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Sida en Banlieue : les survivants de l’hécatombe parlent

2 décembre 2008 (L’Humanité)

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Sur 35 000 morts du sida en France depuis le début de l’épidémie, près de la moitié étaient des héritiers de l’immigration. Loin de la solidarité des stars, une génération plongée dans l’héroïne a été décimée. Début des années quatre-vingt, l’héroïne gangrène les cités. À l’époque, le gouvernement se refuse à mettre à disposition des seringues propres. Une décision que n’interviendra qu’en 1987, faisant de la France le dernier pays européen à mettre les seringues en vente libre dans les pharmacies. Entre-temps, mais aussi après, des milliers de jeunes des quartiers populaires sont contaminés par le virus du sida. « La preuve d’un laisser-faire face à une catastrophe sanitaire évitable », estime le Comité des familles pour survivre au sida. Une association créée en juin 2003, sous l’impulsion de Reda Sadki, animateur de Survivre au sida, une émission de radio qui s’adresse aux séropositifs issus de l’immigration et de la banlieue.

« Avant la mise en vente libre, 80 % des personnes qui utilisaient des seringues étaient séropositives. Après 1987, cela a chuté à 30 % », explique Reda Sadki. Aujourd’hui, les contaminations par partage de seringues ont pratiquement disparu. Autre statistique troublante : sur les 35 000 morts depuis le début de l’épidémie en France, on estime que près de la moitié étaient des immigrés ou des enfants d’immigrés.

De ces morts-là, peu vont en parler. « Une génération sacrifiée », accuse le Collectif des familles, qui regrette le fossé qui s’est creusé entre la solidarité médiatique autour de la maladie et la situation réelle des malades. Entre le Sidaction d’un côté et le manque de moyens, de l’autre. Entre « le sida des paillettes et le sida de la banlieue », comme n’hésitent pas à exprimer certains. En plus de la dureté de la maladie, celle-ci est également vécue comme une injustice, touchant particulièrement les personnes vivant dans la pauvreté, les habitants des banlieues et ceux issus de l’immigration. « Le sida est une maladie qui relève autant du politique que de l’intime », affirme le docteur Denis Méchali, chef du service des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Au contact des séropositifs depuis deux décennies, il a été aux premières loges de ce que beaucoup qualifient d’hécatombe. « J’ai vu des parents enterrer successivement trois de leurs enfants. » Au fil des années, ce médecin a vu la sociologie de ses patients évoluer car les usagers de drogues représentent à présent moins de 2 % des découvertes de séropositivité.

Bouchaïb et Catherine sont des rescapés. Tous deux consacrent aujourd’hui une grande partie de leur vie à faire passer le message qu’on peut vivre avec la maladie. Pétulante et combattante, Catherine revient de loin. Pourtant, cette grand-mère de cinquante-cinq ans n’a pas un quotidien toujours facile. Dépistée à vingt-sept ans, c’est aussi l’âge de sa fille, contaminée à la naissance. Deux fils en prison.

Le manque d’unité de la lutte contre le sida la révolte. Plus encore, la stigmatisation des malades en banlieue. « La population des quartiers crève aussi du mépris et de la paupérisation. Quand l’urgence est de savoir comment se nourrir, on ne peut pas s’occuper de son hygiène de vie », s’insurge-t-elle. Et de dénoncer aussi le comportement du personnel dans les hôpitaux quand arrivent des habitants des cités. « On est derrière eux comme s’ils allaient voler un ordinateur ! »

Bouchaïb, lui aussi, a traversé « plus d’un quart de siècle de VIH ». Vivant dans le Valenciennois, il se surnomme le « chti séropo ». Contaminé en 1983, il affirme que le sida lui a « donné une seconde vie ». « Au début on parlait de sidéens, on m’avait donné cinq ans d’espérance de vie, alors j’ai replongé dans la dope. Mais quand on a fait la distinction entre la séropositivité et la phase sida, j’ai recommencé à avoir des projets. » Comme celui de reprendre ses études pour devenir éducateur et, un jour, espère-t-il, avoir un enfant. En ce qui concerne Bouchaïb, ses origines ne l’ont pas aidé. « Dans la communauté maghrébine, on ne nomme pas la maladie. On évoque le destin. Dans les familles, on a du mal à l’accepter. En plus, au début, c’était considéré comme la maladie des gays, alors on préférait la cacher. » Lui a longtemps été exclu des grands rassemblements comme les repas familiaux et les mariages. Mais, depuis le décès du paternel, ses proches se sont à nouveau tournés vers lui. « Ils ont vu mon père mourir d’un cancer du foie et comme j’ai aussi une hépatite C… »

C’est d’ailleurs cette pathologie qui lui fait le plus peur. « Mon traitement contre l’hépatite n’a pas fonctionné. J’espère que des molécules nouvelles vont arriver. » Aujourd’hui, Bouchaïb se bat pour plus de prévention et d’accompagnement dans les quartiers populaires, désertés, selon lui, par les « associations qui ont le monopole du VIH ». « C’est pourtant leur rôle d’aller dans les zones de relégation, là où règne la précarité. »

Ludovic Tomas