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Associations humanitaires

La Croix-Rouge et Migrants contre le sida au tribunal de Paris

10 mai 2004 (Digipresse)

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Croix-Rouge : relaxe confirmée le 7 décembre 2004 pour Reda, animateur de l’émission de radio Survivre au sida

La Croix-Rouge française et l’association Migrants contre le sida s’affrontaient mercredi dernier au Tribunal de Grande Instance de Paris.

par Lucile Marbeau (Digipresse)

Mercredi 5 Mai, au Tribunal de Grande Instance de Paris, l’audience était pour le moins atypique. Deux associations s’affrontaient : la Croix Rouge française et Migrants contre le sida. Reda Sadki, l’animateur de l’émission radio « Migrants contre le sida » sur Fréquence Paris Plurielle, est poursuivi par le parquet pour avoir occupé le centre Moulin-Joly, les 1er Avril et 24 Juin 1999. La Croix-Rouge s’est constituée partie civile. Migrants contre le sida s’est crée en 1995 pour donner la parole aux malades du sida issus de l’immigration, ainsi qu’à leurs familles. Au moment des faits, le centre Moulin-Joly, accueillait entre autres des malades du sida en grande précarité.

Le procès s’est ouvert dans un climat tendu. Visiblement irrité par la présence de la presse, le président du tribunal a évoqué « une affaire dont on veut faire une montagne ». Migrants contre le sida avait occupé à deux reprises le centre du Moulin-Joly pour protester contre l’expulsion jugée « arbitraire » et « injuste » d’un malade du sida. Pour Maître Desforges, l’avocat de la Croix-Rouge, « une ligne rouge avait doublement été franchie » avec l’utilisation de la violence, et la manipulation par M. Sadki d’une personne en état de faiblesse, soit le malade qui se voyait exclu. La plainte avait été déposée en décembre 1999, six mois après les occupations, « pour mettre fin à un climat de peur et de violence », a précisé Maître Desforges. Des inscriptions d’une brutalité extrême avaient alors été découvertes sur les murs du centre : « un psy, une balle, un dispensaire, une rafale ». Pour Migrants contre le sida, la plainte serait plutôt une réponse à l’ouverture d’une enquête administrative de la DASS, à la demande de l’association, le 2 Décembre. Les subventions avaient alors été gelées.

Pour l’accusé, qui a démenti l’accusation de manipulation, le débat se situait ailleurs : le droit de s’insurger contre un centre dont les pratiques étaient, selon lui, discriminatoires. A ce sujet, l’une des juges assesseurs a interpellé M. Sadki avec agressivité. Elle s’est interrogée sur sa légitimité à critiquer une association caritative telle que la Croix-Rouge. Maître Clément, l’avocate de Reda Sadki, avait à cet égard rassemblé autour de lui des personnalités du monde institutionnel et associatif pour témoigner du sérieux et des compétences de M. Sadki dans le domaine de la lutte contre le sida. Elle voulait appeler deux témoins à la barre, dont Noëlle Lasnes, qui a dirigé pendant 14 ans le programme en France de Médecins sans frontières concernant les personnes exclues du système de soins. Le président du tribunal a refusé de les entendre. « Ce que j’aurais pu dire » a témoigné Mme Lasnes, « c’est que l’analyse de M. Sadki était pertinente, et qu’il est légitime de combattre des lieux de discrimination, même s’il s’agit de lieux de soins. Oui, l’humanitaire peut être discriminant ». Elle s’était elle-même insurgée à l’ouverture de ce centre en 1993.

De fait, le litige qui oppose Migrants contre le sida et la Croix-Rouge française est d’ordre idéologique. Migrants contre le sida dénonçait particulièrement l’absence de suivi social. « Tout ne se réduit pas à la séropositivité » a précisé Reda Saki. « On a beau avoir des boîtes de médicaments, c’est pas pour autant qu’on va réussir le traitement, ni vivre et se soigner dans la dignité ». Pour lui, l’existence d’un tel centre, spécialisé dans l’accueil des personnes en grande précarité et atteintes de maladies infectieuses, procède d’une logique de ghettoïsation. « Quelle que soit la couche sociale, on a les mêmes droits. Notre revendication, c’est la solidarité, pas la pitié » a affirmé Reda Sadki. De son côté, le docteur Bary, le directeur médical du Moulin-Joly, a démenti les critiques. Un assistant social était bien présent à l’époque. « Dans une logique activiste, on peut comprendre que l’existence d’un tel centre soit un prétexte pour ne pas légiférer » a-t-il reconnu. Il s’est d’ailleurs déclaré solidaire de certaines critiques politiques émises par Migrants contre le sida, notamment concernant le désengagement de l’Etat. Mais reste qu’ « on ne peut pas impunément engendrer de la violence. Nous recevons des gens avec des parcours difficiles ». Depuis, le Moulin-Joly est devenu une consultation externe de l’hôpital Henri Dunant, géré par la Croix-Rouge. Le centre est accrédité d’un budget hospitalier. Pour le docteur Bary, c’est bien là la preuve du sérieux de son établissement.

Les juges ont refusé de rentrer dans le débat idéologique. Ils ont fait preuve d’une agressivité peu commune à l’égard de l’accusé et de son avocat. A la sortie du procès, M. Sadki était atterré. « Je pensais qu’on respecterait les formes, l’apparence d’une justice équitable. Mais pour les juges, il est impossible de critiquer la Croix-Rouge. Or ce qui est en jeu, c’est la liberté d’expression et d’organisation ». L’utilisation du terme « sidaïque » par l’un des juges l’a profondément choqué. A sa mémoire, seul Jean-Marie Le Pen a publiquement employé ce terme. De son côté, M. Bary a regretté le climat de l’audience. « On n’était pas là pour ça. On ne voulait pas de condamnation, mais seulement signifier qu’on ne faisait pas n’importe quoi ». Pour Noëlle Lasnes, les juges « ont essayé d’empêcher la défense de s’exprimer ». Or la justice n’est pas ici appelée à simplement trancher sur ce qui pourrait paraître comme un débat de clocher entre associations. Migrants contre le sida joue gros. Le procureur a requis pour Reda Sadki 4 mois de sursis et 5000 euros d’amende. « Une telle somme, c’est la mort de notre association », murmure M. Sadki. Or, celle-ci tient une place spécifique dans le champ associatif luttant contre le sida, en s’adressant aux séropositifs de l’immigration et à leurs familles. Reda a précisé que « la majorité des séropositifs sont issus de la banlieue. Mais la lutte contre le sida s’est longtemps construite sans que les revendications sociales soient au coeur ». Pour Mme Lasnes, sous ce procès, « il y a aussi le vrai débat d’aujourd’hui, concernant la progression du tout caritatif, du désengagement de l’Etat, et la mise à l’écart organisée de ceux qui encore aujourd’hui ont accès aux hôpitaux ». Le délibéré a été fixé pour le 23 Juin.

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