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Séropo et Indigène : Cocktail destructif !

28 avril 2008 (lemegalodon.net)

20 Messages de forum | | Votez pour cet article

par Reda Sadki [1]

Depuis le début de l’épidémie, 15 000 des 35 000 personnes décédées du sida en France étaient des immigrés ou des enfants d’immigrés. Près de la moitié. Pour les rescapés de cette hécatombe, vivre avec le VIH, le virus du sida, a été un dommage « Co-latéral » de notre statut d’enfant de l’immigration en France. Faire face à cette maladie lorsque l’on rencontre la relégation sociale, les discriminations racistes, parce qu’arabe ou noir … est comme toute autre injustice, sauf pour le fait qu’on joue sa santé et donc sa vie ou sa mort.

Immigration et Sida : du devenir des survivants des banlieues mouroir

Alors, la question qui se pose, c’est pourquoi autant de personnes contaminées ? Pourquoi autant de morts ? Sommes-nous responsables de notre propre sort, du fait de la chape de plomb qui entoure la sexualité, la drogue, ou d’autres questions gênantes ? La question doit se poser, surtout quand on considère qu’un tel massacre par n’importe quel autre biais (colonial, policier, militaire) aurait difficilement été passé sous silence... Alors, que s’est-il passé ?

La première épidémie était liée à la contamination par le partage des seringues. C’est la double problématique de la prohibition des drogues et de l’interdiction des seringues dans les années 80. Les anciens disent que l’héroïne a inondée les quartiers, suivie juste derrière par le virus, histoire de calmer la génération qui se mobilisait contre les crimes racistes et sécuritaires, pour changer leurs conditions de vie. Le résultat était prévisible : des contaminations par milliers, alors qu’elles étaient évitables. Le pire c’est que c’est sur cette image (les dealers et les « toxicos ») que les banlieues ont été stigmatisées. Même parmi les militants de l’immigration, le « toxico » porte la poisse. Si on est passé par la seringue, ça se cache, tout comme son VIH. Pourtant, ça concernait qui ? Et on ne peut pas dire qu’on a ramené ça du Maghreb, comme cela est dit des nouveaux arrivants ! Le sida a une histoire, des survivants sont encore là pour en parler, il faut les écouter.

Que s’est-il passé ? Les pouvoir publics ont laissé faire. Ils avaient les chiffres sur les morts en banlieue comme parmi les étrangers, ils savaient ce qui se passait. Les toxicomanes ont été laissés à leur sort sans intervention de l’état alors que les moyens étaient disponibles. Combien de morts auraient pu être évitées entre 1984 et 1988, date de la mise en place des seringues… ? Plusieurs milliers de personnes, autant, sinon plus, que dans l’affaire du sang contaminé. Les familles autour des malades ont été abandonnées par l’état. Chacun s’est retrouvé seul face à ce virus, pour s’informer, comprendre, se battre à l’hôpital pour être soigné... éventuellement avec d’autres copains de galère aux parcours qui se ressemblent : toxicomanie, prison, Double Peine... Alors quand on veut stigmatiser les immigrés en disant que « chez nous » on rejette les gens malades, qu’on a peur du sida, quels moyens avait-on pour s’organiser alors que tout le monde mourrait ? La solidarité n’est pas un ruban rouge.

Cet aveuglement a-t-il été volontaire ? Etait-ce une façon de gérer ces quartiers gênants ? Les politiques et les médecins qui connaissent la réponse à cette question se taisent. En tout cas, le VIH en banlieue n’a jamais été une cause nationale. Les banlieues, les noirs et les arabes ont payé un lourd tribu à la maladie dès le début de l’épidémie en 1981, mais il faut attendre 2002 pour voir une affiche de prévention de l’Institut national pour la prévention et l’éducation à la santé (INPES) qui s’adresse aux noirs ou aux arabes.

La maladie au service de la domination, ce n’est pas nouveau, et c’est une histoire coloniale. Elle commence en 1492 avec Christophe Colomb : propager les épidémies devient rapidement un instrument des colonisations. En même temps, les indigènes sont stigmatisés en tant que porteurs de maladies alors qu’ils paient eux-mêmes un lourd tribut aux maladies, mais surtout parce qu’ils menacent ainsi le colon, qui peut lui aussi tomber malade, malgré toute sa puissance militaire, économique ou culturelle. Ainsi naîtra la santé publique, dans les ports de New York à la fin du 19ème siècle, où il s’agit de protéger les riches des maladies des pauvres et des colonies. La médecine du colon vient ensuite pallier les maux les plus exacerbés, le plus tardivement possible, même si on déplore ensuite la réticence des indigènes à accepter cette médecine, en supposant leur inferiorité culturelle ou intellectuelle pour expliquer celle-ci, et en les accusant, au final, d’être responsables de leur propre sort.

Pas besoin, donc, de faire un dessin pour établir le parallèle avec l’histoire de l’épidémie en France. Nous sommes au contact d’un système de santé fondé sur l’inégalité et la domination raciale. On serait en même temps « redevable » de sa maladie et de sa santé, ce qui en soit est une proposition absurde. Au-delà des frontières, il y a ceux aujourd’hui dont le seul espoir de survivre au sida est d’arriver à s’exiler pour se soigner, trouvant ici des conditions innommables.

Des inégalités qui déterminent ta santé, ta vie et même ta mort

L’accès aux soins pour un jeune arabe, un « voyou », ou du « clandestin », rime souvent avec refus de soins. Les arabes et les noirs ont dix fois moins souvent que les blancs une protection sociale, et nous sommes les premières cibles du démantèlement de tout ce qui permet de se soigner sans vider sa bourse. Résultat : on meurt encore du sida chez les immigrés, plus qu’ailleurs. Il n’y aucun doute là-dessus. Dans ce contexte chaque traitement discriminatoire prend des proportions et peut avoir des conséquences énormes.

Avec en prime l’acharnement exercé sur les plus vulnérables que sont les sans papiers, on en arrive à un véritable scandale. Les pratiques des préfectures sont de plus en plus restrictives malgré une loi, obtenue de haute lutte au début des années 90, qui garantit le droit de s’installer en France quand on est malade. Cette loi, votée dans la foulée des combats menés par le Comité national contre la double peine, a paradoxalement laissé les « Double Peine » sur le carreau, en laissant leur régularisation à la justice, responsable du relèvement des peines d’interdiction du territoire, ou carrément à la grâce présidentielle, seul moyen d’abroger un arrêté ministérielle d’expulsion...

Pour ceux qui restent sans papiers, ils se cachent plus et se soignent moins depuis la mise en place de la CMU, quand l’Aide médicale d’État est devenue un truc réservé aux « clandestins ». Par rapport au sida, cela signifie se retrouver aux urgences avec des maladies opportunistes qui tuent encore les séropositifs : toxoplasmose, pneumocystose, tuberculose...

Des cadavres sous les paillettes du Sidaction

L’opération de télévision « Sidaction » est depuis le début en 1994 une belle mascarade. En 2008, Pierre Bergé, son président, patron socialiste milliardaire, financier de SOS Racisme hier et d’Act Up Paris aujourd’hui, et président du Comité de soutien de Ségolène Royal, a choisi le slogan « Sida, égalité des chances ». Ce choix jette la lumière sur une forme particulière d’arrogance et de mépris d’ordre colonial, quand on sait comment le frange la plus sectaire du mouvement homosexuel s’est emparé de la lutte contre le sida pour en faire sa propriété privée, et pour s’assurer que les différentes populations touchées seraient traitées en respectant l’ordre social. Ces homosexuels blancs se sont organisés sur le dos des autres populations pour survivre au sida, s’assurant de la primeur des avancées et des acquis tout en se targuant des miettes qui pourraient éventuellement « retomber » vers d’autres moins méritants qu’eux. Ainsi, une minorité qui revendiquait son opppression est devenue, à son tour, oppresseur, en appliquant la loi du plus fort et en réclamant d’être prioritaires non seulement dans l’accès aux soins, aux médicaments, à l’information mais également dans la visibilité publique, c’est-à-dire en s’arrogeant le droit de parler au nom de tous les malades dans une logique coloniale.

Si cette histoire du sida, qu’il s’agisse de l’hécatombe des cités ou de la main-mise sur les moyens de lutte contre l’épidémie par une minorité réactionnaire, est méconnue, c’est ceux qui en sont issus qui peuvent rétablir les faits, la vérité et la justice. Personne ne peut le faire à leur place. Une histoire n’existe que s’il y a des gens pour s’en souvenir, la raconter, l’analyser... bref, pour l’écrire.

C’est pourquoi, il y a déjà cinq ans, j’ai participé à la création du Comité des familles pour survivre au sida, après avoir organisé, pour la première fois dans l’histoire de l’épidémie du sida, deux rassemblements publics réunissant des familles maghrébines et africaines mobilisées pour survivre au sida. Ces rassemblements, comme l’association qui suivra un an plus tard, se sont faits sans demander l’aide de personne, sans parrainage et sans « soutiens ». Nous l’avons fait par nous-mêmes et pour nous-mêmes, et nous avons compris que l’autonomie politique n’a pas de prix.

Notre responsabilité est de ne pas se laisser faire, de dénoncer, et de se mobiliser à la fois pour en finir avec l’injustice de la maladie, pour l’égalité des droits, c’est-à-dire pour que tous les malades, quels que soient leurs parcours, soient logés à la même enseigne et pour que cessent les horreurs de l’épidémie propagé par ses responsables, ses gestionnaires et ses complices.

S’il faut bien s’occuper de sa maladie ou accompagner celui ou celle qu’on aime qui vit avec le VIH, je sais pertinemment bien que l’injustice que nous vivons face à la maladie est la même que toutes les autres injustices dont les racines se trouvent dans l’histoire des colonisations.

C’est pour cela que je serais à la Marche des indigènes du 8 mai 2008.

Cet article est paru dans le numéro 11 du journal L’Indigène de la République, à l’occasion de la Marche du 8 mai 2008.

Notes

[1] Lire également Entretien avec Reda Sadki : bribes d’histoires des luttes immigrées pour survivre au sida et Vivre avec le sida en banlieue : Colors Magazine donne la parole au Comité des familles pour survivre au sida.

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