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Le PS désespère les patrons de gauche

18 novembre 2008 (challenges.fr)

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Espèce de plus en plus rare, les chefs d’entreprise qui se proclament de gauche reprochent au parti ses querelles intestines et son incapacité à s’ouvrir sur l’extérieur.

« Il y a des patrons de gauche. Il y a aussi des poissons volants, mais qui ne constituent pas la majorité du genre. » Cette réplique, tirée du film Le Président et signée Michel Audiard, date de 1961. Presque cinq décennies plus tard, elle reste d’actualité. Pire, non seulement les poissons volants ne courent pas les rues, mais ils n’ont plus aucune influence sur les dirigeants du PS.

Ex-PDG du Crédit lyonnais et ancien directeur adjoint du cabinet de Pierre Mauroy, Jean Peyrelevade, qui a rejoint le Modem, se désole : « Il fut un temps, après 1981, quand on se réunissait entre patrons de gauche, avec Philippe Lagayette, Patrick Ponsolle, Jean-Cyril Spinetta, Louis Schweitzer ou Serge Weinberg, nous nous disions : « Nos amis politiques font des bêtises, il faut qu’on leur en parle. » Aujourd’hui, la politique n’est même plus un sujet. Avec Philippe Lagayette [président de JP Morgan France. NDLR], resté à gauche, nous versons trois larmes sur l’état du PS, puis la discussion est finie. »

Autre orphelin : Jacques Maillot, le fondateur de Nouvelles Frontières. Il est l’ami de l’avocat Jean-Pierre Mignard, président de l’association Désirs d’avenir qui soutient Ségolène Royal, et pourtant, personne ne le sollicite. Idem pour Jean-Noël Tronc, ancien patron d’Orange, PDG de Canal+ Overseas : « Pendant la campagne, j’ai soutenu Ségolène Royal, comme j’aurais soutenu n’importe quel candidat de gauche. Mais, depuis, je n’ai aucun contact avec elle. Ni avec aucun leader du PS. »

Si les dirigeants socialistes ont tous pris conscience de l’importance de l’entreprise, et particulièrement des PME, pour fabriquer de la croissance, ils continuent néanmoins d’évoluer à l’écart du monde entrepreneurial. Et tous se retrouvent fort démunis quand on leur demande avec quels chefs d’entreprise ils travaillent à l’élaboration d’un programme économique. Ségolène Royal réunit chaque mois un comité d’experts, avec des économistes, des sociologues, mais aucun dirigeant d’entreprise n’est convié. Pierre Berge, ancien patron d’Yves Saint Laurent, qui loue les locaux qu’elle occupe boulevard Raspail, lance avec humour : « Ne dites pas que vous faites un article sur les patrons de gauche, dites que vous faites un article sur moi ! Parce que je suis tout seul. »

Manque de curiosité

Bertrand Delanoë comme Martine Aubry rencontrent certes des patrons dans le cadre de leurs mandats de maire, mais aucun chef d’entreprise ne fait partie de leur premier cercle. Jean-François Fountaine, PDG de l’entreprise de catamarans Fountaine Pajot et numéro deux de la région Poitou-Charentes, qui envoie régulièrement des notes à Bertrand Delanoë sur la fiscalité ou sur l’héritage, fait figure d’exception. Le PS fonctionne en vase clos, à l’écart du monde réel. Jean-Noël Tronc s’en désole : « Le Parti socialiste ne s’intéresse à aucun relais d’opinion, ni aux intellectuels ni aux artistes... » « Le PS n’est pas un lieu accueillant », renchérit un autre patron de gauche. Et si Matthieu Pigasse, associé-gérant à la banque Lazard, est sollicité, c’est surtout parce qu’il appartient à la famille. Enarque, ancien du Trésor, il a été conseiller de Dominique Strauss-Kahn, directeur adjoint de cabinet de Laurent Fabius aux Finances...

La plupart des patrons dénoncent le manque de curiosité de la gauche. Pourtant, cette absence de liens avec le monde de l’entreprise n’est pas uniquement imputable au PS. En effet, nombre d’entre eux, à l’image de Jérôme Seydoux, le président de Pathé, se sont laissé séduire par Nicolas Sarkozy, son dynamisme, son aptitude à s’inspirer des meilleures idées, fussent-elles de gauche. Et ils sont las des bagarres internes, des tergiversations des socialistes.

L’exception Gracques

Quelques-uns, tout de même, restent passionnés par la politique et continuent envers et contre tout à défendre leurs idées. Notamment aux Gracques. Créé en 2007, ce groupe de pression qui réunit hauts fonctionnaires et chefs d’entreprise de gauche avait d’ailleurs appelé à un rapprochement entre Royal et Bayrou lors de l’élection présidentielle de 2007. On y retrouve Bernard Spitz (Fédération française des sociétés d’assurances), Philippe Crouzet (Saint-Gobain), Nicolas Dufourcq (Capgemini), Gilles de Margerie (Crédit agricole), Stéphane Boujnah (Deutsche Bank)... Ils ont reçu les candidats à la tête du PS, lors de déjeuners ou de petits déjeuners, et espèrent que leur manifeste influencera le vainqueur.

Ancien dirigeant de la Fnac et président du directoire du Nouvel Observateur, Denis Olivennes, qui a participé aux Gracques, parle carrément de « décérébration de la gauche » : « J’ai dit à François Hollande qu’ils avaient la chance d’avoir sous la main un condensé de talents. Les plus brillants économistes français sont de gauche. De jeunes dirigeants d’entreprise, beaucoup de syndicalistes ne demandent qu’à les aider. Ils peuvent constituer le plus beau brain-trust de toute l’histoire de la social-démocratie. Mais il n’en a rien à faire. »

Paradoxalement, seul Benoît Hamon, 41 ans, leader de la gauche du PS, surnommé « Bébésancenot », reconnaît cette faiblesse. « La direction du PS ne travaille plus avec l’extérieur depuis dix ans, constate-t-il. Tout le monde s’en désole. » Il affirme discuter, lui, avec des économistes et des amis patrons de petites entreprises : « Il faut écouter les jeunes chefs d’entreprise, ils débordent d’idées et ne sont pas à la remorque du Medef. »

Perrin Dominique


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