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Les coulisses du Sidaction | Bernard Escudier | Hommage aux disparus | Rémi Darne

Marseille

7 octobre 2008 (lemegalodon.net)

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Avec l’autorisation de son auteur, lemegalodon.net publie cet hommage à Rémi Darne, décédé du sida le 19 février 1996, qui avait courageusement dénoncé la dérive du premier Sidaction.

Très cher Rémi,

Ce matin, le vieux-port est sale, sale de cette lumière qui a été balayée par le vent et qui a été pénétrée par les salissures de nos sentiments et de nos marseillais qui emportés par la haine ont jeté « un sans-papier » dans un flot d’injures hors du territoire de la France, de la cité. Il est malade du sida.

Je regarde le ciel bas, couleur de plomb du vieux-port. Il fait doux, très doux et mon âme s’y dissout petit à petit, au rythme du remue-ménage du New-York Café. Petit frère, je t’embrasse. « Toi le valeureux, je t’embrasse sur le front, sur le nez et la plante des pieds avec l’autorisation de Gilles. » Et démon ou ange, telle « une mouette à l’essor mélancolique, elle suite la vague, ma pensée. »

A toi qui m’accueillit à la mort de mon ami comme un frère. Un frère d’esprit et d’amour. Sache que le mois que j’ai passé à Saint-Denis à tes côtés fut fabuleux. Tolérance et rigueur. J’étais très faible, et tu me donnais le peu d’amour dont j’avais tant besoin et que je recherchais en vain dans le regard de l’autre, de celui qui est étranger. Tu m’as donné cette fraternité, alors que tu étais très faible, celle que l’on pourchasse sur l’horizon de nos colères, de nos abattements, de nos peurs. Tu me racontais la vie sauvage, si ordinaire que l’on aime dans la découverte d’un lieu à Aix-en-Provence, Marseille ou Paris. Nous avons parlé de la Corse et du Maroc avec férocité et passion. Tu me parlais de cet arbre qui trônait dans la maison marocaine de ton enfance, et dont je sens encore la douceur, l’odeur et la fraicheur, alors que gamin tu franchissais ce paysage de couleurs, si riche en nourritures spirituelles que nous nous y abreuvions tous deux avec force, avec humour, aux sources de nos miroirs imaginaires, comme frappés par le sel de notre mémoire – communément unis dans la joie de l’instant partagé.

Je te dois petit frère tous ces gestes d’amitié et de fraternité qui m’ont poussé, qui m’ont porté vers la réconciliation avec moi-même et avec les autres. Trop souvent, j’ai la haine au petit matin qui me passe les dents, et je ne sais pas m’en déprendre. Elle est installée, noire, dure. Bouleversé par mes désirs les plus communs, les plus essentiels, je joue de la provocation comme une arme de vie, et oublie de prier avec tous ceux qui s’accordent à souffrir dans la dignité d’un regard, d’un geste d’amour.

Et tel un saumon qui remonte au fil de la source qui la porte, nous avons surpris les forces républicaines de la nation française « unies » pour expulser un africain du Nord, malade qui, quoique sous la protection du ministère des affaires sociales, a été abandonné, jeté lâchement sur ordre du ministre de l’intérieur et ce malgré la protection juridique véhémente, organisée d’Alain Molla, ancien président d’AIDES-Provence. Sur ordre du commandant et des douaniers, les amarres du bateau ont été sectionnées pour retrancher notre frère de tous ses droits. Sur un quai du port. Les associations de lutte contre le sida sont désunies, affaiblies par des luttes intestines, préférant revendiquer l’histoire et la défense d’une hypothétique communauté à la défense des individus, abandonnant l’esprit de la cité aux concepteurs « professionnels » de la politique, oubliant la solidarité. De multiples expulsions sont en cours. Il faut reconquérir l’espace public et sentir, comprendre que l’identité se construit sur le regard de l’autre, de cet étranger qui nous « défie ». Et tel un céramiste, utilisant différentes couleurs, différents langages pour dire sa sensibilité, sa différence, nos différences. La nourriture des couleurs. Je scrute silencieux, l’eau souveraine, bleutée, dense qui nous sépare de l’Afrique.

Le sida, ce n’est pas une question de genre, mais une question de vie, de ce doux équilibre entre l’un et l’autre, de ce regard qui nous déconstruit au gré de nos pleurs, de nos sourires et de nos étonnements. « Brisons » nos gouvernements qui nous donnent à croire que l’homme est dans l’Art africain qui est sous vitrine, comme pour l’exposition Arman à Marseille, et qui exposent les africains à la mort. Eux qui nous suggèrent une expression musicale, gaie, amusée, murmurée, du doux frôlement des corps, touchée du regard, étrangère au désir de collection et de passion de nos anthropologues, elle n’est pas le miroir de nos limbes, elle n’est pas notre musée imaginaire, elle est rythme, le rythme de nos sens oubliés, et de ce fluide de cristal qui nous prend le ventre quand le pied en terre nous entendons sourdre le battement de cette terre qui renaît en nous. La musique des sons et des couleurs que le Musée de l’homme aurait tant voulu nous conter, petit Rémi. Le silence de la terre et de ceux qui veulent parler de la tentation de l’amour, de la chair, de l’esprit, entre frères —, et ce dans la joie ?

Je te salue.

Bernard Escudier

Documents joints

L’article de Bernard Escudier (PDF, 168.7 ko)

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