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Criminalisation des séropositifs

Vox populi : en prison, les méchants

13 mars 2005 (Libération)

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Par Mathieu LINDON

Naguère, on reprochait à la droite de vouloir mettre un policier derrière chaque citoyen. Ce projet a été abandonné, pour des raisons semble-t-il plus budgétaires qu’idéologiques. Aujourd’hui, gauche et droite enthousiastes ont plutôt l’idée de mettre une loi derrière chaque citoyen. C’est plus économique. Toutes nos conduites devront maintenant recevoir l’approbation du tribunal. On sera puni à chaque mauvaise action, qu’on insulte un homosexuel dans la rue, qu’on porte un voile au collège, qu’on fasse l’amour sans capote quand on se sait séropositif ou qu’on n’ait pas la conduite adéquate avec les enfants. On est en passe de décréter des lois de précaution, pour s’assurer qu’aucune conduite, aussi rare soit-elle, ne puisse échapper à la condamnation du tribunal ­ à l’image de ces notices dans les boîtes de médicaments où, pour éviter un procès, il faut indiquer la totalité des effets secondaires, quand bien même ils ne se produisent qu’une fois sur un million. Si bien qu’on pourrait, en définitive, supprimer l’arsenal juridique pour établir une loi unique : « Il est interdit d’être méchant. » Tout manquement à cette règle sera puni d’une peine de un jour à dix siècles de prison, selon le bon vouloir de nos juges adorés à l’expertise tellement fine comme on le voit chaque jour, d’Outreau aux comparutions immédiates, en particulier.

Cette chasse tous azimuts au traumatisme porte en elle ses dévoiements. Faut-il poursuivre les parents irresponsables qui ont emmené au dernier Noël leurs enfants passer les vacances en Thaïlande, exposant ces chères têtes blondes à la désolation du tsunami et son cortège de cadavres ? Enfant de divorcé était aussi, il y a peu, un traumatisme en vogue dont il serait désormais injuste que les parents sortent pénalement indemnes. Si notre amour nous a écrit « Je t’aimerai toujours » l’an dernier, peut-on le faire emprisonner aujourd’hui pour rupture de contrat s’il a changé de sentiments ? En ce qui concerne l’homophobie, risque-t-on plus en criant « Sale pédé » à un homosexuel ou à un hétérosexuel ? A un hétérosexuel, sûrement, car, pour lui, c’est vraiment injuste, il ne l’a pas mérité. De même, on s’indigne devant les juges que de pauvres femmes soient contaminées par le sida par des partenaires spécialement peu scrupuleux, alors que ce serait dans l’ordre des choses pour les homosexuels qui ne demanderaient que ça.

Faudra-t-il utiliser la loi pour punir des manifestations d’homophobie plus secrètes ? Il y a une plaisanterie en vogue dans le milieu gay : « Pourquoi est-ce pire d’être homosexuel que juif, noir ou arabe ? Parce que, quand tu es noir, juif ou arabe, tu n’as pas à l’annoncer à tes parents. » Quand les parents ne sautent pas de joie à l’annonce de l’homosexualité de leur enfant, ou qu’ils le font mais que l’adolescent sent que ce n’est pas spontané, qu’ils prennent sur eux, faut-il les poursuivre en justice pour homophobie et mauvais traitements à enfants ? On peut, de fait, penser que c’est leur environnement familial plutôt que d’éventuelles insultes au lycée qui poussent les adolescents gays au suicide plus que leurs camarades noirs ou arabes et maintenant juifs du même âge. Car, pour ce qui concerne les injures, ceux-ci ont aussi leur compte.