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Médias et communication | Mogniss H. Abdallah

Le Parisien, un journal qui se veut “proche des gens†??

2 mars 2006 (alterites.com)

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Le Parisien traĂ®ne une fâcheuse rĂ©putation de “journal de beaufs†? de comptoir, un tantinet racistes et portĂ©s sur le fait divers scabreux, surfant sur une demande sĂ©curitaire accrue. Les manchettes accrocheuses rĂ©pĂ©tĂ©es en Une sur la violence, la dĂ©linquance et la guerre des bandes, les islamistes en banlieue et la menace terroriste, n’alimentent-elles pas la peur ambiante ? Pourtant, ce quotidien avec ses nombreuses Ă©ditions locales a l’ambition d’être le journal de la “France exacte†?, de “toutes les proximitĂ©s†?, et estime dĂ©jĂ  Ă  environ 20 % ses lecteurs issus de l’immigration. Ces lecteurs ont aussi droit de citĂ© dans les colonnes du journal, et s’en saisissent parfois comme d’un espace de dĂ©bat citoyen sur l’immigration, les banlieues et d’autres questions de sociĂ©tĂ©. Et une nouvelle rubrique quotidienne, intitulĂ©e “Je m’en suis sorti†?, leur donne la parole pour montrer l’exemple.

Une fâcheuse rĂ©putation de journal “rĂ©ac†?

Pour de nombreux critiques des mĂ©dias, mais aussi pour les milieux de la recherche, l’évidence saute aux yeux : le quotidien le plus lu après Ouest-France (Le Parisien et Aujourd’hui, son Ă©dition nationale, totalisent environ 500 000 lecteurs par jour), serait l’archĂ©type de la fabrique mĂ©diatique du discours sĂ©curitaire. Il dĂ©velopperait un “langage†? commun, expression d’une perspective dominante lĂ©gitimant le contrĂ´le policier et Ă©tatique, notamment sur l’immigration et les banlieues. C’est par exemple le point de vue du chercheur Mathieu Rigouste, Ă©tabli Ă  partir d’une analyse d’un corpus de 1 600 articles publiĂ©s entre 1995 et 2003 dans Le Monde, Le Parisien, L’Express et Minute (Ă  lire sur le site du Monde diplomatique : “ L’immigrĂ©, mais qui a rĂ©ussi... Variantes du discours sur l’intĂ©gration†?, juillet 2005).

Selon Mathieu Rigouste, mĂŞme lorsque Le Parisien aborde des sujets “positifs†? et des parcours de rĂ©ussite, il le ferait Ă  la marge, y inscrivant en creux une vision nĂ©gative prĂ©dominante. Ainsi, l’édition du 14 avril 1998 titre : “Elle vit, elle vit la banlieue†?. Mais, en contrepoint, un dessin de Ranson montre un extra-terrestre ayant atterri en banlieue, dĂ©clarant devant son OVNI dĂ©truit : “Je suis formel, il y a une vie en banlieue, on a dĂ©sossĂ© ma soucoupe†?. Et les portraits de rĂ©ussite n’envisageraient cette dernière que sous l’angle du mimĂ©tisme social pour ressembler aux modèles dominants. La seule valorisation d’une motivation essentiellement individuelle laisserait entendre que si d’autres - la majoritĂ© - restent au bord de la route, c’est qu’ils se laissent aller.

Tout Ă  leur dĂ©monstration gĂ©nĂ©rique, ces critiques des mĂ©dias ne semblent guère se donner le temps d’approfondir leur lecture du Parisien pour en apprĂ©hender la spĂ©cificitĂ©. Point d’enquĂŞte sur la composition des Ă©quipes rĂ©dactionnelles, comme si les journalistes Ă©taient interchangeables, sans personnalitĂ© propre. Rien non plus sur le lectorat et ses attentes. Il en ressort une absence de vision d’ensemble, signe d’un certain mĂ©pris a priori pour une “presse de caniveau†? figĂ©e, mais aussi pour les journalistes “chiens de garde†? du système, et pour ses nombreux lecteurs. ForcĂ©ment aliĂ©nĂ©s ?

Dans les cafés arabes aussi, les nouvelles du Parisien font jaser

Pourtant, en ĂŽle-de-France, il suffit de regarder un peu autour de soi pour constater une rĂ©alitĂ© plus complexe. Prenez par exemple un cafĂ© arabe : difficile d’échapper Ă  la scène du Parisien traĂ®nant sur le zinc, Ă  moins qu’un ou plusieurs consommateurs ne soient dĂ©jĂ  plongĂ©s dans une lecture attentive, quasi studieuse, du quotidien. Il y a des vieux, Français et immigrĂ©s, accrochĂ©s Ă  leur journal comme s’ils n’avaient que ça Ă  faire. Mais il y a aussi de plus en plus de jeunes, qui s’impatientent parce que l’édition du jour ne circule pas assez vite de main en main, se rabattant par dĂ©faut sur celle de la veille. Les uns lisent les pages tiercĂ©. D’autres suivent les heurts et malheurs du Paris-Saint-Gemain, le club des joueurs emblĂ©matiques de l’immigration, Mustapha Daleb ou Ali Benrabia hier, le Portugais Pedro Pauletta aujourd’hui, ou les rĂ©sultats des Ă©quipes sportives locales. Ou encore les faits divers, Ă©talĂ©s en couverture ou relĂ©guĂ©s en brèves dans les pages intĂ©rieures.

Les commentaires vont bon train et, parfois, des discussions s’engagent avec les habituĂ©s ou un consommateur de passage. A la vue de la Une du Parisien du 13 janvier 2006 (“Plus de 350 morts Ă  la Mecque†?), une personne s’inquiète de la situation d’un parent parti en pèlerinage. Ses interlocuteurs tentent de la rassurer et lui prodiguent quelques conseils. Deux jours plus tĂ´t, le quotidien affichait en ouverture : “Qui gouverne l’AlgĂ©rie ?†?. Ce titre, qui introduit un reportage sur place au moment de la rĂ©apparition du prĂ©sident Bouteflika pour la fĂŞte de l’AĂŻd, a recueilli l’adhĂ©sion d’une majoritĂ© des AlgĂ©riens de Paris, tant il est vrai qu’ils “ne savent plus qui les dirige vraiment†? (Le Parisien, 11 janvier 2006). Il dĂ©montre la volontĂ© du journal d’être aussi en phase avec les prĂ©occupations de ses lecteurs d’origine algĂ©rienne. Le Parisien n’hĂ©site pas Ă  leur donner la parole dans ses colonnes, mobilisant pour l’occasion sa rubrique “Voix express†?, sorte de micro-trottoir recueillant, portrait photo. Ă  l’appui, l’avis du tout venant dans la rue. GĂ©rants de sociĂ©tĂ©, retraitĂ©, mère de famille ou chauffeur de taxi, les prĂ©occupations de ces AlgĂ©riens ressemblent Ă  celles de n’importe quel Français. Leur publication dans le journal restitue toute l’humanitĂ© de ces gens ordinaires, avec leurs inquiĂ©tudes mais aussi leurs convictions.

Les militants associatifs de banlieue ne lisent plus Libé, mais Le Parisien

De manière plus rĂ©gulière dans “Voix express†?, les AlgĂ©riens interviennent parmi d’autres immigrĂ©s et des Français de toutes origines, sur tout type de sujet : la peur dans les trains, Johnny Halliday et sa quĂŞte de la nationalitĂ© belge, l’erreur judiciaire d’Outreau,... Cette rubrique quotidienne “apparaĂ®t comme l’exercice d’une parole citoyenne†? dans le cadre d’une “sorte de manifeste de la complète intĂ©gration†?, estimait en 1993 dĂ©jĂ  Christian Hermelin, directeur des Ă©tudes au Collège coopĂ©ratif.

La formule de la “parole donnĂ©e à†? s’étend progressivement Ă  d’autres rubriques, voire aux coups mĂ©diatiques qu’affectionne Le Parisien, comme la rencontre de dirigeants politiques avec ses lecteurs. Avec la rĂ©volte de l’automne dernier, “Cette crise (qui) bouscule tout†?, Le Parisien du 14 novembre 2005 estime que “rien ne sera plus comme avant†?. Le sommet de l’État et la sociĂ©tĂ© tout entière se trouvent interpellĂ©s. Survient alors l’idĂ©e de demander Ă  cinquante lecteurs du journal de poser directement leurs questions au prĂ©sident Jacques Chirac (Le Parisien du 6 dĂ©cembre 2005). Parmi ces lecteurs, la moitiĂ© sont des gens issus de l’immigration et beaucoup font Ă©tat d’un engagement associatif. Les questions soulevĂ©es n’ont rien de complaisant, et pour bien identifier l’engagement de leurs auteurs, elles sont accompagnĂ©es de mini-portraits qui forment autant de professions de foi. Elles portent avant tout sur l’insĂ©curitĂ© sociale, l’école, le logement, la formation des policiers, les petits boulots sans fin, mais aussi sur la rĂ©gularisation des sans-papiers ou le droit de vote des rĂ©sidents Ă©trangers. Le prĂ©sident de la RĂ©publique s’est volontiers prĂŞtĂ© Ă  l’opĂ©ration, bien que ses rĂ©ponses relèvent parfois de la langue de bois politique, et a accueilli ses interlocuteurs d’un jour Ă  l’ElysĂ©e (Le Parisien du 13 dĂ©cembre 2005).

En revanche, cette initiative a fait bondir le dĂ©putĂ©-maire UMP de Dammarie-les-Lys (77), Jean-Claude Mignon, furieux de voir ainsi lĂ©gitimĂ© Samir Baaloudj, membre de l’association Bouge qui bouge et du Mouvement immigration banlieue (MIB). L’édile local a ainsi Ă©pinglĂ© les dĂ©boires avec la justice de ce militant qui, au demeurant, ne s’en cache pas. Le Canard enchaĂ®nĂ© rĂ©vĂ©le dans la foulĂ©e que d’autres participants ont des antĂ©cĂ©dents judiciaires. “Lorsque les journalistes du Parisien interviewent un tĂ©moin, ils ne lui demandent ni son curriculum vitae ni son casier judiciaire†?, a rĂ©pondu Christian de Villeneuve, directeur de la rĂ©daction, avant de conclure :“Nous sommes fiers de nos lecteurs†?. (Le Parisien, 15 dĂ©cembre 2005).

La nouvelle chronique : “Je m’en suis sorti†?

L’incursion en politique des jeunes et des habitants de banlieue s’est retrouvĂ©e encouragĂ©e avec la couverture en Une du Parisien de “l’appel des stars†? pour l’inscription sur les listes Ă©lectorales, fin 2005. D’habitude, ce sont surtout les pages intĂ©rieures des Ă©ditions dĂ©partementales qui ouvrent un espace de dĂ©bat citoyen pour les associations, obtenant de publier communiquĂ©s et annonces, et bĂ©nĂ©ficiant de la couverture des initiatives locales.

Cependant, le Parisien se veut avant tout “le quotidien de toutes les proximitĂ©s†? et entend “donner des raisons d’espĂ©rer†?, comme nous le confie Jean Darriulat, du service Ă©conomie. Depuis le dĂ©but de janvier 2006, il est responsable d’une nouvelle rubrique quotidienne, “Je m’en suis sorti†?. Chaque jour, elle donne “l’exemple d’une intĂ©gration rĂ©ussie†?, Ă  travers l’entreprise, une association citoyenne, un club sportif ou un groupe artistique. Le choix d’individualiser ces parcours rĂ©pond au souci d’éviter une “stigmatisation supplĂ©mentaire d’un groupe ou d’une meute†?, explique Jean Darriulat, qui souligne l’antienne rĂ©publicaine de son journal. D’ailleurs, il ne souhaite pas ethniciser cette rubrique, et s’efforce de rĂ©tablir un certain Ă©quilibre avec l’introduction de personnages bien “gaulois†? issus des citĂ©s, devenus par exemple responsables commerciaux dans de grandes entreprises ou commandant de bord d’un aĂ©ronef. Ils Ă©voquent les mĂŞmes solidaritĂ©s familiales, et formulent parfois les mĂŞmes critiques Ă  l’égard des discriminations dans l’orientation scolaire ou dans l’accès aux grandes Ă©coles.

Permettre aux jeunes de s’identifier Ă  des histoires positives Ă©voluant dans un contexte rĂ©cent, tout en dĂ©couvrant de nouveaux caractères, des histoires diffĂ©rentes, singulières, voilĂ  en rĂ©sumĂ© l’objectif d’une opĂ©ration Ă©ditoriale qui ambitionne de contribuer au rééquilibrage d’une couverture rĂ©dactionnelle par ailleurs encore trop stigmatisante, sĂ©curitaire et alarmiste. Et pour alimenter la rubrique, Le Parisien compte beaucoup sur la poursuite des envois spontanĂ©s par courrier Ă©lectronique. Avis aux amateurs... ou aux professionnels !

Mogniss H. Abdallah


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