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Irak | Sang contaminé

Les victimes du Sida dans les hôpitaux prison de Saddam Hussein

4 mai 2003 (AFP)

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par Sonia BAKARIC

BAGDAD, 4 mai 2003 (AFP) - Exclus de la société, les malades du Sida sous le régime de Saddam Hussein étaient détenus dans un hôpital près de Bagdad avec leurs parents les plus proches, sous haute surveillance militaire, impuissants face à leur agonie et condamnés au silence sous peine d’exécution.

Depuis la chute du raïs, le 9 avril, des médecins, des patients raflés avec leurs familles par l’ex-police militaire dénoncent avec une appréhension tenace les traitements "totalitaires" infligés aux personnes infectées par le virus.

"Les patients et leurs familles étaient traités comme des prisonniers dans des lieux gardés secrets car le gouvernement avait décidé qu’il n’y avait pas de Sida dans le pays", déclare à l’AFP le directeur de l’unique hôpital en Irak spécialisé dans le traitement de la maladie, Karim Nada.

Son établissement, Ibn Zuhur, est situé au bout d’un terrain vague près d’un pont détruit, où une intense bataille a opposé début avril les forces irakiennes à celles de la coalition. Son entrée principale est barrée par un panneau où est écrit : "N’entrez pas, vous allez attraper des maladies infectieuses".

Mais une aile spéciale du bâtiment, située en retrait et présentée sous l’ancien régime comme un immeuble de la télévision, était réservée aux malades du Sida.

Désertée le 7 avril par ses derniers malades du Sida —trois femmes et deux enfants—, l’établissement a été pillé après la chute de Bagdad.

Les rares hématologues qui y sont retournés depuis, dont M. Nada, racontent que c’est dans cette aile que "des malades et des membres de leur famille étaient détenus, sans aucun droit de visite, ni de sortie" sous "le contrôle permanent de soldats".

Poussant la porte d’une des chambres saccagées, un médecin, Ali Hussein, affirme qu’il "n’oubliera jamais l’agonie de ses patients".

"Certains malades, dit-il, saignaient abondamment. Nous n’avions pas de traitement adéquat lorsque le virus du Sida a été découvert. Certains sont morts dans des souffrances abominables".

"Après le décès des patients, ajoute-t-il, les familles n’avaient pas le droit de voir leurs dépouilles, déposées dans des doubles cercueils, un en bois et l’autre en acier, scellés et enterrés dans deux cimetières secrets à l’époque, au Mohamed Skran, et Al-Karakh à Bagdad".

Dans la pénombre de sa maison, la mère de deux enfants hémophiles, qui ont contracté le virus HIV avec, affirme-t-elle, "du sang contaminé importé de France", dans les années 1980, ne maîtrise pas ses larmes.

Détenue deux ans et demi avec ses deux fils hémophiles à l’hôpital Ibn Zuhur, cette Irakienne de confession chrétienne, Zoubeida, dit qu’elle ne "pardonnera jamais à Saddam Hussein" car "elle n’a jamais pu embrasser la dépouille" d’un de ses fils décédé dans cet établissement.

"Ils ne nous laissaient pas enterrer nos morts car des hommes du régime procédaient à des expérimentations sur leurs corps, comme pour les torturer davantage", dit-elle.

Cette femme de 57 ans explique que le "régime a retrouvé leur trace grâce aux fichiers médicaux de ses enfants" et "la délation de ses voisins".

"Le gouvernement nous a menacés, disant que toute la famille serait emprisonnée, et nous nous sommes rendus", raconte-elle.

"Saddam Hussein nous a finalement graciés. Mais nous avons dû signer un document nous engageant à ne pas envoyer nos enfants à l’école et à ne pas communiquer avec la population", dit-elle, soulignant que "toute infraction était passible de mort".

Son fils Bassam ajoute que "même le mariage était interdit pour les malades, sauf si les deux futurs époux étaient contaminés".

Ce n’est qu’en 1986 que Bagdad a enregistré officiellement le premier malade du Sida.

Depuis, 180 patients ont été officiellement répertoriés dans le pays, mais selon des médecins irakiens, leur nombre a dépassé "plusieurs centaines".

Aujourd’hui, leurs dossiers gisent sur les planchers de l’unique centre de prévention du Sida à Bagdad, saccagé et pillé.

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