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Sang contaminé : les prisonniers de Tripoli

29 mars 2005 (Le Monde)

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Ivan Nenov n’est pas du genre à s’apitoyer sur son sort. S’il arrive que ses yeux s’embuent, il a tôt fait de se reprendre, comme si sa douleur intime importait peu dans l’épreuve qu’il traverse. Large d’épaules, le cheveu court, ce médecin bulgare de 44 ans, père d’un adolescent de 17 ans, a le sourire franc des hommes de confiance, et aussi une manière bien à lui de faire front. Son quotidien d’anesthésiste dans une unité de soins intensifs lui a donné le sens des priorités, la maîtrise de soi. La vie a fait le reste en lui imposant, depuis février 1999, une affaire kafkaïenne, une histoire de sang et de mort, d’injustice et d’absence.

Son épouse, Nassya, travaillait alors à l’hôpital pédiatrique Al-Fatih de Benghazi, en Libye. "Je devais la rejoindre avec notre fils Radoslav, se souvient-il. Les conditions étaient bien plus intéressantes que chez nous, mon salaire allait être multiplié par neuf, de 200 levas -environ 100 euros- à 1 800 -environ 900 euros-."

Six ans ont passé, et avec eux les rêves d’exil : Ivan et Radoslav vivent toujours à Sliven, en Bulgarie. Nassya, elle, est en prison à Tripoli. Comme quatre autres infirmières bulgares et un médecin palestinien, elle est accusée d’avoir sciemment inoculé le virus du sida à 426 enfants, dont près d’une cinquantaine sont décédés. Ils ont beau clamer leur innocence, ils encourent la peine capitale. A moins que la Cour suprême de Libye, appelée à étudier leur cas mardi 29 mars, ne décide de casser ce verdict... Tout est possible : voilà maintenant six ans que les infirmières sont à la fois les actrices et les figurantes d’une affaire qui les dépasse.

A 38 ans, l’épouse de M. Nenov est la benjamine du groupe. Les autres ­ Krystiana, Valentina, Valya et Snezhana ­ ont entre 45 et 56 ans ; toutes sont mères de famille. Rassemblées au sein d’un bâtiment spécial de leur prison, elles disposent d’une cellule équipée de lits superposés, d’une table et d’un coin toilette. Les journées sont consacrées à la lecture, à l’écriture, au yoga ou à la broderie, parfois aussi à la télévision, dans l’attente des brèves communications téléphoniques autorisées chaque dimanche avec la Bulgarie.

Pour bien comprendre leur histoire, il convient de remonter à l’été 1998. C’est à cette époque que sont signalés les premiers cas de sida à l’hôpital Al-Fatih. Les malades sont des nourrissons, certains ont à peine 2 mois. Alors que l’épidémie s’étend, suscitant peur et colère au sein de la population locale, les autorités incriminent une partie du personnel, des Libyens mais aussi des étrangers. Parmi eux, des Bulgares. Infirmières ou médecins, ils sont nombreux à travailler en Libye.

Sur pression des parents, une enquête est ouverte. Le 9 février 1999, 23 Bulgares sont interpellés, puis conduits, les yeux bandés, vers une destination inconnue. Six d’entre eux ­ cinq infirmières ainsi qu’un médecin de renom, Zdravko Gueroguiev ­ sont mis en examen, de même que le médecin palestinien Achraf Al-Hadjuodj, pour "atteinte à la sécurité de l’Etat". Ils auraient délibérément inoculé le virus à des centaines d’enfants. Une accusation assortie de diverses autres, visant notamment Nassya Nenov : fabrication d’alcool et consommation dans des lieux publics, trafic de devises, relations sexuelles illicites.

En Bulgarie, leurs proches sont alertés par la presse. Pendant plusieurs mois, les informations manquent. Où sont-ils incarcérés ? Dans quelles conditions ? Ne sont-ils que des "témoins" comme le prétend alors Tripoli ? "Notre gouvernement ne faisait rien, nous avons dû engager un avocat", se souvient Antoinette Ozunova, la fille de Valya Tcherveniaska. Cet avocat, Me Vladimir Cheïtanov, découvre que ses compatriotes ont été maltraités. Zdravko Gueroguiev, le médecin, a séjourné dans une cellule sans lumière. Les femmes ont été torturées dans un centre de dressage pour chiens policiers. "Elles avaient été déshabillées, raconte Me Cheïtanov. Pieds et poings liés, elles avaient subi des coups, des décharges électriques, avec la peur permanente d’être violées. On les avait mises en présence de bergers allemands en leur disant que, si elles n’avouaient pas, leurs enfants subiraient des représailles." Pour que cessent ces violences, deux d’entre elles ont avoué : Nassya Nenov et son amie Krystiana Valtcheva, la femme du docteur Gueroguiev.

Commence alors une double bataille, judiciaire et diplomatique. De Benghazi à Tripoli, de procès en audience, les Bulgares dénoncent les tortures et clament leur innocence. "Je n’ai jamais infecté personne !", répète Nassya Nenov. L’affaire prend d’autant plus d’importance qu’à la demande des Libyens eux-mêmes des spécialistes étrangers du sida sont sollicités.

Au printemps 1999, les enfants sont examinés dans divers hôpitaux européens. De son côté, le Français Luc Montagnier, codécouvreur du virus, est convié par les autorités libyennes à se rendre sur place avec son confrère parisien Gustavo Gonzalez et à préparer un rapport destiné au ministère de la santé. Leur visite à Benghazi les persuade que les enfants ont avant tout été victimes des mauvaises conditions sanitaires. "Un certain nombre de règles d’hygiène n’étaient pas respectées", explique le professeur Montagnier au Monde. Selon lui, l’épidémie serait de nature nosocomiale et s’expliquerait en partie par la réutilisation de seringues jetables. Un spécialiste suisse, le professeur Luc Perrin, aboutit à des conclusions identiques ; de même qu’une mission de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Mais un pays comme la Libye peut-il reconnaître la défaillance de son système sanitaire ? A ce stade, en 2001, la thèse de la préméditation prévaut encore côté libyen. Le colonel Kadhafi voit même dans ce "crime", la marque de la CIA et du Mossad, les services secrets israéliens. Pour lui, il s’agit aussi d’un élément de négociation, voire de chantage, à l’heure où la communauté internationale exige que son pays indemnise les familles des 270 victimes de l’attentat commis par ses services secrets contre un avion de la Pan Am, en 1988, au-dessus de la ville écossaise de Lockerbie.

Peu à peu, toutefois, la Libye lâche du lest. Les courriers entre les détenus et leurs proches sont autorisés ; et ensuite les visites. En juin 2001, M. Nenov et la fille de Valya Tcherveniaska s’envolent pour Tripoli. "Nous les avons d’abord vus derrière les grilles du tribunal, se souvient M. Nenov, puis à l’intérieur de la prison. Imaginez notre émotion... Ma femme m’a tout raconté. Elle était très éprouvée, elle avait tenté de se suicider en se tailladant les veines. Par la suite, j’y suis retourné. Mon fils y est allé à trois reprises. Six ans ont passé depuis 1999. Sa mère ne l’a pas vu grandir."

L’année 2003 est marquée par l’entrée en jeu de la Fondation Kadhafi, dirigée par l’un des fils du colonel, Seïf Al-Islam. Celui-ci, soucieux de l’image de son pays, cherche le moyen de régler cette affaire. Conséquences : les conditions de détention des suspects s’améliorent ; la thèse du "complot" de la CIA et du Mossad est abandonnée. On laisse désormais entendre qu’ils se seraient livrés à une sorte d’"expérimentation". La preuve ? Des flacons de sang contaminé auraient été découverts lors d’une perquisition effectuée ­ en son absence ­ chez l’une des infirmières, Krystiana.

Du côté de Sofia, où un nouveau gouvernement est arrivé au pouvoir en 2001, les diplomates jouent la carte du fils Kadhafi, réputé modéré. Ils prennent également soin de bien distinguer la souffrance des accusés de celles des enfants libyens. Mais cela n’empêche pas la procédure de suivre son cours...

C’est dans ce contexte que Luc Montagnier effectue une deuxième mission en Libye, en 2003. La Fondation Kadhafi lui demande, ainsi qu’à son confrère romain Vittorio Colizzi, de mener une enquête épidémiologique approfondie, fondée sur des analyses moléculaires. Leurs conclusions ? La contamination aurait commencé entre 1994 et 1997, soit bien avant l’arrivée dans cet hôpital du personnel concerné. La nature de la souche infectieuse, très virulente, laisse supposer que la diffusion du virus a débuté avec l’hospitalisation ­ en 1997 ou avant ­ d’un enfant d’origine ouest-africaine. De mauvaises pratiques de stérilisation, peut-être aussi la promiscuité entre les patients dans certaines chambres, auraient entraîné la transmission accidentelle de la souche à d’autres enfants. "Aucune preuve d’une injection délibérée n’a été trouvée", insistent les deux spécialistes, qui regrettent de n’avoir pas eu accès aux flacons saisis, d’après les enquêteurs, chez l’une des infirmières.

A la surprise générale, la justice libyenne rejette le rapport Montagnier-Colizzi. En s’appuyant sur la contre-expertise de cinq chercheurs locaux, elle conclut au contraire à la culpabilité du médecin palestinien et des cinq femmes bulgares. Le 6 mai 2004, la sentence tombe : la mort par "fusillade". Seul le docteur Zdravko Gueroguiev écope d’une peine moins lourde : quatre ans d’emprisonnement pour consommation d’alcool dans un lieu public.

Ce verdict a donc fait l’objet d’un pourvoi en cassation qui devrait être examiné le 29 mars à Tripoli. La défense espère obtenir la reprise à zéro de la procédure, en rappelant notamment que les prétendus"aveux"ont été obtenus par la torture, comme cela a d’ailleurs été prouvé ­ les dix policiers concernés sont en attente de jugement. Si la peine capitale devait être confirmée, un autre pourvoi, le dernier, serait envisageable.

En attendant, l’heure est à la mobilisation dans les milieux scientifiques. Ainsi, la revue Nature a plaidé la cause des accusés, considérés comme des"boucs émissaires". Une autre revue, Science, s’apprête à publier une enquête dont les conclusions confirment les précédentes. En Bulgarie aussi, l’affaire a rang de cause nationale. Ministres, journalistes, stars du sport et de la chanson..., le pays se mobilise. En décembre 2004, une compagnie aérienne avait offert des billets d’avion aux enfants des infirmières désireux de passer Noël à leurs côtés. Sur place, ces dernières reçoivent la visite de diplomates, mais aussi du docteur Gueroguiev. Celui-ci, le seul à avoir été en partie innocenté, n’est pas encore autorisé à quitter le pays ; il est hébergé à l’ambassade de son pays à Tripoli.

Les infirmières, elles, sont à bout de forces, physiques et morales. "Leurs relations se sont un peu détériorées, indique Ivan Nenov. Elles sont sous tension depuis si longtemps ! Cette affaire les dépasse, elles sont des victimes indirectes de Lockerbie. De notre côté, nous éprouvons un sentiment d’impuissance".

Parfois taxé d’immobilisme par les accusés, Sofia a obtenu que ce dossier soit plaidé par des dirigeants occidentaux, dont Jacques Chirac, auprès du colonel Kadhafi. La Bulgarie souhaite que ses partenaires européens l’aident à trouver une issue favorable. Le Parlement et la Commission européenne ont d’ores et déjà affiché leur soutien. La marge de manoeuvre est étroite. A Benghazi, ville réputée hostile au régime, le traumatisme est profond. Pour les parents des enfants contaminés, la culpabilité des six étrangers ne fait aucun doute. Mais c’est à Tripoli que tout se joue. Non pas du côté de la Fondation Kadhafi, désormais très discrète ; plutôt auprès du colonel lui-même.

La Libye souhaiterait en effet une compensation financière : la somme de 10 millions de dollars par enfant contaminé ­ soit l’équivalent de la somme versée aux proches de victimes de Lockerbie ­ a été évoquée. Autres exigences : l’hospitalisation gratuite des malades en Europe, ainsi que la construction d’un hôpital spécialisé à Benghazi. La Bulgarie refuse de s’engager dans cette voie, car ce serait une manière de reconnaître la culpabilité de ses concitoyens. Là encore, une médiation européenne ­ voire une aide financière ­ pourrait être sollicitée.

"Seul Kadhafi a la clé", résume un diplomate bulgare. L’utilisera-t-il ? Ou se servira-t-il de cette affaire pour peser sur d’autres dossiers ? Soucieux de ménager son opinion publique et de rafler la mise internationale, le colonel renvoie sans cesse les intervenants étrangers à la souffrance des enfants. Il a ainsi profité du sommet arabe d’Alger, mercredi 23 mars, pour critiquer les démarches entreprises par les Occidentaux. A ce jour, elles sont toutes restées vaines. En juillet 2004, le professeur Montagnier avait lui-même écrit au "Très honoré leader" libyen afin de solliciter la "grâce des condamnés". Mouammar Kadhafi n’a jamais répondu.

Philippe Broussard

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