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Financement de la lutte contre le sida | Les stars et le sida | Pierre Bergé

Ensemble contre le sida révèle l’ampleur de l’échec du Sidaction 96

20 novembre 1996 (Le Monde)

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Les 64 millions de francs rassemblés cette année représentent à peine le quart des dons récoltés par la première édition, en 1994. Les organisateurs font leur autocritique tandis que de nombreux projets associatifs ou de recherche restent en berne

SANTÉ Soixante-quatre millions de francs ont été récoltés à la suite du Sidaction 96, soit près de quatre fois moins qu’en 1994. TIRANT LES LEÇONS de cet « échec », les dirigeants d’Ensemble contre le sida (ECS) l’association, présidée par Pierre Bergé, chargée de répartir les sommes collectées font leur autocritique. Ils reconnaissent en particulier que le Sidaction « semble être perçu comme un événement parisien, trop éloigné des préoccupations du public ». DE NOMBREUX PROJETS sont en passe d’être interrompus et plusieurs associations pourraient déposer leur bilan. Du côté de la recherche, les effets de la chute des sommes collectées ne devraient pas tarder à se faire sentir. LES DIRIGEANTS D’ECS souhaitent organiser sans tarder une opération de grande ampleur, mais abandonnent l’idée de mobiliser encore, cette fois, l’ensemble des chaînes.

LA CHUTE était annoncée. Elle n’en reste pas moins spectaculaire. Le Sidaction 96 a péniblement rassemblé 64 millions de francs, soit près de quatre fois moins qu’en 1994. Sur les 300 millions de francs récoltés voilà deux ans, 251 millions avaient été affectés à part égale entre les associations et les chercheurs, ce qui avait permis de financer 782 projets de recherche associatifs, 335 programmes scientifiques et 300 bourses de recherche. Les frais de collecte et de gestion ont représenté 7,7 % des montants recueillis lors des exercices 1994 et 1995.

L’association Ensemble contre le sida (ECS), présidée par Pierre Bergé et chargée de la répartition des deniers récoltés, devait préciser, mardi 19 novembre, l’ampleur des dégâts. « Moins nombreux qu’en 1994, les donateurs se sont montrés plus généreux », indique tout d’abord l’association. La valeur moyenne d’un don est passée de 210 à 220 francs en deux ans. Dans le même temps, le nombre de donateurs a chuté de 1 428 000 à environ 300 000 personnes. Les projets qui pourront être financés concernent prioritairement l’aide directe aux malades, l’hébergement thérapeutique et les actions de prévention ciblée (toxicomanes, prostitué(e)s, migrants).

Plus de la moitié (52 %) des personnes ayant donné au Sidaction en avril 1996 ne l’avaient pas fait en 1994. 45,3 % des donateurs de l’édition 1996 donnaient pour la deuxième fois et 13 % pour la troisième fois, en tenant compte de la semaine de campagne télévisée organisée séparément par chaque chaîne en avril 1995 et qui avait tout de même engrangé 39 millions de francs. ECS a par ailleurs observé, cette année, « une grande disparité géographique » dans l’origine des dons. Les régions Paris - Ile-de-France et Provence-Alpes-Côte d’Azur, les plus touchées par l’épidémie de sida, sont aussi apparues comme étant « les plus généreuses ». 32,8 % des dons provenaient de la capitale et de sa région, dont 28 % de la seule ville de Paris, 9,6 % de PACA, 9,4 % de Rhône-Alpes, 5,2 % d’Aquitaine, 3,6 % de Bretagne, 1,9 % d’Auvergne, 1,3 % de Franche-Comté, 1 % du Limousin et 0,6 % de Corse.

Soucieuse de « tirer les leçons » de l’échec, ECS devait formuler, mardi 19 novembre, devant la presse une autocritique en trois temps. Le constat, qui mérite d’être décrypté, en dit long sur les errances et l’impréparation de cette union sacrée télévisuelle. Premièrement, admet ECS, « le Sidaction n’est pas assez proche de ses donateurs ; il semble être perçu comme un événement parisien, trop éloigné des préoccupations du public ». Le choix d’une émission-spectacle et la présence des artistes de variétés sur le plateau avaient, croyait-on, été savamment dosés. Avec deux mois de recul, Pierre Bergé nous avait déjà confié qu’il souhaitait « peut-être en arriver à une émission plus austère, plus sérieuse » (Le Monde du 19 juin).

Deuxièmement, « le travail de visibilité sur les financements accordés par ECS grâce aux dons générés par les Sidaction 94 et 95 n’a pas été suffisamment clair et convaincant ». Référence est ici faite à la polémique qui avait suivi l’émission de 1994. La proportion des sommes accordées aux « grandes » associations fondatrices du Sidaction avait provoqué l’émoi des plus « petites ». De même, le projet de fondation du professeur Luc Montagnier avait semé la zizanie au sein de la communauté scientifique.

Le dernier argument avancé par ECS évoque une certaine lassitude du public. « L’épidémie à VIH semble se banaliser, assure l’association. Les diverses annonces concernant les progrès de la recherche en matière de traitements sont souvent mal comprises et interprétées par le public comme une solution définitive à l’épidémie. » L’incident déclenché en cours d’émission par Christophe Martet, alors président d’Act-Up, dont certains propos avaient été jugés « irresponsables » par Pierre Bergé, n’a pas été retenu dans cette liste explicative.

L’avenir est plus incertain que jamais. « Proximité, visibilité, meilleure information sur l’épidémie et les traitements » seront, « à l’avenir », les « trois priorités de communication » d’ECS. M. Bergé avait souhaité l’organisation d’un nouveau Sidaction dès 1997. Il maintient aujourd’hui que l’opération est « indispensable », « parce que, paradoxalement, avec les trithérapies, l’horizon s’éclaircit, on va avoir besoin d’argent, d’une part pour réinsérer ceux qui en bénéficient et, d’autre part, pour tous les laissés-pour-compte ».

En attendant, de nombreux projets sont en passe d’être interrompus et plusieurs associations pourraient déposer leur bilan. Louis Gautier, trésorier d’ECS, prévoit « une diminution globale du niveau d’activité des associations et, sans doute, des fermetures ». Les « grosses associations ont bénéficié d’une enveloppe de 13,4 millions de francs affectés au soutien et à la consolidation des structures ». Le cas d’Arcat-Sida, qui avait anticipé le financement de plusieurs actions, est à cet égard exemplaire. Devant le manque à gagner, les pouvoirs publics devraient débloquer une somme de 1 million de francs supplémentaires.

Le montant des appels d’offres préalables à la mise à disposition des fonds a, par ailleurs, considérablement baissé. Le « seul appel d’offres prévu », selon M. Gautier, se chiffre à 4 millions de francs, contre des sommes comprises entre 24 et 28 millions après le Sidaction 94. Côté recherche, « on bénéficie légèrement de l’effet retard » de la répartition des fonds collectés en 1994 et en 1995, pour lesquels « les derniers appels d’offres sont en train d’être passés ». Selon le trésorier d’ECS, « la contraction des crédits publics de la recherche cumulée à l’échec du Sidaction 96 » devrait bientôt se faire sentir. L’acquisition de nouveaux matériels, le recrutement de chercheurs et la distribution de bourses à de jeunes chercheurs devraient en être directement affectés. « Nous ne passerons pas l’année 1997 sans une opération de collecte importante », assure Louis Gautier. Pour l’heure, « les chaînes digèrent le Sidaction 96, et elles font leur propre bilan ». Des « jalons » ont cependant été posés qui permettent de penser qu’une nouvelle émission aura lieu, mais pas nécessairement sur tous les écrans. « Je n’imagine pas qu’on puisse à nouveau prendre en otage tous les téléspectateurs », nous a affirmé Pierre Bergé, qui souhaite « trouver un accord avec une ou deux chaînes ». Le président d’ECS espère parallèlement que « les associations et les chercheurs se remettent en cause » et envisagent « de nouvelles pistes » de réflexion et d’action.

LAURENCE FOLLEA

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