzes volés en 1860 à Pékin, et qui a annoncé des mesures de rétorsion. Elle a surtout intéressé à ce sujet, souvent opaque, une frange de la population qui s’en tenait éloignée. Le public a découvert les sommes folles qu’elle pouvait générer. Indécentes, pour beaucoup.

Le produit de la vente sera, a expliqué Pierre Bergé au quotidien La Croix, partagé en deux. La part d’ « YSL » ira à la fondation qui porte son nom. Celle de Pierre Bergé « à la recherche médicale, probablement en soutenant des boursiers et deux chercheurs qu’[il] admire, le professeur Yves Lévy, président du conseil scientifique du Sidaction, et Françoise Barré-Sinoussi, Prix Nobel de médecine ». Il y a des façons plus idiotes de dépenser son argent.

Harry Bellet