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Un livre dénonce les "clichés" portés par "Bienvenue chez les Ch’tis"

28 août 2008 (Le Monde)

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Les Ch’tis, c’était les clichés. Tel est le titre, rude, d’un livre à paraître le 27 août en librairie. Son auteur, Elise Ovart-Baratte, chargée d’enseignement à l’IEP Lille-II, et chercheuse en histoire contemporaine à Lille-III, est une rare voix discordante dans la chtimania qui s’est emparée de la France. Bienvenue chez les Ch’tis ne battra pas le record de Titanic mais, avec plus de 20 millions d’entrées, le film de Dany Boon aura constitué le phénomène du cinéma 2008. Melle Ovart-Baratte ne torpille pas les Ch’tis. Elle admet avoir été embarquée comme beaucoup par l’humour. Mais elle jette un froid sur les bénéfices supposés pour sa région natale. Selon elle, une fois l’euphorie retombée, il ne restera que des clichés négatifs. "Je crains un effet de boomerang ; la banderole du PSG est un exemple."

Cette native de Douai est militante au PS depuis onze ans, secrétaire depuis 2003 de la section du Vieux-Lille - celle de Martine Aubry dont elle fut l’attachée de presse municipale. Son "coup de gueule" a été déclenché par la subvention de 600 000 euros que le conseil régional (à majorité PS) avait voté en faveur de la promotion commerciale de Pathé. Les communistes et deux élus centristes avaient voté contre, le PS et le FN pour, l’UMP et les Verts s’étaient abstenus. Certains caciques socialistes n’ont guère apprécié cette voix discordante, allant jusqu’à la réprimander publiquement.

C’est une tribune furibarde de Jacques Bonnafé, en ligne sur le site LibéLille, le 15 février, qui a poussé la "militante de base" à relayer l’acteur nordiste : elle dénonçait le 17 février sur le même site cette utilisation de fonds publics à l’heure où les budgets culturels se resserrent. " Les éditions Calmann-Lévy m’ont lue. Intéressées par mon travail universitaire sur l’image du Nord-Pas-de-Calais, elles m’ont proposé d’en extraire un livre." A l’écart des 1 500 pages de sa thèse, la Lilloise a rédigé rapidement cet essai de 150 pages pointant les absurdités du scénario avant de rappeler vingt ans d’efforts des élus locaux pour redresser l’image du Nord.

Dans la région, si les artistes semblent partagés sur l’utilité du film et sa qualité cinématographique (l’écrivain Michel Quint est le plus critique), les politiques affichent un soutien consensuel. Président du conseil général du Nord, Bernard Derosier (PS) n’estime pas le film contradictoire "avec la volonté de corriger l’image du Nord, ternie par la société industrielle". Pour lui, "il suffit de se promener dans les communes minières pour noter leur embellissement". Le film ne réduit-il pas celles-ci à des cités d’alcooliques et de déficients mentaux ? "Autodérision", réplique l’élu. Ce qui fait bondir la chercheuse : "Ah, cet éternel masochisme ! C’est vrai que les Nordistes sont les premiers à se plaindre de leur météo, à se considérer laborieux et accueillants, au risque de confirmer eux-mêmes les clichés. Cela ne les choque pas de chanter Les Corons de Bachelet, alors que cette chanson est insupportablement passéiste."

D’autres images de la région ont été moins bien accueillies. En 2005, une exposition de photographies de Raymond Depardon, financée par le conseil régional et montrée à Lille, a été mal reçue par les élus, le président Percheron en tête, découvrant avec stupéfaction sa noirceur.

Au courrier des lecteurs de la Voix du Nord, on se souvient des nombreuses lettres protestant contre le "misérabilisme" du film de Bertrand Tavernier, Ça commence aujourd’hui (1999). "J’avais soutenu ce film qui montrait une réalité nordiste et comment y remédier, se souvient M. Derosier. Sur France 3, j’avais souligné que le film montrait admirablement le travail des services sociaux du département."

Coscénariste de Ça commence aujourd’hui, écrivain, et toujours instituteur à Fourmies, ce "sud du Nord" où la pauvreté est plus concentrée, Dominique Sampiero n’est pas jaloux du film de Dany Boon. Au contraire. "J’aurais volontiers participé au scénario", admet-il. L’image du Nord ? "Je m’en moque. Cela ne veut rien dire, il y a aussi des gens racistes et peu accueillants chez nous. C’est le présent qui m’intéresse. Les artistes décrivent des bouts de réalité : L’Humanité de Dumont, Rosetta des frères Dardenne, La Vie rêvée des anges de Zonca, ce sont des fragments, dans une histoire en mouvement."

Dominique Sampiero admet toutefois que "les gens du Nord se sont laissé définir autrefois par une élite patronale ou par l’homme politique providentiel". Un sondage de la Voix du Nord indique que Dany Boon devance soudain de Gaulle et Mauroy... "Eh oui, désormais le cinéma prend le relais, commente M. Sampiero. L’identité des Nordistes leur a toujours échappé. Depuis des siècles, cette région a été piétinée, traversée par les guerres puis le chômage. Aujourd’hui, comme lors des foires du Moyen Age, on est fier d’être un carrefour de l’Europe. Nous sommes un lieu de passage, inutile de chercher plus loin."

Le professeur de sciences politiques lillois Frédéric Sawicki rétorque que le film de Dany Boon occulte totalement le métissage. "Où sont les 500 000 Polonais, puis les Maghrébins, qui ont fait aussi cette région ? Mes films préférés sont Karnaval (Thomas Vincent) et Quand la mer monte (Yolande Moreau). Voilà ceux que je présente quand je veux expliquer le Nord à des amis. D’ailleurs, dans Karnaval, le héros est un beur. Et l’identité ouvrière et festive dunkerquoise est bien mieux représentée. Mais combien de personnes ont vu ces films ?"

Comme pour abonder dans cette identité tronquée, lors de la médaille d’argent du boxeur roubaisien Daouda Sow, dimanche 24 août aux JO de Pékin, les jeunes de son quartier interrogés par le site MediaPart précisaient : "Mais surtout ne parlez pas des Ch’tis dans votre article, on n’a rien à voir avec eux !"

Mi-amusé, mi-inquiet, Frédéric Sawicki s’interroge. " En vacances, des jeunes étaient surpris que ma fille ne parle pas comme dans le film... Je n’ai pas vu un seul sondage pour mesurer le nombre de spectateurs en dehors de la région qui ont pris le film au premier degré. Et comme il va repasser régulièrement à la télé, je crois que nous allons reprendre pour vingt ans de clichés passéistes..."

Les Ch’tis, c’était les clichés, d’Elise Ovart-Baratte, éd. Calmann-Lévy, 150 p., 12 €.

Geoffroy Deffrennes