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Libye | Sang contaminé

Sang contaminé : châtiment sans crime en Libye

8 février 2006 (Le Monde)

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Le 9 février 1999, il y a déjà sept ans, cinq infirmières bulgares et un médecin palestinien étaient arrêtés par les autorités libyennes parmi des dizaines d’autres professionnels de santé qui travaillaient dans l’hôpital pédiatrique de Benghazi. Après les avoir condamnés à mort en mai 2004, la justice libyenne a ordonné, le 25 décembre 2005, un nouveau procès dont nul ne connaît l’issue. Une affaire politique qui entrave la justice et menace la vie de six coopérants.

Sept ans après leur arrestation, après avoir été torturés, six innocents, victimes d’un châtiment sans crime, appellent la communauté internationale à leur secours. Plus que jamais, il appartient aux autorités bulgares de coordonner la mobilisation internationale et à l’opinion publique de se dresser pour demander leur libération.

UN PROCÈS POLITIQUE

Le crime qu’on reproche à ces coopérants ne pouvait que briser des femmes et un homme dont la vocation est de soigner les malades : accusés d’avoir volontairement inoculé le virus du sida à 426 enfants ! On le sait, d’éminents scientifiques, comme le professeur Luc Montagné, ont prouvé que les accusés ne pouvaient avoir commis un tel crime. Pire, l’entière accusation repose sur des aveux extorqués sous la torture, tortures qui ont d’ailleurs été constatées par voie d’expertises médicales ordonnées par les autorités libyennes elles-mêmes, autorités qui n’en ont tiré aucune conséquence.

Ces aveux contraints ont conduit la justice libyenne à les condamner à mort ! Condamnation aberrante : les coopérants persécutés ont payé pour des responsables sanitaires libyens qui auraient dû être poursuivis. Christiana, Valia, Valentina, Nazia, Snezhana et Ashraf sont des boucs émissaires dont le pouvoir libyen avait besoin pour cacher à la population, parfois rebelle, de la région de Benghazi, l’insalubrité de l’hôpital pédiatrique et du système de santé publique de la région. Difficile de ne pas parler d’un enlèvement et d’une prise d’otages menés par un Etat !

La Libye n’a aucune excuse à cette insalubrité : dans cette affaire, le pays riche, le pays développé, c’est la Libye. Le pays qui peine à mobiliser l’opinion internationale, qui est en situation de faiblesse, c’est la Bulgarie.

La justice est en grand péril. L’influence du pouvoir politique est manifeste. Chacun sait que les infirmières bulgares ne sont qu’une monnaie d’échange pour le pouvoir libyen qui espère obtenir une indemnité de quatre milliards et 300 millions de dollars, pour compenser une double dette, celle envers l’un des pays les plus pauvres d’Europe, la Bulgarie, et les indemnités que la Libye a dû payer aux familles des victimes des attentats de Lockerbie et du DC 10.

Ce chantage survient au moment où l’ouverture économique de la Libye est suffisamment avancée pour que la menace d’un nouveau boycott de la Libye apparaisse pour les protagonistes du dossier comme illusoire. La réalité est que les Etats-Unis, très attentifs au déroulement de cette affaire, et l’Europe aimeraient définitivement normaliser leurs relations avec la Libye et que ce procès entrave les intentions des parties.

Dans ce chantage politique à multiples facettes (le colonel Kadhafi doit également composer avec des forces politiques internes contradictoires), la justice libyenne saura-t-elle être juste ? Saura-t-elle résister aux ordres politiques et à la pression populaire ?

QUE FAIRE ?

Avant tout, nous plaidons pour que le procès soit délocalisé, à Tripoli pourquoi pas, afin qu’il se déroule dans des conditions de sérénité indispensable au travail de la justice.

De même, les infirmières bulgares ont présenté une demande en vue de leur libération, demande qui est pour l’heure malheureusement vaine, pour la simple raison qu’en Libye il n’existe pas, pour le cas de figure dans lequel elles se trouvent, une procédure adéquate pour demander la fin de la détention provisoire ! Pour l’instant elles sont emprisonnées et ne demeurent entravées que sous la seule autorité de l’administration pénitentiaire, aucun juge n’étant compétent pour exercer son contrôle. Situation inacceptable. La moindre des choses serait pourtant que ces innocents comparaissent libres puisque la Cour de cassation a reconnu des erreurs manifestes de procédure.

Mais l’essentiel se joue peut-être ailleurs : plus que jamais, les infirmières et le médecin ont besoin que le rapport de force s’équilibre davantage en leur faveur face aux Libyens. Il n’existe qu’un moyen : une implication plus grande de l’opinion publique internationale. En portant son message sur les questions de principe, sans tenir de propos désobligeants pour les Libyens, l’opinion publique peut aider la diplomatie et hâter le dénouement heureux de cette affaire.

Sept ans après leur arrestation arbitraire, l’heure est d’appeler, plus que jamais, à une mobilisation de l’opinion internationale. Notre silence à tous a été assourdissant de 1999 à 2005. Paradoxalement, leur condamnation à mort a réveillé les autorités bulgares en 2004. Le peuple bulgare est fortement mobilisé. Des avocats européens sont venus renforcer l’équipe de défense. Les médias occidentaux, notamment français, se sont emparés de l’affaire en novembre et décembre derniers. Parallèlement, la diplomatie européenne suit de près le dossier et négocie avec les autorités libyennes. Un fonds de compensation a été créé pour atténuer la souffrance des centaines de familles de victimes. La France, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, qui a rendu visite aux détenus début janvier, a proposé d’aider à l’amélioration du système de santé dans la région de Benghazi. La diplomatie agit. Les discussions reprennent. Tant mieux !

Une première victoire a été obtenue : la Cour suprême de Libye a donc cassé la décision de condamnation à mort, par un arrêt du 25 décembre dernier. Elle a ordonné un nouveau procès en appel.

Mais ne nous leurrons pas : le risque est grand que le calvaire de ces innocents ne dure encore longtemps ! Nous craignons fortement que l’attention de l’opinion internationale ne retombe, l’épée de Damoclès que constitue la peine de mort étant (provisoirement) écartée. Nous craignons que les Libyens aient décidé de faire monter les enchères et de prendre leur temps.

Des signes inquiétants alimentent nos soupçons : la Cour suprême de Libye vient à peine de publier son arrêt du 25 décembre et on attend encore que soit fixée la date du nouveau procès. L’affaire a été renvoyée devant la cour d’appel de Benghazi, celle-là même qui les a déjà condamnés à mort en mai 2004. Là où les tensions et les douleurs des familles des enfants victimes pèsent le plus sur la sérénité des magistrats. Début janvier, le colonel Khadafi a brandi, sur la chaîne Al-Jazira, la menace d’une nouvelle condamnation à mort, annonçant d’ores et déjà qu’elle serait exécutée si tel était le verdict du prochain procès !

Comme pour Safya Husseini et Amina Lawal au Nigeria il y a trois ans, les ingrédients sont réunis dans cette triste affaire pour que le monde entier réclame la libération de ces innocents : des femmes sont parmi les inculpés, des professionnels de santé, des enfants comme victimes, la Libye avec son chef charismatique, son pétrole, son ouverture économique après un long embargo pour faits de terrorisme d’Etat, la Bulgarie, futur membre de l’Union européenne, le sida...

Nous en appelons donc solennellement aux autorités bulgares pour qu’elles coordonnent les acteurs de la protestation internationale et qu’elles s’y investissent avec les moyens que justifie une telle affaire.

C’est ce que demandent les citoyens bulgares, nous en sommes convaincus. Des milliers de Bulgares se sont déjà joints à la pétition lancée par l’association Ensemble contre la peine de mort. Celle-ci est déjà disponible en treize langues. Un comité de soutien international devrait se constituer et nous espérons rapidement atteindre les 100 000 signatures pour faire pression sur les autorités libyennes.

Pour marquer ce triste 9 février, nous appelons les Bulgares et les citoyens du monde entier à se rassembler avec des bougies devant les ambassades de Libye dans le monde. Nous demandons aux chancelleries de tous les Etats de convoquer les ambassadeurs de Libye pour leur notifier l’impatience de l’opinion publique internationale et l’espoir d’un dénouement heureux de cette affaire qui n’a que trop duré.

La diplomatie et l’opinion publique internationale, sous la coordination des autorités bulgares, doivent agir de concert. La liberté de six innocents est à ce prix !

- Maître Antoine Alexiev, avocat des infirmières.
- Laurent Porée, association Balkans-Transit.
- Alain Tourret, vice-président du conseil régional de Basse-Normandie.
- Michel Taube, porte-parole d’Ensemble contre la peine de mort.

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