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Médecine coloniale et mythologie impériale républicaine

8 juin 2008 (L’Humanité)

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par Olivier Le Cour Grandmaison, enseignant en sciences politiques à l’Université d’Evry-Val-d’Essonne [1]

Pourquoi la colonisation a-t-elle été une école de la discrimination ?

La disparition programmée de l’Ecole principale du service de santé de la marine et des colonies, fondée à Bordeaux en 1890, qui a formé des générations de médecins et de pharmaciens appelés à servir dans les territoires de l’empire, comme on disait à l’époque, suscite des mobilisations diverses. Celle du maire de la ville, Alain Juppé, et celles des « anciens » diplômés de cette institution cependant que se multiplient discours et prises de position tendant à faire croire que cette Ecole prestigieuse n’avait d’autre fonction que d’apporter aux « indigènes » les bienfaits d’une médecine moderne qui les délivrerait enfin des maladies et des épidémies dont ils étaient victimes. Vieille antienne qui accrédite, une fois encore, la thèse selon laquelle la colonisation française était synonyme de civilisation et de progrès conformément à la mythologie impériale républicaine réhabilitée comme jamais par le chef de l’Etat et son conseiller Henri Guaino, ce « crayon qui se prend pour une plume » selon le bon mot d’un député de la majorité. Singulière illusion rétrospective et non moins singulière réécriture de l’histoire bien faite pour conforter les discours apologétiques de saison. Qu’on en juge.

Dans un étude sur l’hygiène de l’Afrique septentrionale publiée en 1907, Edmond et Etienne Sergent, - le premier était préparateur à l’Institut Pasteur de Paris, le second médecin colonial hors cadre -, après avoir rappelé la dangerosité sanitaire des autochtones qui « constituent le réservoir de virus paludéen », estimaient qu’il était nécessaire de « maintenir séparés les quartiers européens et indigènes », et ils regrettaient que ce principe ne soit pas davantage appliqué dans les départements algériens et en Tunisie.

Principe qui n’est pas défendu par ces seuls auteurs ; il a fait l’objet d’un vœu, adopté par la section médicale du très officiel Congrès colonial français de 1905, dans lequel on peut lire ceci : « qu’il soit établi une séparation complète entre les villages indigènes et les villages habités par les Blancs et, dans les limites d’une même agglomération, que les habitations des uns et des autres soient établies dans des quartiers différents. »

Objectif de cette disposition : lutter contre les épidémies et préserver la santé des colons.

De plus, relativement aux hôpitaux d’Algérie, Edmond et Etienne Sergent révèlent que le traitement séparé des « Musulmans » et des Européens est ancien puisqu’il fut pratiqué dès les années 1876, et poursuivi par le gouverneur général Jonnart en 1903 avec la création d’infirmeries « indigènes. » Infirmeries qu’ils jugent « très modestes », tant du point de vue des installations matérielles - les malades dorment sur des nattes apprend-on - que du personnel mobilisé puisqu’il s’agit uniquement d’infirmiers et de médecins « Arabes. » La situation est identique en Indochine où les hôpitaux militaires sont réservés aux colons et aux fonctionnaires.

En 1938, à la tribune du Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, tenu sous le haut patronage du gouverneur de l’Algérie, le médecin-commandant des troupes coloniales, H. Aubin, rappelle que la « séparation des malades européens et indigènes » est une « mesure indiscutable » et « rendue nécessaire pour mille détails d’hospitalisation aussi bien que pour le prestige du colonisateur.

Outre des raisons médicales, cette dernière précision prouve que des considérations politiques et symboliques, qui participent du maintien de la domination coloniale, fondent aussi ce système particulier que les contemporains jugent essentiel en même temps que se découvre sa généralité.

Il n’est donc pas surprenant d’apprendre qu’à Libreville et au Maroc, par exemple, l’administration hospitalière est depuis longtemps organisée sur des bases raciales puisqu’elle comprend deux types d’établissements : l’un pour les autochtones, l’autre pour les colons.

Ce que confirme, pour cette dernière colonie, un document officiel de 1916 préfacé par Lyautey dans lequel il est écrit que « le principe de la séparation des Européens et des indigènes » s’applique pour les hospitalisations.

Ainsi fut fait puisqu’un « grand hôpital civil », réservé aux hommes et aux femmes venus du Vieux Continent, fut construit à Casablanca.

Enfin, contrairement à la légende dorée de la colonisation aujourd’hui réhabilitée par ceux qui estiment que cette dernière doit être mise au crédit d’une France généreuse et soucieuse du sort des « indigènes », la "couverture médicale", comme on dit, des territoires de l’empire est toujours demeurée très faible pour les populations autochtones.

Dans son « rapport fait au nom de la Commission des finances » de l’Assemblée nationale, le député de la Drôme, Léon Archimbaud livre, en 1932, les chiffres suivants : 419 médecins en Indochine pour 20 millions d’habitants, 299 en Afrique occidentale française pour 13 451 603 d’habitants, 154 en Afrique équatoriale française pour 3 196 979 d’habitants, 14 au Togo pour 750 065 d’habitants.

A cette époque, il y avait 28 000 médecins pour 40 millions d’habitants en métropole.

La même année, la journaliste Andrée Viollis constate, lors d’un voyage officiel effectué en compagnie de Paul Reynaud, ministres des Colonies, qu’au Cambodge « l’assistance médicale est insuffisante » et « mal organisée » puisqu’il y a « un seul médecin pour 160 000 « indigènes. »

Au regard de ces pratiques discriminatoires, anciennes et généralisées, et de ces chiffres, connus de tous les contemporains qui s’intéressent alors à l’empire, comment soutenir sérieusement que le bilan de la colonisation française est, en ces matières, globalement positif ?

Notes

[1] Olivier Le Cour Grandmaison. Enseignant en sciences politiques à l’université d’Evry-Val-d’Essonne. Dernier ouvrage paru : Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’Etat colonial, Paris, Fayard, 2005.