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Drogues et réduction des risques (RDR)

Drogues : changer (enfin) d’ère ?

18 octobre 2000 (L’Humanité)

PARIS, 18 octobre 2000 (L’Humanité)

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par Gilles Alfonsi (*)

" Ni banaliser, ni diaboliser ". L’ancien slogan du Parti communiste sur les drogues avait, certes, l’apparence du bon sens, et le semblant d’une position médiane entre répression des usagers et apologie des produits. Mais la formule faisait l’impasse sur la réalité actuelle, dans une forme de déni. Ne pas banaliser ? Mais la réalité est la banalité de l’usage de produits psychotropes, licites et illicites. Ne pas diaboliser ? Mais les usagers de stupéfiants continuent d’être stigmatisés et " la " drogue est encore l’objet d’incroyables fantasmes et de passions excessives. Il faut, au contraire, se confronter à ces questions : pourquoi a-t-on recours à l’usage de drogues ? Quelles sont les fonctions des psychotropes dans notre société ? Comment expliquer la diabolisation des personnes toxicomanes ? L’impasse de l’ancienne approche s’est traduite par l’impuissance à concevoir un discours et des actions sources ou facteurs de désaliénation : formation politique de transformation sociale, on n’ajoute rien au discours associatif si l’on n’éclaire pas sa mobilisation concrète, quotidienne par une réflexion sur le sens de l’action et par une visée immédiatement émancipatrice.

A l’inverse, on gâche ses chances de comprendre les ressorts de l’usage de drogues en le réduisant à un acte négatif, de fuite ou de mal-être. La place du plaisir, la recherche de bien-être, la gestion souvent douloureuse - mais la gestion tout de même - d’une angoisse existentielle, ce sont là des processus qu’il faut reconnaître et tenter de comprendre. Depuis plusieurs années, pouvoirs publics, professionnels et associations ont profondément renouvelé leurs approches. Les militants de la réduction des risques ont gagné, sur le fond, à ce qu’on considère enfin que mieux vaut un usager soucieux de sa santé qu’un usager contaminé par le VIH ou qu’un cadavre. La mission interministérielle de lutte contre la drogue et les toxicomanies (MILDT) met en ouvre, sous l’impulsion de sa présidente, Nicole Maestracci, une politique qui fait appel à l’intelligence. " Il n’existe pas de société sans drogues ", écrit-elle dans un guide de prévention...

Il faut interpréter cette affirmation comme un appel à une confrontation constructive qui fait encore largement défaut. Enfin, les professionnels mettent en question le cloisonnement, la spécialisation et l’étroitesse des dispositifs de prises en charge. La société civile a bougé, mais au plan politique, rien n’est joué : par exemple, la mise en ouvre par la MILDT d’une démarche pragmatique ne peut remplacer la nécessaire remise en question de la loi de 1970. Cette loi place le médical sous la coupe de la justice, contrevient à la liberté individuelle, mélange usagers et trafiquants. Dans leur rapport sur les prisons, les sénateurs dénonçaient ainsi l’incarcération de 40 000 toxicomanes chaque année : " La place des toxicomanes en tant que tels n’est pas en prison. La simple consommation de stupéfiants ne devrait pas impliquer de peines d’emprisonnement (...). Cette question relève davantage d’une politique de santé publique. ". Pour être conséquent, ces parlementaires devraient envisager, avec leurs collègues de l’Assemblée nationale, de dépénaliser l’usage des stupéfiants et, dans un même mouvement, de fonder une nouvelle légitimité des politiques publiques sur les drogues.

En fait, il n’est pas légitime d’enfermer ou de punir une personne qui se drogue. Comment voulez-vous qu’un usager de cannabis, qui vit l’expérience d’un usage " tranquille " de ce produit, sans conséquence sérieuse pour sa santé, respecte un système législatif qui met encore un trait d’égalité entre tous les produits stupéfiants et qui le transforme en délinquant ? On peut toujours, après, s’inquiéter de la distance entre les citoyens et les institutions. Est-il cohérent de continuer à interdire le cannabis quand l’abus d’alcool, au nom de la culture et de la tradition (!), est, pour l’essentiel, accepté ? Il faut, bien sûr, débattre d’une législation contrôlée du cannabis, accompagnée des mesures de prévention des usages excessifs.

Le véritable enjeu pour une formation politique, mais aussi pour l’ensemble des citoyens intéressés, est de percevoir les mouvements contradictoires et complexes qui animent le recours aux drogues et de dégager une ambition : ce ne sont nullement les usages modérés, ponctuels ou récréatifs qui regardent les politiques publiques ; ce ne sont pas seulement les effets sociaux et sanitaires qu’il faut gérer ; ce sont les possibilités pour une personne - en souffrance, en difficulté quelconque -, où qu’elle en soit de son rapport à un produit et quel que soit son mode de vie, de choisir de vivre autre chose. Plutôt qu’un séjour en prison, il faudrait être capable de ne pas renvoyer chacun à sa vie invivable. Il n’est pas question d’un kit de survie, ni d’un projet formulé à la place de la personne : mais, plutôt que d’une vie subie, il est question d’une vie que l’on choisit - autant qu’il est possible - et que l’on transforme par et dans son rapport aux autres.

Cela amène à repenser la prévention. L’information est certes nécessaire. Mais en amont, elle souffre du manque essentiel de prise en considération du parcours, de la personnalité et, en définitive, du sujet. La prévention est affaire de relation, faute de quoi elle se condamne à n’avoir qu’un très faible impact. Il faut souligner la place véritablement opératoire qu’on devrait accorder, dans les dispositifs concrets et non seulement dans les discours, à la parole. Un axe de travail et d’action d’une force transformatrice, en parallèle d’une réflexion sur les droits de l’homme, devrait concerner la généralisation des formes de contrôle social, sous couvert d’accompagnement médical, de soutien socio-éducatif ou de réduction des risques.

Le sociologue Didier Fassin explique, par exemple, en lecteur critique de Michel Foucault, qu’aujourd’hui " le déficit de santé publique est plus notoire que son excès ", souhaitant ainsi balayer les inquiétudes devant la dimension normalisatrice de certains dispositifs. Au contraire, le soupçon de contrôle social n’est-il pas légitime, au point d’être un principe actif pour une élaboration plus transparente des politiques publiques, impliquant les usagers eux-mêmes dans leur définition ? Drogues : il faut débattre de tout ! Et ceci est un appel à contribution pour commencer à élaborer, dès à présent, une approche politique des drogues modernes.

(*) Coanimateur du collectif Drogues et toxicomanies du Parti communiste français.