Skip to main content.

Les coulisses du Sidaction | Financement de la lutte contre le sida | Pierre Bergé | Rémi Darne

Les choix d’Ensemble contre le sida : Sur fond de désengagement de l’État, enquête sur la gestion des dons du public

1er septembre 1995 (Combat face au sida)

Recommander cet article | Votez pour cet article

Voir en ligne : Les choix d’Ensemble contre le sida : Sur fond de désengagement de l’État, enquête sur la gestion des dons du public

350 000 F pour les assises nationales de la Fédération Aides, 819 662 F pour les moyens informatiques de la même Fédération, 146 667 F pour qu’Act Up puisse s’offrir un outil informatique, 130 000 F pour l’achat d’une voiture Renault Espace Turbo " Aides Aquitaine ", 160 000 F pour un voyage en Pologne de responsables de la Fédération Aides, 25 000 F également pour un voyage d’un responsable d’Act Up... et l’on pourrait continuer ainsi la liste de certains financements réalisés avec l’argent du Sidaction. C‘est à dire avec l’argent de généreux donateurs, bouleversés par les images diffusées sur toutes les chaînes de télévision le 7 avril 1994. Les organisateurs du Sidaction promettaient que 50 % des fonds seraient accordés aux associations sur des projets précis de prévention, d’urgence et d’aide directe aux malades. Les téléspectateurs ont-ils été trompés ? Aujourd’hui, nombreuses sont les associations qui dénoncent ces " détournements de fonds ".

Ensemble contre le sida (ECS), la structure chargée de répartir ces fonds, se défend en mettant en avant des réalisations qui n’auraient pu être menées à bien sans son aide. " (Notre) action peut être jugée sur le terrain... les sommes récoltées ont permis de multiplier des places d’hébergement ; d’améliorer les conditions d’accueil des personnes atteintes par le V.I.H. dans les associations ; de développer des actions de prévention et de réduction des risques envers les toxicomanes... ". Le verre est-il à moitié plein ou à moitié vide ? Ceci excuse-t-il cela ? Quels sont les moyens de vérifier la gestion, la répartition et l’utilisation de ces fonds ?

Christophe Girard, secrétaire général d’ECS, contre-attaque : " A quelle contrôle extérieur voudrait-on que nous soyons soumis ? Celui de la SNCF ? Qui va mieux savoir évaluer un dossier sur le sida que ceux qui, depuis quinze ans, sont là-dedans ? Nous avons désigné un cabinet d’experts comptables. Nous avons des contrôles internes, par exemple notre trésorier vient de la cour des comptes ". Quand les contrôles de la gestion, de la répartition et de l’utilisation des fonds sont réalisés par ceux-là même qui en ont la charge, quelle est la garantie de transparence ? La démocratie ne peut pas se contenter de la bonne foi ou de la gentillesse des uns ou des autres. Elle exige - au-delà des individus - une réflexion sur des systèmes ou sur des normes qui limitent au mieux d’éventuelles dérives ou perversions. La séparation des pouvoirs et l’existence de contre-pouvoirs sont ici absentes.

En dépit des discours rassurants, aucun dialogue, aucune concertation n’ont eu lieu sur les critères de la gestion des fonds du public.

Gravement mis en cause par une enquête de La République du centre du 27 juillet 1995, ECS essaie dans un droit de réponse de se protéger derrière la Fondation de France : " (Nous n’avons pas) d’accès direct aux fonds Sidaction, puisque les dons que le public nous a confiés sont placés selon des règles de saine et prudente gestion par la Fondation de France, qui les verse au vu des dossiers directement aux attributaires ". Christophe Girard nous explique : " La Fondation de France nous fait confiance sur l’expertise. Mais elle est aussi la garantie qu’on ne fait pas fausse route ". Il est de la vocation de la Fondation de France d’apporter son aide technique à des collectes de fonds du type Sidaction. Elle n’a obtenu qu’un droit de veto sur des dossiers administrativement mal constitués. Veto qu’au départ ECS contestait. Mais ce n’est pas la Fondation de France qui administre les fonds. Ce n’est pas elle qui procède à leur répartition et au suivi de leur bonne utilisation. ECS n’est-il pas en train de piéger la fameuse institution en jouant ainsi au ping-pong ?

Pas de contrôles extérieurs possibles. Pas de véritables contre-pouvoirs. Donc pas de transparence. Juge et partie ? Les membres d’ECS sont eux-mêmes dirigeants ou ex-dirigeants d’essentiellement trois associations : Aides, Act Up et Arcat-Sida. Et " c’est plus de 60 % des fonds qu’ils s’auto-attribuent ", calcule Patrick Denis, président du Rassemblement des gays libéraux (RGL), association de droite venant de déposer une plainte devant le Tribunal de grande instance de Paris pour abus de biens sociaux, trafics d’influences, détournements de fonds et abus de confiance. " Pour ce qui est de cette accusation, les donateurs ont répondu en nous envoyant 300 millions de francs. Cela signifie qu’ils ont accepté de nous savoir juges et parties ", estime Hugues Charbonneau, directeur exécutif d’ECS.

Quelle est la légitimité d’un pouvoir que s’octroient quelques représentants d’associations, sans même le contrôle de leurs adhérents ? Au nom de quels principes peuvent-ils prétendre représenter la " communauté des malades du sida " ou encore, être les " élus du peuple séropositif " ? Gilles-Olivier Silvagni, président de Solidarité Plus, ne prend pas de détours : " Ce sont des gens qui se sont auto-désignés. Tout ceci est parti de l’initiative d’un membre influent d’ECS, Pierre Bergé, milliardaire dit de gauche, jadis mitterrandien, puis balladurien pour enfin appeler à voter Chirac... et qui, au bout du compte, est quelqu’un dont la constance aura toujours été d’être du côté de l’argent, du côté des groupes de pression, du côté des lobbys ". Le PDG d’Yves-Saint-Laurent hausse le ton : " Ce n’est pas parce que je suis à la tête d’ECS, de l’association Arcat-Sida, que j’aide financièrement le journal homosexuel " Têtu " soutenu par Act Up, que l’on peut m’accuser d’OPA sur les associations. Une OPA est une offre publique d’achat. Je n’ai jamais proposé de les acheter, ce sont elles qui sont venues me demander de l’aide ". Un des rédacteurs en chef de " Têtu " n’est autre que l’un des fondateurs d’Act Up, Didier Lestrade.

Le secrétaire général d’ECS, Christophe Girard, par ailleurs lui aussi à la tête d’Yves-Saint-Laurent, dirigeant d’Arcat-Sida, répète inlassablement : " Toutes les associations sont logées à la même enseigne ". Le directeur administratif d’ECS, Hugues Charbonneau, est lui aussi un ancien dirigeant d’Act Up. La diversité des trois associations les plus connues ne seraient-elles qu’apparence ? De toute évidence, ces liens inter associatifs participent à un processus d’homogénéisation, une sorte de pensée unique de la lutte contre le sida, peu propice à la démocratie. Comment en est-on arrivé là ?

Février 1994, deux mois avant le premier Sidaction, est créée la structure ECS Gilles-Olivier Silvagni se remémore : " Ce sont les associations dites historiques, au nombre desquelles Solidarité Plus, qui se trouvaient à l’origine de Sidaction. Nous sommes sortis de là en nous essuyant les pieds avec soin. Nous avions compris qu’Aides, Arcat-Sida et Act Up s’auto-attriburaient les fonds. Même Act Up qui au début était considéré par les autres associations non administratrices comme une espèce de garant ! ".

Selon ses premiers statuts, ECS avait pour objet d’être " l’association de personnes physiques ou morales représentatives de la lutte contre le sida, dans les domaines de la recherche et du soutien aux personnes atteintes par l’infection à VIH et/ou à leurs proches, afin de garantir la transparence et la fiabilité quant à la centralisation, la répartition et l’utilisation des fonds collectés auprès du public ". En juillet 1994, dans une discrétion que seul le journal officiel trahit, ECS modifie ses statuts en les formulant ainsi : " lutte contre le sida, recherches d’activités de prévention, d’entraide et de soutien aux personnes atteintes par l’infection ou à leurs proches ". La référence à la transparence a disparu. L’objet s’étend de façon inversement proportionnel aux carences de l’État. Le processus de la privatisation de la lutte contre le sida prend un nouvel élan.

Quelques associations, principales bénéficiaires des fonds répartis, peuvent-elles monopoliser à la fois les pouvoirs de répartition des fonds et la politique nationale de lutte contre le sida ? Des critiques, formulées tant par des militants de terrain que par les associations exclues de fait d’ECS, contestent ces cumuls. Critiques de principe, certes. Mais qui aujourd’hui s’appuient sur des exemples précis. Les critères de répartition sont mouvants : de l’aide directe aux malades et de la satisfaction des besoins urgents au financement de journaux de propagandes, d’achats informatiques... La souplesse du Comité associatif approuvé par le Conseil d’Administration d’ECS étonne. Ce dernier regroupe l’Association des artistes contre le sida (AACS), Arcat-Sida, Aides, Act Up, Vaincre Le Sida (VLS) et Actions Traitements. Ainsi, en avril 1995, Aides a pu se financer un nouveau et luxueux siège national - qui accueille aussi Limiter la Casse, ASUD et Sida Solidarité Spectacles. Coût : 6 899 000 francs. Opération d’investissement dont plus de 600 000 francs proviennent effectivement du Sidaction. Christophe Girard se porte en faux : " L’histoire de l’achat de l’immeuble est à mourir de rire ! Il n’y a même pas eu l’achat d’une chambre de bonne. "

C’est un problème pour toutes les associations. Au fur et à mesure qu’elles se structurent, elles développent des coûts dits incompressibles de plus en plus importants. Et la part des budgets réellement utilisés pour les malades diminue. Comme si la survie et l’amélioration des structures de l’association en venaient à supplanter les principes pour lesquelles elle a été créée. Ainsi pour 100 francs donnés à Aides, 52,90 francs sont dépensés en recherche de nouveaux fonds, communication interne et externe, frais généraux... et seulement 47,10 francs sont consacrés à la prévention et à l’aide aux malades (cf. graphique). Pour reprendre les termes du directeur de Sida Info-Service : la nomenklatura du sida privilégie l’intérêt de ses structures au détriment de ses réalisations (Libération du 6 avril 1995). Cela pose la question d’une véritable stratégie et d’une véritable réflexion sur le rôle et le développement des associations afin de susciter et de favoriser des projets issus du terrain, et non la concentration des initiatives.

Une autre vague de protestation correspond au sentiment que la répartition des fonds a davantage correspondu à un partage entre copains qu’à une étude objective et sérieuse des projets. Et de citer en exemple les subventions accordées à des associations n’ayant pas pour objet principal la lutte contre le Sida. Ainsi, SOS Racisme a perçu plus de 300 000 francs. Act Up a touché près de deux millions de francs, pour le financement de réunions publiques d’informations, de manifestations, du tirage de ces journaux, pour l’achat de matériels informatiques.

Dans un numéro de cet été, le Journal du Sida, publié par Arcat-Sida, parle d’une " crise d’identité à Act Up " en précisant : " Pour pallier à la désaffection des malades et se rapprocher d’eux en leur apportant un service, les commissions médicales d’Act Up ont lancé deux nouveaux projets à l’aide du financement d’Ensemble Contre le Sida, les Réunions Publiques d’Informations (REPI) et le journal Action = Vie ". Autrement dit, ici, les fonds du Sidaction servent à soutenir une association en difficulté du point de vue du " recrutement " militant. On est loin des critères - certes flous - d’attribution évoqués par ECS.

La structure des Écrivains hospitaliers créée par Solidarité Plus répond à une demande des malades, se développe à l’hôpital Saint-Antoine de Paris, mais n’obtient aucune subvention. Gilles-Olivier Silvagni commente : " ECS est devenue une structure opaque, arrogante et autoritaire, où le fric prime l’éthique, et qui tente, avec le produit de la générosité des français, de constituer un pôle privé de lutte contre le sida ".

A ces dénonciations s’ajoute cette révélation : l’octroi des subventions d’ECS est subordonné à la signature d’une convention dont l’un des articles stipule que l’association s’engage " à accepter un mode de communication unique par ECS vis à vis du public d’une façon générale sur l’utilisation des fonds collectés ". Pas de signature, pas de subvention. Et on se prive de sa liberté d’expression. La convention à entête d’ECS et de son président René Thomas, ancien directeur de la BNP, et de l’association, s’apparente à l’achat d’un silence sur les fonds collectés en 1994. Christophe Girard explique : " Les gens ne vont pas parler chacun dans leur coin. Il est tout à fait normal qu’il y ait une discipline ". 236 associations ont signé cette convention, certaines préférant faire passer les besoins des malades à satisfaire devant les principes, d’autres par manque de réflexion, ou encore par leurs liens étroits avec les associations gérantes.

En juillet 1994, le Conseil d’administration de Solidarité Plus refusait à l’unanimité la somme de 138 829 francs qu’ECS leur avait proposé. " Et qui, explique Gilles-Olivier Silvagni, ne correspondait à rien, à partir de chiffres qu’ils avaient inventé ". L’association voulait dénoncer " le système d’auto-attribution ". " Contrairement à ce qu’imagine un milieu associatif actuel, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. On ne peut pas à la fois se mettre plein de fric dans les poches et se payer une bonne conscience. Si nous avions pris cet argent, cela aurait été au prix de notre silence. Comment voulez-vous que les associations qui ont signé la convention n’aient pas envie de se taire en acceptant de l’argent dans de pareilles conditions ". Et Gilles-Olivier Silvagni poursuit : " Tous ces gens se sont rendus complice d’un formidable détournement de fonds qui est, en réalité, un détournement de la générosité du public. Le Sidaction 1994 affirmait que les sommes récoltées serviraient à des actions en urgence et d’aide directe aux malades. On a détourné l’aide directe aux malades en en faisant une aide aux associations ". A ces accusations, Hugues Charbonneau répond " avoir demandé une enquête sur Solidarité Plus parce qu’ils n’ont aucune action contre le Sida ". Le service des écrivains hospitaliers, ne participe-t-elle pas à l’aide aux malades ? Trouver ses mots, rédiger une lettre à sa famille, ou à son employeur, nécessite une aide que des personnes affectées d’une maladie mortelle sont contentes de trouver.

Les polémiques se sont faites plus fortes encore, lorsque ECS a supprimé autoritairement certaines tranches de financements aux associations, en raison de l’échec du Sidaction 95. Ces fonds ont été reportés " dans l’attente d’un Sidaction 1996 " afin " de ne pas mettre en péril les personnes atteintes, les associations et leurs personnels ". En fait, les fonds répartis par le Comité associatif et le bureau d’ECS (140 millions sur les 280 millions, l’autre moitié allant à la recherche), se divisent en trois tranches (A, B, C). La tranche A (48 millions de francs) est réservée aux associations fondatrices et partenaires d’ECS. Avec ses 53 comités régionaux, Aides prend à lui seul plus de 53 % du gâteau. La tranche B (12 millions de francs) est destinée à financer la prolongation et l’amélioration des projets en cours menés par toutes les associations. La tranche C (75 millions de francs) finance exclusivement les nouveaux projets. Cette dernière est elle-même sous-divisée en trois appels d’offres (C1, C2, C3). Les demandes de subventions effectuées au titre de la tranche C2 de 1994 et dont la pertinence a été approuvée par le Comité associatif de sélection, ont été rejetées sans véritables explications par le Bureau. Quant à la tranche C3, elle a été supprimée. La Fédération Aides a demandé le report des fonds restants de 1994 sur l’année 1995, de telle sorte que le budget 1995 couvrirait uniquement les besoins des associations administratrices d’ECS. En outre, elle a demandé à son profit une rallonge de 2,9 millions de francs supplémentaires pour 1994. " Cette politique prive de moyens financiers la quasi-totalité des associations non administratrices d’ECS. En outre, elle sacrifie toute action de lutte contre le sida dans le Tiers-Monde ", explique Thierry Meyssan, président du Projet Ornicar. Dans un communiqué à l’A.F.P. pour expliquer sa démission d’ECS alors qu’il était membre de son Comité scientifique, le professeur Luc Montagnier indique n’avoir pas été suivi " dans le recentrage de la collecte de 1995 notamment vers l’Afrique ". Il voulait que " un pour cent, même symbolique, soit donné pour la recherche en Afrique ". Il ajoutait que " des changements dans les règles d’attribution de fonds de l’association ne (lui) ont pas paru opportun ".

Dans un bulletin de l’association Actions-Traitements, Xavier Rey-Coquais, son président, écrivait : " ECS est géré par les associations Aides et Arcat qui n’ont jamais organisé de débat sur les critères de sélection des projets ni sur les objectifs ". Et de vilipender " une absence dramatique : le financement de projets sur l’accès aux traitements ". Il concluait ainsi : " L’espace de cet édito n’est pas assez large pour exprimer l’ensemble des problèmes qui motivent ma rage ". Depuis, ECS a intégré Actions-Traitements dans le cercle fermé de sa direction.

L’affaire ECS, comme il est convenu désormais de la nommer, est sulfureuse parce qu’elle n’implique pas seulement les associations qui la gouvernent mais les pouvoirs publics et de nombreux médias. ECS et le Sidaction ont en effet bénéficié d’un soutien unanime des chaînes de télévision et de leurs présidents. Tous avaient solennellement assuré les téléspectateurs de la transparence de l’opération. Alerté, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel s’est déclaré incompétent.

Les pouvoirs publics ont accordé le label " Campagne d’intérêt général au Sidaction 1995 ". Effet pervers du développement de groupes de travail inter associatifs, le club des quelques grosses structures tend à devenir l’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics qui identifie là un lobby puissant.

La privatisation de la lutte contre le sida est en route. Les mêmes associations qui dénoncent les carences de l’Etat deviennent les pilotes de cette privatisation. L’intervention décisive des pouvoirs publics pour rompre avec ces dérives ne viendra pas naturellement : elle dépend, pour une large part, de mobilisations citoyennes. Gilles Alfonsi

Article paru dans Combat face au sida N°1, septembre-octobre 1995.