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Barbara Wagner | Criminalisation des séropositifs

Femmes positives lance un pavé dans la mare

18 avril 2005 (L’Humanité)

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Marseille, correspondant régional. « Nous ne sommes pas portées par un désir vengeur de mettre les mecs en taule. Nous ne voulons pas la criminalisation des séropositifs, mais d’individus qui, par leur comportement, mettent en danger la vie d’autrui. Si nous avons donné un coup de pied dans la fourmilière, c’est pour sauver des vies et que ces gens soient suivis psychologiquement et bénéficient d’un accompagnement global. » En créant à Marseille l’association Femmes positives en 2003, Barbara Wagner a jeté sans le vouloir un énorme froid dans le monde de la lutte contre le sida. Au côté de revendications sociales et thérapeutiques - la prise en compte des spécificités du corps féminin dans l’élaboration des traitements -, ces femmes, dans leur immense majorité, contaminées par leur conjoint dans le cadre de relation de couple, militent pour la pénalisation de la contamination volontaire. Le procès de Colmar, où Femmes positives était partie civile, est leur première victoire. Depuis cette condamnation, qui fait l’objet d’un recours devant la Cour de cassation, un dialogue timide s’est amorcé entre Femmes positives et les autres associations de lutte contre le sida, en désaccord profond sur cette question de la pénalisation. « Nous sommes mises à l’écart car nous posons un problème, estime Barbara Wagner, mère d’un enfant, et contaminée par un concubin. Je sais que celui qui m’a transmis le virus l’avait fait à d’autres avant moi et a continué ensuite. C’est ce genre de danger public que nous voulons faire cesser de nuire. Nous souhaitons sauver nos vies et celles d’autres personnes innocentes. Nous demandons une loi qui reconnaisse notre statut de victime. La sanction de la contamination volontaire doit faire réfléchir. C’est ce qui s’est passé avec la sécurité routière, aujourd’hui on roule tous moins vite. La peur du gendarme marche encore. » Barbara Wagner a énormément souffert de sa séropositivité, contractée avant l’apparition des trithérapies. Morbidité, incapacité à se projeter dans l’avenir, vie familiale, professionnelle et sentimentale perturbée, précarité. Sans compter les effets secondaires des médicaments, peu adaptés à la morphologie féminine. « Le sida reste une maladie grave avec de terribles conséquences, poursuit la jeune femme. Contaminer quelqu’un, c’est bouleverser son existence. Il faut que ces gens prennent conscience des dangers de leur comportement et soient condamnés s’ils persistent. » Femmes positives regroupe une soixantaine de femmes dans toute la France, et également quelques hommes. Des homosexuels victimes du même cas de figure commencent à y adhérer. En militant pour le dépistage systématique du VIH, « une question de santé publique dont il faut parler », l’association a lancé un nouveau pavé dans la mare. « Femmes positives a brisé le totem de la solidarité entre malades », analyse Sandrine Musso, anthropologue à l’Institut de médecine et d’épidémiologie appliquée et doctorante à l’EHESS. « Les questions que ces femmes soulèvent étaient jusqu’à présent taboues. Le sida a été réfléchi trop longtemps en dehors de la question générale de la sexualité et les femmes sont l’impensée de l’épidémie. De plus, elles abordent le thème, évacué jusqu’à présent, de la responsabilité des séropositifs dans la prévention du sida. La seule communication sur ce sujet demandait par exemple aux séropositifs de se protéger, non pour ne pas contaminer le partenaire, mais pour ne pas se surcontaminer soi-même. » Par leur vie de couple hétérosexuelle, les membres de Femmes positives ne partagent pas l’histoire de la lutte contre le sida en France, ces vingt ans où se sont forgés tous les concepts et l’éthique qu’elles bousculent aujourd’hui. Les femmes hétérosexuelles sont restées longtemps les grandes oubliées de la question du sida, alors qu’elles représentent aujourd’hui un malade sur trois dans le monde. Le premier colloque sur les femmes et le sida a eu lieu en 1997 seulement. « L’idéologie de la coresponsabilité, qui sous-tend la communication officielle de prévention, nie tout déséquilibre de pouvoir entre hommes et femmes dans le couple ou ailleurs, ce qui est une fiction, poursuit la chercheuse. Le sida s’inscrit dans le contexte général de domination masculine sur la sexualité et sur la parole. Jusqu’en 1995 en France, les seules femmes désignées comme cible de la prévention étaient les prostituées et les femmes qui venaient d’accoucher. C’est encore l’image de la maman et de la putain. Sans se prononcer sur la pénalisation, on ne peut plus occulter aujourd’hui les questions de la responsabilité et de la domination dans l’épidémie. » Toujours sans local et sans moyen, première association spécifiquement féminine de lutte contre le sida, Femmes positives poursuit son combat pour que les victimes de contamination conjugale sortent de leur honte et revendiquent leurs droits. Un combat dont on peut discuter les termes, mais qu’il est devenu impossible d’ignorer.

Marc Leras

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