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Charlatanisme | Dérive culturaliste

Hôpital Saint-Louis (Paris-10e) : Chef de service cherche marabout

27 août 2004 (Nouvel Observateur)

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Des guérisseurs au chevet de séropositifs d’origine africaine. Coup de projecteur sur des pratiques hospitalières à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida.

Apprenant sa séropositivité il y a deux ans à l’hôpital Saint-Louis, Mademoiselle D., Ivoirienne d’une trentaine d’années, s’est enfermée pendant des mois dans le silence, ignorant médecins et prescriptions. Le docteur Caroline Lascoux-Combes lui a alors demandé de rencontrer des guérisseurs animistes. Bien que musulmane, la jeune Ivoirienne a accepté une séance avec Moussa Maman. Un médecin béninois classique mais également ethnopsychiatre, élève de Tobie Nathan, et guérisseur, initié à la médecine traditionnelle en Afrique par son grand-père. C’est en interrogeant la patiente sur ses rêves, se souvient Caroline Lascoux-Combes, « que Moussa l’a fait sortir de son mutisme ».

Depuis l’annonce de sa maladie, MademoiselleD. entendait, en rêve, une sourate du Coran que son père lui récitait dans son enfance. Moussa Maman traduit : « En Afrique, on dirait que l’esprit de son père s’adresse à MademoiselleD. Elle puise sa force psychique dans celle de son père, une figure très positive. Il est mort. Mais je pense qu’il peut encore l’aider, contre sa maladie. Et il le fait, ajoute-t-il, à travers ses rêves. »

Aujourd’hui, c’est une jeune femme à l’allure sportive, au visage serein, qui, sous le regard attentif et discret d’une psychologue et du docteur Lascoux-Combes, entre en consultation avec Moussa Maman. Personnage charismatique, celui-ci est accompagné de ceux qu’il appelle son « équipe de tradipraticiens », tous originaires comme lui du Nord-Bénin et dont aucun ne parle le français. La patiente a recopié sept fois la phrase qui hantait ses nuits sur une tablette. La sourate, qui a disparu de ses rêves au cours de l’été, est encore au centre de la séance. Et les tradipraticiens, traduits par Moussa Maman, lui conseillent de rincer la tablette avec de l’eau, chaque soir, « avant de prendre les médicaments ». Des médicaments contre une maladie omniprésente, dont pas une seule fois ils ne prononcent le nom. « Les tradipraticiens, explique Caroline Lascoux-Combes, ont recours à une culture du non-dit et des métaphores, pour aider les patients à admettre qu’ils portent un virus dangereux. De même, pour leur expliquer qu’ils doivent prendre un traitement compliqué comme la trithérapie, les guérisseurs puisent dans les références à la médecine traditionnelle, où la prise de remèdes à heures fixes, selon un rituel précis, est très répandue. »

Faire accepter la maladie et les prescriptions est une des principales difficultés que rencontrent les médecins dans la prise en charge de patients d’origine africaine. Situé dans le 10earrondissement de Paris, Saint-Louis accueille un nombre important de migrants d’Afrique noire, qui vivent dans les foyers alentour, ou en proche banlieue, et dont beaucoup fréquentent la consultation de précarité qu’offre l’hôpital. Ces patients, raconte le docteur Géraldine Bayol-Honnet, sont souvent « isolés jusqu’au sein de leur propre famille, à qui ils n’osent pas avouer leur maladie. Ils vivent le sida avec une culpabilité intense ».

Alors, dans le décor formica de l’hôpital, les tradipraticiens, « c’est un peu d’Afrique à domicile ». Caroline Lascoux-Combes précise : « Contre le sida, ils viennent chercher notre savoir, car ils savent qu’il est efficace. Mais, en même temps, ils s’en méfient, et ont besoin de l’aval de leur communauté d’origine pour se laisser soigner. »

En 1990, lorsque le docteur Lascoux-Combes a débuté à l’hôpital Tenon, les praticiens butaient sur un échec : « Quand j’annonçais leur séropositivité à des Africains, raconte-t-elle, je ne les revoyais plus jamais. » Depuis 1993, les hôpitaux Bichat et Tenon invitent les tradipraticiens à intervenir une fois par an auprès des patients les plus déboussolés, par le biais de l’association Uraca (Unité de réflexion et d’action des communautés africaines), fondée par Moussa Maman, dans le quartier de la Goutte-d’Or. Et en 1996 l’expérience s’est étendue aux hôpitaux Lariboisière et Saint-Louis. Dès lors, Caroline Lascoux-Combes et Géraldine Bayol-Honnet ont modifié leur pratique, intégrant « la dimension culturelle » et « un autre rapport au temps » dans leurs consultations. Là où un Français préfère avoir une réponse brève et rapide, il vaut souvent mieux demander à un Africain de revenir plusieurs fois, « en essayant de sentir ce qu’il est prêt à entendre ».

Ainsi, pour Madame Y., une femme d’affaires ivoirienne de 55ans, dont l’annonce brutale de sa séropositivité, il y a deux ans à Paris, a sapé la confiance dans l’institution hospitalière. Persuadée qu’on l’utilisait comme cobaye, car elle était africaine, seule en France, loin de sa famille, MadameY. refusait de prendre sa trithérapie. Sa santé se dégradait à vue d’œil, elle voulait seulement rentrer en Afrique pour mourir, quand elle a rencontré le docteur Lascoux-Combes à la consultation de précarité de Saint-Louis.

MadameY. avoue avoir été immédiatement sécurisée par Moussa Maman lors de la première séance en avril : « Il m’a appelée ma sœur, comme en Afrique. » Puis, accompagnée d’un objet fétiche donné par les tradipraticiens, elle est allée, raconte-t-elle, à la préfecture de police pour régulariser ses papiers, ce qui lui a permis de rentrer voir ses enfants en Afrique et de reprendre ses activités de femme d’affaires. Elle s’est mise à parler de sa maladie, probablement contractée en Guinée, où, dit-elle, elle a beaucoup d’ennemies –coups d’œil hésitants aux Blancs présents dans la salle– et où on lui a jeté un sort. « En travaillant sur l’invisible, en interrogeant les patients sur les esprits tutélaires de leur village d’origine, en utilisant des objets transactionnels comme les gris-gris, nous avons recours à ce qu’on appelle magie en Afrique. Une magie que l’ethnopsychiatrie occidentale reconnaît comme une forme de thérapie », dit Moussa Maman.

A la fin de la consultation, MadameY. prend un petit sachet d’encens qu’elle brûle chaque soir selon un rituel précis et se tourne vers le docteur Lascoux-Combes pour s’excuser : « Je suis des deux côtés. C’est comme ça l’Afrique. Il y a beaucoup de choses que vous ne pouvez pas comprendre. »

Caroline Lascoux-Combes ne croit en rien d’autre, dit-elle plus tard, que « 2 et 2 font 4 ». Elle sait que sa présence aux consultations de Moussa est indispensable mais elle est consciente que la médecine occidentale, appliquée isolément, n’arrive pas à alléger les souffrances de ses patients africains.

Naïri Nahapétian

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