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Prisons

Pas de soins aux prisonniers avec SOS Médecins Yvelines

27 octobre 2000 (Libération)

YVELINES, 27 octobre 2000 (Libération)

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Procès de 3 praticiens ayant refusé d’aller à Bois-d’Arcy.

Par DOMINIQUE SIMONNOT

ls n’étaient pas glorieux, hier, à la barre du tribunal correctionnel de Versailles. Trois médecins qui ont refusé de se déplacer à la prison de Bois-d’Arcy pour soigner des détenus, et poursuivis pour « abstention volontaire de porter secours à une personne en danger ». C’était le 13 février à 1h35, un dimanche, le service médical de la prison est fermé - comme tous les soirs, week-ends et jours fériés - et un homme s’est tailladé les veines dans sa cellule.

Comme c’est la règle, un surveillant appelle le 15, qui centralise les appels d’urgence. Inutile de déplacer le Samu, juge le médecin régulateur. Il contacte SOS Médecins, qui assure les urgences. Le Dr Jean-Yves C. est de garde. « Je n’irai pas, annonce-t-il. J’en ai marre, je n’ai pas été payé en 1999 pour mes déplacements à la maison d’arrêt et ça ne continuera pas comme ça en 2000 ! » Il prévient la prison et le 15 de sa décision. La présidente du tribunal explique : « Il y a un problème. En fait, vous aviez été payé en retard, mais payé. Et vous avez même envoyé une facture pour douze visites dont cinq avaient déjà été réglées. » L’homme de 42 ans aux fines lunettes est un peu blanc : « Je n’y suis pas allé pour la pire des raisons, j’étais persuadé de ne pas avoir été réglé, c’était un ras-le-bol ! » De toute façon, assure-t-il, personne ne va à Bois-d’Arcy de « gaieté de joie ». C’est difficile d’accès. Il y a le passage des grilles, les papiers à montrer, la fouille - « Ça prend beaucoup de temps. » Une fois, il est même resté bloqué deux heures. Et puis, cette nuit-là : « J’ai discuté avec le gradé, son seul souci était de savoir si je venais ou pas, il ne m’a jamais parlé de l’état du patient ! » Et le médecin continue : « Je savais qu’il s’agissait d’une automutilation, mais il y en a tous les jours ! » La présidente sursaute : « Monsieur ! » Le prévenu baisse le nez : « J’ai eu tort, mais si on m’avait tenu un discours alarmant, je serais venu. »

Et on continue à parler argent. « La prison représente quel pourcentage de vos interventions ? » demande la juge. « Pas beaucoup, reprend le praticien, 3 ou 4 %. D’accord, on passe sa thèse, on prête serment, mais là j’avais l’impression que l’institution publique se foutait de moi ! »

Question de « terrain ». La deuxième fois, c’était le 2 avril, un dimanche encore, et le Dr Eric P. refuse de venir à la prison examiner un gréviste de la faim et de la soif depuis treize jours. Et aucun thérapeute de SOS Médecins n’accepte la visite. On a dû faire venir le Samu, le détenu « particulièrement signalé » ne pouvant être emmené à l’hôpital. Il a d’ailleurs refusé les soins. Eric P. nie : « Je n’étais pas là le 2 avril, mais je me suis porté volontaire pour expliquer aux enquêteurs la position de SOS Médecins. » Tout en gris, des cheveux au pantalon, le médecin assure : « Il y a une carence hospitalière à la maison d’arrêt, et ensuite on veut nous faire porter le chapeau. » Puis il disserte, un peu hautain : « Il faudrait qu’il y ait une astreinte, un interne de garde à la prison, nous sommes des libéraux et nous privilégions toujours le terrain. » La prison n’est pas le terrain ? « Pour moi, le terrain, c’est la ville et nous avions déjà 38 visites en attente qui nous paraissaient plus urgentes qu’aller voir un gréviste déjà en milieu surveillé. »

Les médecins auraient pu évoquer la qualité des soins en milieu carcéral, le manque de confidentialité, mais ils l’effleurent à peine. Leur problème est ailleurs. En octobre 1999, le Dr Eric P. et une délégation de SOS Médecins sont allés trouver le directeur de l’hôpital de Versailles. Ils veulent que les visites à la prison soient payées 300 F de plus que les 310 F tarifés et demandent un paiement plus rapide. La réponse les a déçus. « Une fin de non-recevoir », dit Eric P.

Aussi, le 17 juin, quand Bois-d’Arcy appelle pour un malade souffrant de douleurs au ventre chroniques, le Dr Bruno P. refuse la visite. Hier, il a vendu la mèche : « Il y avait eu une sorte de référendum à SOS Médecins pour savoir si nous acceptions d’y aller, et la majorité d’entre nous a dit non. » La déontologie ? « Elle n’est pas du tout en cause, il reste toujours la possibilité d’emmener le détenu à l’hôpital, ce qui n’est pas le cas pour un particulier. »

Monopole. Le procureur Yves Colleu se lève. Il a décidé d’habiller SOS Médecins pour un bon moment. « Quand le médecin régulateur du 15 estime que l’envoi du Samu n’est pas nécessaire, la solution la plus économique et suffisante peut être la garde libérale. Et dans les Yvelines, c’est qui ? C’est SOS Médecins, car les médecins libéraux ne veulent pas se fatiguer les soirs et week-ends, il y a un vide dans lequel l’association s’est glissée et est en situation de monopole. » L’histoire n’est rien d’autre qu’« une affaire de gros sous. SOS Médecins juge insuffisants les 310 F par visite et a donc menacé de boycott la prison. Ces médecins voulaient 300 F de plus, le double ! C’est un racket dans lequel SOS Médecins est impliqué. »

« Ce n’est pas une infamie. » Il relit le serment d’Hippocrate : « Ils ont juré d’être fidèles à l’honneur et à la probité, alors là on est loin. » Ils ont promis de protéger les faibles : « Quoi de plus vulnérable qu’un détenu ? » Et il réclame trois mois avec sursis, 100 F d’amende et un mois d’interdiction d’exercice. Les trois verdissent. Une jeune avocate les défend : « Ce n’est pas une infamie de réclamer une hausse des tarifs, ils n’ont laissé personne sur le trottoir en sang. On nous dit qu’ils ont prêté serment ? Mais les autres ? L’hôpital, l’Ucsa (1) ? » Elle raconte le « dur métier » d’urgentiste à SOS Médecins, les malades difficiles, les choix à faire devant l’avalanche des demandes. Elle dit que ces trois fois-là, il n’y avait ni vraie urgence ni vrai péril. Ses clients regardent en l’air. Depuis les poursuites, ils retournent à la prison, pour le même prix. Jugement le 14 décembre.

(1) Unité de consultations et de soins ambulatoire, le service médical de la prison.