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Couples concernés par le VIH | Criminalisation des séropositifs | Sexe et sexualité

Pourquoi nous refusons l’enfermement de nos contaminateurs

16 mars 2005 (papamamanbebe.net)

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Ce texte de l’émission Maghreb-Afrique Survivre au Sida, publié le 19 mai 2004, résume l’éssentiel de notre prise de position contre la logique de criminalisation et d’enfermement. L’équipe de l’émission est constituée de personnes vivant avec le VIH — hommes et femmes, Français et Immigrés — et de proches vivant en couple avec des séropositifs.

Pour la première fois en France depuis le début de l’épidémie du sida, un homme vient d’être condamné par un tribunal à Strasbourg pour « administration volontaire d’une substance nuisible ayant entraîné une infirmité permanente » [1]. Ce jugement a eu lieu en l’absence de l’intéressé et sans la présence d’un avocat. Nous savons que d’autres plaintes similaires ont été déposées un peu partout en France [2].

Contre la pénalisation, la mobilisation collective pour survivre au sida

Nous déplorons le fait que des personnes séropositives fassent le choix d’engager des poursuites pénales contre une autre personne vivant, elle aussi, avec le VIH. Le sida est une maladie profondément injuste, parce qu’il prend pour cible d’abord les déshérités et les opprimés. C’est en s’organisant et se mobilisant collectivement que les malades et les familles confrontées à l’épidémie ont, jusqu’à présent, réussi à faire reconnaître notre droit non seulement aux soins mais à la dignité.

Il peut paraître compréhensible que des personnes récemment contaminées tiennent d’autres séropositifs responsables de leur contamination. Mais quelle que soit la « punition » infligée, elle ne guérira personne de l’infection à VIH. Par contre, en criminalisant la transmission du virus, elle précarisera l’ensemble des séropositifs.

Responsables mais pas coupables

Oui, les séropositifs sont pleinement responsables de leur santé et de leurs actes. Mais les séronégatifs le sont aussi. Dans une relation sexuelle consentante, il y a toujours deux personnes responsables [3]. En tant que séropositifs ou partenaires (maris, femmes) de séropositifs, nous avons appris qu’on ne peut pas protéger les autres, on ne peut que se protéger soi-même. Les femmes séropositives ont le plus souvent été contaminées par leur mari ou conjoint, mais dans ce cas le problème posé est non pas celui de la séropositivité mais celui du pouvoir des hommes sur les femmes [4].

Une condamnation pour réduire les séropositifs au silence

Chaque semaine à l’émission Survivre au sida [5], auditeurs et auditrices racontent leurs difficultés au quotidien pour se protéger, voire même pour justifier de cette volonté, très souvent face à des personnes qui ne connaissent pas leur statut sérologique ou qui se présument séronégatives [6]. Mais quels moyens, quel pouvoir social ont les séropositifs pour s’exprimer, pour faire entendre leurs préoccupations, leurs contradictions, et leurs exigences pour vivre pleinement et sainement leur sexualité [7] ? Pour avoir envie de se protéger soi-même, encore faut-il avoir de quoi accorder de la valeur à sa propre vie. Agir de façon « responsable » présuppose qu’on a les moyens de cette responsabilité, c’est-à-dire pour un séropositif, les moyens de vivre et de se soigner dans la dignité.

N’est-il pas profondément injuste de faire porter uniquement à ceux qui sont déjà malades le poids de la responsabilité de la prévention, et de réduire le débat à une question de morale à sens unique ? Pour poser la question brutalement : veut-on faire payer aux séropositifs le prix de l’inconscience de séronégatifs « irresponsables » [8] ?

Pénaliser, c’est terroriser et confondre ignorance et responsabilité

Si le jugement de Strasbourg est confirmé, ou si d’autres plaintes aboutissent devant les tribunaux, cela aura pour effet de terroriser les séropositifs, dans une logique absurde qui voudrait qu’on soit moins « responsable » de sa maladie si on en est ignorant ! Ainsi, celui qui ne sera ni dépisté, ni pris en charge ne pourra pas être condamné, alors que celui qui connaît son statut, qui tente de s’occuper de sa santé, de suivre un traitement, mais qui prendrait un risque sexuel serait jugé, lui, coupable.

Enfin, nous savons que ce n’est pas par la menace de l’emprisonnement qu’on mettra fin aux prises de risques sexuels, encore moins à l’injustice de l’épidémie du sida.

Des séropositifs des « classes dangereuses » dans la ligne de mire

Partout en Europe, ce sont majoritairement des hommes d’origine africaine [9] qui ont fait l’objet de telles condamnations, avec dans certains cas une deuxième peine en plus de l’incarcération : l’expulsion vers une mort certaine dans des pays où l’accès aux traitements n’existe pas.

En France, le gouvernement s’acharne contre les séropositifs les plus pauvres en laissant des malades du sida croupir en prison, en refusant le droit au séjour et en expulsant dans l’ombre des séropositifs, en réduisant en lambeaux la protection sociale et en supprimant l’accès aux soins pour des pans entiers de la population.

S’il n’y avait pas eu de condamnation en France, cela tient à un acquis issu de l’histoire de l’épidémie chez les homosexuels blancs, articulé autour d’une double exigence de la santé publique et des droits de l’homme. La question aujourd’hui — alors que les associations classiques issues de cette époque sont affaiblies, collaborent étroitement avec la santé publique officielle, et méconnaissent la réalité sociale des séropositifs — est de savoir si ces exigences s’appliqueront avec la même rigueur aux populations qui en bavent aujourd’hui sur le front de l’épidémie.

Survivre au sida

Paris, le 18 mai 2004

Notes

[1] Strasbourg : 6 ans de prison pour avoir sciemment contaminé par le VIH ses partenaires.

[2] Contaminées par leur compagnon, elles lancent Femmes Positives pour les envoyer en prison.

[3] Lire Prise de position complète de l’Aide Suisse contre le Sida sur la criminalisation de la transmission du virus VIH.

[4] Lire Appel : Refus de la violence de la pandémie du sida et de la transmission du VIH aux femmes par le déni des hommes.

[5] Survivre au sida est l’émission de radio du Comité Maghreb-Afrique des familles pour survivre au sida. Depuis 1995, l’émission informe et donne la parole aux séropositifs issus de l’immigration et de la banlieue, et milite pour l’égalité des droits face à la maladie. Pour en savoir plus sur l’émission Survivre au sida, lire La voix des oubliés du sida (360° Magazine).

[6] Écouter Le sexe avec les séronégatifs : qui est responsable ?.

[7] Forum des auditeurs : quand déclarer sa maladie à son partenaire ?.

[8] Lire et écouter Forum des auditeurs : « Séropositive, j’ai craqué, j’ai fait l’amour sans le préservatif ».

[9] La condamnation de Mohammed Dica en Angleterre est exemplaire, lire Un homme africain séropositif condamné pour viol à 10 ans prison et à la Double peine.

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