Skip to main content.

Blandine Grosjean | Criminalisation des séropositifs

Sida : les femmes corsent le débat

17 mars 2005 (Libération)

| Votez pour cet article

Des plaintes de séropositives ont fait bouger les discours sur la responsabilité.

Voir en ligne : Sida : les femmes corsent le débat

Par Blandine GROSJEAN

Mardi, le Crips [1] d’Ile-de-France a organisé à Paris une rencontre baptisée « Séropositivité, sexualité, responsabilité, prévention », qui va marquer un tournant dans l’histoire récente du sida en France. Pour la première fois, le principe de la « responsabilité partagée » ­ dans une relation sexuelle, chaque partenaire est responsable de sa protection ­, a été discuté et très égratigné, Aides parlant désormais de « responsabilité partagée sur la base d’un consentement éclairé ». Après des mois de polémique, les participants ont convenu qu’ils devaient réfléchir ensemble. Pour éviter que la droite parlementaire ne propose un texte inutile pénalisant la contamination volontaire par le VIH. Parce que les discours, souvent, datent de vingt ans, alors que tout a changé : les traitements, les publics concernés. Plus de femmes, de migrants, des homosexuels qui ne ressemblent pas à leurs aînés.

« Eviter à d’autres la même chose »

Patrick Zylberman est historien : « Isabelle et Aurore ont rencontré Christophe en 1999. Il est volage ; elles le quittent ; leurs relations n’ont pas duré un an. » Tous ses auditeurs, militants associatifs, chercheurs, médecins, savent qu’ils sont réunis à cause de cette histoire. Car « un jour, l’ex-épouse de Christophe les informe toutes les deux qu’il se sait séropositif depuis 1998. Aurore et Isabelle effectuent un test de dépistage. Positif. Elles portent plainte. » Quelques regards se tournent alors vers Barbara Wagner, présidente de Femmes positives, association de femmes contaminées « dans le cadre d’un couple stable », et qui préconise de pénaliser les séropositifs qui trahissent leurs partenaires en leur mentant sur leur statut sérologique. Comme Isabelle et Aurore, Barbara et ses amies ont porté plainte, « pour éviter à d’autres personnes de vivre la même chose que nous », répondent-elles à un militant de Survivre au sida, qui les accuse de faire ce que réclame l’extrême droite. « Le 28 juin 2004, poursuit l’historien, le tribunal de Strasbourg condamnait Christophe à six ans d’emprisonnement pour administration de substances nuisibles suivie de mutilation ou infirmité permanente, peine confirmée en appel le 4 janvier. » Entre les deux procès, Aurore s’est suicidée. Seule Barbara Wagner l’a rappelé, en fin de journée. Christian Saoult venait de dire qu’il était fier de présider une association (Aides) « pleine d’hommes et de femmes séropositifs qui ont choisi de ne pas porter plainte ».

« T’es qu’une pauvre conne »

Un militant d’Act Up raconte qu’il s’est fait contaminer, « comme les femmes positives », par l’homme qu’il aimait. « Pourquoi moi, je pense que j’ai une part de responsabilité, pourquoi je n’ai pas leur parcours victimaire ? » Il imagine que s’il portait plainte, juges et amis ne le prendraient pas au sérieux : « T’es qu’une pauvre conne, t’avais qu’à te protéger. » Pourquoi y aurait-il une différence entre homos et hétéros ? Il cherche : la femme se reconnaît dans la fidélité, le désir d’enfant. Quand il dit « je me serais bien passé d’être contaminé », Barbara Wagner, elle, explique que ça a détruit sa vie. « Alors peut-être que ces femmes se sentent plus victimes que nous parce qu’elles ne pensaient pas être concernées ? Elles n’appartiennent pas à l’histoire du sida », dit le jeune homme. Georges, 46 ans, de Warning (des ex-militants d’Act Up) explique la différence : « Quand tu es homo, la personne en face de toi pour un rapport sexuel risque fort d’être séropo. » Mais la différence s’arrête à la porte du couple. « Avec le Pacs, beaucoup de jeunes homos aspirent à vivre dans un couple stable et l’exclusivité sexuelle, ils abandonnent le préservatif car ils ont confiance. » Il demande pourquoi Femmes positives ont été les seules à parler de « trahison » ? Warning, comme Act Up, comme Aides, récuse pourtant la pénalisation.

« Libéré par sa séropositivité »

Pierre Demoor, médecin au centre de dépistage de l’hôpital Bichat, à Paris, raconte l’histoire de cette Malienne, qui revient régulièrement se faire dépister. Son mari lui impose des rapports non protégés. A chaque trimestre, un soulagement à l’annonce du résultat négatif, jusqu’au jour où celui-ci s’avère positif. Son mari, qui refuse d’effectuer le test, l’accuse de l’avoir contaminé. « L’information, le dépistage n’auront servi à rien », soupire le médecin. Un de ses patients, 22 ans, « est tellement anxieux d’une éventuelle contamination qu’il a choisi délibérément des partenaires séropositifs. Il se dit "libéré" par sa séropositivité, il peut envisager une vie épanouie avec un partenaire séropositif, sans jamais utiliser de capote ». Le matin, Philippe Adam, sociologue, a présenté une étude menée auprès des utilisateurs du site Citegay. 39 % des séronégatifs et 63 % des séropositifs se disent prêts à prendre des risques avec une personne inconnue.

Notes

[1] Centre régional d’information et de prévention sur le sida.