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Drogues et réduction des risques (RDR)

Le bus méthadone ne prend plus d’usagers

31 mars 2001 (Libération)

PARIS, 31 mars 2001 (Libération)

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Médecins du monde ne peut faire face à l’afflux de demandes

Par MATTHIEU ECOIFFIER

Deux produits de substitution à l’héroïne existent : la buprénorphine (Subutex) et la méthadone. Ces deux substances morphiniques viennent occuper les récepteurs du cerveau auparavant stimulés par l’héroïne : cela prévient la sensation de manque, sans entraîner de « flash ». Sur 150 000 héroïnomanes, 80 000 sont sous Subutex. Et 7 000 sous méthadone. Sous forme de cachets, le Subutex est prescrit par les médecins de ville et remboursé. Sous forme de sirop buvable, la méthadone, légèrement euphorisante, n’est délivrée que par les centres de soins spécialisés pour les toxicomanes (CSST). Avec un coût plus élevé de fonctionnement, ces centres permettent d’assurer un accompagnement médical et social. Reste la délivrance sous contrôle de l’héroïne, comme dans certains pays européens. Plusieurs équipes ont déposé des projets au ministère. J’ai froid, j’ai froid... J’ai commencé à bosser lundi... J’ai voulu fumer un truc, me faire un petit extra... et je me suis fait engueuler par l’autre enculé de tuteur qui se prend pour mon père... Je peux pas continuer comme ça. » Sous le bonnet, les yeux du jeune homme sont aussi livides que ses paroles. Jeudi, 15 heures, comme tous les jours le bus méthadone de Médecins du monde (MDM) stationne contre le mur du couvent des Récollets, devant la gare de l’Est. En allant chercher ses usagers dans la rue, ce programme permet un accès rapide à ce produit de substitution à l’héroïne. « Donne-moi ton numéro », demande doucement Annie, l’infirmière, accoudée de l’autre côté du comptoir. « 21092 », répond le jeune homme. Annie tape le chiffre sur un ordinateur portable relié à une machine qui calibre la dose exacte de méthadone du jeune homme. Pendant que le sirop doré coule dans un gobelet en plastique, l’infirmière lui murmure : « T’as pris quelque chose ? » « Un Tranxène, ce matin. » « T’aurais pas dû. » « Fallait me calmer. Mon éducateur de justice m’a dit qu’il allait pas me garder au boulot à cause de mon petit délire. J’habite chez lui. Mon père, ma mère et ma femme m’ont giclé », glisse le jeune. Il avale sa « métha », un gobelet d’eau pour se rincer les dents. Et s’en va.

Derrière le 21092. Pour être inclus, chaque usager doit d’abord passer par l’antenne méthadone de MDM, avenue Parmentier. « On fait un test d’urine. Pas pour contrôler, mais pour être sûr qu’il s’agit bien d’une personne dépendante aux opiacés », note Alain Edwige, médecin coordinateur du programme. C’est là qu’un numéro est attribué au demandeur. C’est là, aussi, qu’il reviendra pour trouver l’aide d’un juriste et d’une assistante sociale, obtenir des papiers d’identité, le RMI ou la Sécu.

Sur le trottoir, d’autres numéros attendent derrière le « 21092 ». Ils sont une centaine par jour à monter dans le bus. Il y a Laurent, le 98 014, 29 ans et sans domicile, qui refuse d’aller à l’hôpital Saint-Louis soigner son psoriasis ; Khadidja, numéro 11980, une minette en cuir, maquillée et son chien en laisse. Et puis le 32091, un Russe élégant et muet en manteau noir, suivi du 33012, un jeune Sri-Lankais souriant en blouson. Et Xavier, le 88012, en arrêt maladie depuis qu’il est « tombé à pieds joints du cinquième étage dans sa cage d’ascenseur » : « L’héroïne des années 80, c’est terminé. Maintenant, elle est à 2 %. Mais de toute façon j’en prends plus, car avec la méthadone, tu sens rien », commente-t-il. Sur son vélo bleu flambant neuf, un grand gaillard tourne autour du bus. C’est Samir, un ancien patient désormais suivi par un médecin de ville.

« Ce qui a fait le succès de cette structure, c’est l’anonymat. On ne demande qu’un prénom, aucuns papiers. En trois ans, 1 300 personnes ont fréquenté le bus, en moyenne trois mois et demi. 36 % étaient des étrangers sans papiers. Et la moitié n’avaient jamais consulté pour leur problème de toxicomanie. L’objectif était de toucher une population marginalisée, de servir d’accroche, de passerelle, avant de les réorienter vers une structure de soins plus pérenne », explique Elisabeth Avril, médecin. Seulement voilà. Depuis le 8 mars et pour un mois, le bus de Médecins du monde ne prend plus de nouveaux usagers. Seuls les patients déjà sous traitement sont soignés. L’équipe du bus, la seule du genre en Ile-de-France, n’arrivait plus à faire face aux 40 nouveaux usagers qui se présentent chaque mois, en plus des 150 distributions quotidiennes aux habitués.

Mais surtout, derrière, cela ne suit pas. La prise en charge des toxicomanes les plus fragiles est en panne. Il existe des centres de soins spécialisés pour les toxicomanes (CSST), qui prescrivent de la méthadone. Mais ils sont saturés, leurs places limitées, leurs procédures rigides et ils tournent trop sur leurs propres recrues.

Réticences. Les services de psychiatrie sont encore moins accueillants. « On a des patients qui sont d’authentiques psychotiques. On les accompagne au dispensaire médico-psychologique de leur quartier qui les refuse parce qu’ils ne sont pas domiciliés ! » dénonce Elisabeth Avril. Quant au petit réseau de médecins généralistes habilités à prescrire de la méthadone, « ils se heurtent de plus en plus aux réticences des pharmacies de quartier à la délivrer. C’est vrai que c’est des tas de paperasses, parfois des embrouilles. Et pour pas un rond de plus », note le médecin. « Y a pas 50 ! (milligrammes, ndlr) », proteste soudain Vladimir, le 21515, un Russe aux cheveux blancs. « A la tienne ! » lui réplique Annie. « Les Russes et les Géorgiens ne disent jamais rien. Impossible de faire un projet avec eux, on leur donne la becquée et c’est tout. Ils habitent à la Madeleine, viennent en bagnole, descendent souvent à Nice. »

La grande majorité des passagers du bus sont demandeurs d’une aide, au-delà de la délivrance du produit qui calme leur manque. « J’ai 33 ans et j’ai plus mes dents, explique Samir, descendu de son vélo. C’est un travail de fond ici, je sais pas comment ils font. Ils t’amènent en douceur vers des choses que tu avais perdues de vue avec la défonce. Le plaisir de vivre, regarder les filles, faire ses courses. Ils m’ont donné le mode d’emploi de la CMU, du RMI. Et, lundi, je vais au tribunal pour éviter d’être expulsé. »

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