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Les coulisses du Sidaction | Financement de la lutte contre le sida | Gilles Alfonsi | Pierre Bergé

Sidaction 96 : exigences de transparence et responsabilités des pouvoirs publics

1er janvier 1996 (Combat face au sida)

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Un nouveau Sidaction, sur le modèle de celui de 1994,est programméle 6 juin 1996. Les dirigeants d’Ensemble contrele sida (ECS) vont-ils tenir compte des objections d’associationset de militants qui contestent le manque de transparence de la gestiondes fonds du public, qui refusent le désengagement des pouvoirs publicset la privatisation de la lutte contre la pandémie ?

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“Il faut savoir tout de même que le syndrome de l’ARC peut aussi toucher le monde associatif de lutte contre le sida, et qu’il convient d’être très vigilant�� ?, alertait le président de l’Association des communistes combattants du sida (ACCS) sur France 2, en octobre dernier. Rémi Darne ne croyait pas si bien dire : depuis, l’affaire de l’ARC a éclaté au grand jour. Pour la Cour des comptes, seuls 27 % des dons effectués à l’ARC ont été effectivement utilisés à la recherche. Les conditions et les critères de répartition restent dans un “flou comptable�� ? que Jacques Crozemarie utilise pour justifier le détournement des fonds récoltés de leur objet annoncé. Il s’agirait seulement de “divergences d’appréciation sur les méthodes comptables.�� ? Le bel argument technique !

Le même type de débat avait opposé Rémi Darne au président de AIDES Fédération. Pour le premier, qui reprenait le schéma publié dans nos colonnes (Combat face au sida n°1), seuls 47% des fonds du Sidaction destinés aux associations de lutte contre le sida étaient effectivement consacrés à la prévention et à l’aide directe et d’urgence aux malades. Arnaud Marty-Lavauzelle répondait... mais uniquement en ce qui concerne le budget officiel de AIDES. Il affirmait s’agissant de sa Fédération : “Sur 100 francs, vous aurez 64 francs qui seront affectés à des programmes�� ? et, s’agissant des comités locaux de la même association, “90 francs seront affectés à des programmes d’aide directe, de conseil social et de soutien ou d’accueil�� ?. Quant aux projets financés par ECS... il eut fallu répéter la question !

Notre enquête mettait en cause le monopole de quelques associations sur la gestion des fonds, principalement AIDES, Arcat et Act Up Paris... qui en sont aussi les principaux bénéficiaires. Ainsi s’est constitué ces dernières années un front commun, bloc solidaire affirmant privilégier l’aide directe et d’urgence aux malades mais finançant en fait de multiples projets qui n’ont rien à voir.

Le débat a rebondi à l’occasion de la publication d’articles de presse (Le Nouveau Dimanche, La République du Centre, France Soir). Et d’un point de vue collectif dans Le Monde du 1er décembre dernier. Des militants impliqués dans la lutte contre le sida depuis des années, dont Pierre Kneip, l’ancien responsable de Sida Info Service depuis disparu, y mettait en garde contre la délégation de la lutte contre le sida à un pôle associatif au détriment d’une mobilisation de toute la société soutenue par les pouvoirs publics (voir nos informations page 10). Ils touchaient là un problème de fond qui concerne l’orientation et les fondements même de la lutte contre la pandémie.

L’Événement du Jeudi du 22 au 28 février 1996 titre “Mais où va l’argent du Sida ?", affirmant que “Les fonds collectés contre le cancer ne sont pas les seuls à se perdre dans le brouillard." Anne-Sophie Mercier remet en mémoire les détournements au sein de structures comme le Comité français d’éducation pour la santé (CFES), il y a quelques années, l’affaire de l’Opéra de Paris ou certains financements accordés par l’Agence française de lutte contre le sida (AFLS). La journaliste dénonce l’absence ou presque de contrôle sur l’utilisation de l’argent du Sidaction. En effet le droit de veto de la Fondation de France est purement administratif et “le contrôle a posteriori est exercé auprès des associations bénéficiaires par... ECS."

Au sein des plus grosses associations, la période semble consacrée à une redistribution des rôles. Pierre Bergé a laissé sa place de Président d’Arcat-Sida à Frédéric Edelmann. Il a lui-même été élu à l’unanimité Président d’ECS, en remplacement de René Thomas. Un de ses premiers actes a été de nous adresser un long droit de réponse, susceptible d’entraîner un marathon judiciaire à multiples rebondissements. Nous souhaitons le publier, mais dans les formes convenables. A suivre donc.

Quant au Journal du sida, plusieurs de ses journalistes font part de leurs interrogations pour l’avenir : l’enjeu réside dans la possibilité pour eux d’exprimer dans ses colonnes des points de vue critique sur les orientations actuelles des principales associations et sur la lutte contre le sida en général.

Depuis la promulgation de la Loi du 7 août 1991, la Cour des comptes peut exercer un “contrôle du compte d’emploi des ressources collectées auprès du public (...) afin de vérifier la conformité des dépenses engagées (...) aux objectifs poursuivis par l’appel à la générosité publique." Il y a lieu, concernant le Sidaction et Ensemble contre le sida.

De son côté, l’Association des communistes combattants du sida (ACCS) vient d’interpeller les pouvoirs publics, les responsables des chaînes de télévision et du CSA. Elle demande quelles exigences ils entendent poser pour lever les ambiguïtés et le flou de la gestion actuelle des fonds récoltés auprès du public. Plus largement, le problème posé demeure celui du désengagement de l’Etat du financement de domaines entiers relevant de la santé publique, favorisant la constitution d’énormes structures qui décident d’orientations nationales en matière de prévention, de recherche et de prise en charge des personnes.

Jean-Marie Cavada vient d’accepter une mission pour la coordination de la préparation de la soirée du 6 juin. Cette mission inclut l’établissement d’un bilan critique sur l’utilisation des fonds du Sidaction de 1994. Gageons que l’animateur de La marche du siècle aura à cœur d’impliquer tous ceux qui entendent jouer un rôle constructif.

Des questions essentielles ont été posées, à plusieurs reprises, par le Réseau Voltaire. Son président Thierry Meyssan juge anti-démocratique l’idée même d’une programmation unique. Alors... programme unique ou pluralisme de l’offre télévisuelle le 6 juin ? L’efficacité réside-t-elle dans un programme obligatoire - la seule possibilité d’y échapper : “fermer la télé�� ? - ou dans des programmes pluriels ?

Les téléspectateurs seront cette année sans doute beaucoup plus exigeants qu’en 1994 sur les garanties de transparence données par les chaînes et Ensemble contre le sida. Reste à ce que ces exigences se regroupent jusqu’à permettre l’ouverture, enfin, d’un débat public.

Gilles Alfonsi

Article paru dans Combat face au sida N° 3, janvier-février 1996.