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Blandine Grosjean | Didier Lestrade | Homosexualité

Homos : la capote n’a plus la cote

11 octobre 2000 (Libération)

PARIS, 11 octobre 2000 (Libération)

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La communauté divisée sur les pratiques à risque.

Par BLANDINE GROSJEAN

« Le sida, je n’y croyais pas, je suis le premier type contaminé que j’ai connu, après celui qui m’a plombé. » — Luc, séropositif

Deux ans que la rumeur couvait. La capote n’est plus à la mode, les relations sexuelles entre hommes seraient de moins en moins « safe ». La rumeur enflait, alimentée par une recrudescence des maladies sexuellement transmissibles - syphilis notamment -, l’ouverture de nombreux « sex-clubs » où les préservatifs ne se ramassent pas à la pelle au petit matin, des petites annonces sur Minitel ou Internet : « cherche plan nokpot », « Paris touze nokpote - de 30 ans », « séropo cherche séroné sht [souhaite] contamination ». Un état d’esprit : « Le sida, c’est comme un cancer. Normalement, on l’a pas. Mais on peut l’attraper », dit un jeune gay parisien, adepte des histoires « sans latex ».Le relapse, relâchement des pratiques de prévention, est connu depuis dix ans. Les chercheurs parlent aujourd’hui d’un « regain », qu’ils attribuent à un retour en force du désir sexuel et aux trithérapies.

Tempête dans le Marais. Le phénomène et la rumeur ont pris une tournure publique en France au printemps. C’est Act Up qui a appuyé sur le détonateur. Après les pancartes « baiser sans capote, ça te fait jouir ? », l’association s’est attaquée à ceux qu’elle considère être les vecteurs d’une nouvelle épidémie : Guillaume Dustan, auteur d’ouvrages où le narrateur n’utilise pas de capote, et les établissements sexuels de la capitale qui ont fait les frais d’un « zap », distribution animée de tracts. « Réfléchissez un moment, dans quelques jours c’est la Gay Pride : il y a d’autres moyens de fêter la fierté de la communauté que de contribuer à la remontée du sida. » Une tempête dans le verre d’eau du Marais, le quartier homosexuel de Paris, qui préfère la fête à la culpabilisation. Serge a 30 ans, il a été testé positif en 1998. « J’avais des pratiques safe (sans risque) à 90 %. J’étais surinformé, je ne peux pas dire que c’était de l’inconscience. » C’est arrivé après une rupture amoureuse, alors qu’il vivait dans une tentation permanente « d’abandon » : « Les gens se droguent de plus en plus, ça rend sexuel à mort. Pour ceux qui hésitent entre safe et risque, ça amène à une baisse de pouvoir sur soi. » Il connaît la personne l’ayant contaminé, ce n’est pas le sujet : « Chaque fois que j’ai baisé sans capote, personne ne m’a demandé si j’étais séropositif ou pas. Ça ne se parle pas, plus. Ça casserait l’ambiance, et depuis quelque temps l’ambiance n’est plus au sida. » Le Dépôt, nouvelle backroom parisienne, 1 500 entrées quotidiennes en moyenne, attire beaucoup de jeunes, des provinciaux, des touristes étrangers. C’est un lieu « mixte », selon Luc, 23 ans, séropositif depuis mars 1999 et pilier de l’établissement : « Il y a des séropos et des séronés et tout le monde en veut pour ses sous. » Les premiers sont réputés ne plus se protéger. Les autres de moins en moins. Luc est arrivé à Paris après son bac, en 1997 : « Le sida, je n’y croyais pas, je suis le premier type contaminé que j’ai connu, après celui qui m’a plombé, mais lui ne m’avait rien dit. A priori, entre jeunes, on pense qu’il ne peut rien arriver. J’ai fait plusieurs blénos (blennorragies), le toubib me demandait si j’avais fait le test HIV, je répondais oui pour avoir la paix, mais je ne le faisais jamais. » La vie de Serge, cadre supérieur, a basculé. L’abstinence d’abord, durant un an, une recherche spirituelle et depuis peu une sexualité sans risque : « Je me sens responsable, je ne le souhaite à personne. C’est moins bien avec capote, mais c’est un plus de lucidité. » Luc supporte bien les traitements, il a choisi de ne fréquenter que des séropositifs et ne croit pas aux risques de surcontamination. « OK, j’ai le virus, je ne vais pas mourir demain alors j’ai le droit de m’éclater. »

Barebacking. Jean-Yves Le Talec, sociologue et militant antisida est, à ce jour, le seul à avoir mené une enquête de terrain sur la question (1) : « La croyance est désormais établie que beaucoup d’hommes ont des pratiques à risque majeur. Or, en l’absence de données épidémiologiques, rien ne permet d’affirmer ou d’infirmer formellement que ces phénomènes aient pris de l’ampleur. Le seul élément certain, c’est que le relapse et le bareback sont passés dans la sphère publique ». Bareback se traduit littéralement par « cul nu ». Le barebacking est le choix délibéré et assumé de pratiquer la pénétration anale sans préservatif. Il se différencie du relapse, relâchement passager, occasionnel. Très organisé aux Etats-Unis, le barebacking en France reste, pour le moment, limité à des réseaux de rencontre, des soirées privées. Un site Internet français propose l’inscription sur une liste de diffusion, d’autres, anglophones, signalent des soirées en France, plusieurs sites personnels annoncent la couleur : « Ce site s’adresse aux mecs qui comme moi sont majeurs, informés et conscients des risques. Certains vont crier au scandale mais chacun est libre de ses actes. » Sur le réseau téléphonique (« rézo ») et Minitel, Jean-Yves Le Talec a contacté 248 personnes : 53 demandaient explicitement des rapports non protégés. Le phénomène est encore marginal mais ses conséquences peuvent se révéler dévastatrices : « Pour moi, c’est le premier dérapage dans l’histoire des homosexuels et du sida. Le bareback, c’est la fin de l’image d’un homosexuel bon élève de la prévention. C’est une patate chaude dont personne ne veut entendre parler. Même s’il n’est pas majoritairement pratiqué, le bareback alimente des fantasmes et nourrit le relapse. C’est une forme embryonnaire du discours sur la liberté sexuelle », analyse le sociologue.

Que dit l’écrivain Guillaume Dustan, qui s’est autoérigé en « chef des pédés » ? « Quand on est séronégatif à tous ces trucs horribles, le VIH, l’hépatite, autant le rester et ne pas avoir d’histoire avec un séropo. Mais quand on est séropo, la responsabilité, c’est pour soi, pas pour les autres. Le problème avec la capote, c’est que ça empêche d’avoir une sexualité normale. J’ai été le premier à dire dans mes livres que les gens le pensaient, et le faisaient. Act Up dit : "vous êtes séropo, vous allez mettre des capotes jusqu’à la fin de vos jours". Eh bien ! non. La sexualité, c’est la fusion. On ne va pas y renoncer, on a déjà le sida. » L’idéologie du « bon homosexuel » est donc en train de voler en éclats. A Sida info service, on met en garde contre cette « stigmatisation » des séropositifs, qui pourrait déboucher sur celle des homosexuels.

« Grenades sexuelles ». Le débat sur les comportements sexuels est nouveau. Et difficile. Didier Lestrade, fondateur d’Act Up se pose en « despote » : « Je n’admets aucune erreur, pour moi le safe sex est devenu une éthique de responsabilité, une façon de participer à un effort de guerre. Les séropos oublient qu’ils représentent des grenades sexuelles. » En 1995, lors d’une conférence réunissant plus de 400 dirigeants associatifs séropositifs, il a reçu une « grande claque » : « Les Américains et les Australiens admettaient qu’ils baisaient de plus en plus sans capote. Je n’en croyais pas mes oreilles. Des séropos, parmi les plus politisés, appartenant tous à des associations de lutte contre le sida avouaient qu’ils en avaient marre du safe sex. » Si Didier Lestrade s’en prend particulièrement à Dustan, c’est que ce dernier, selon lui, a totalement déculpabilisé le bareback. « Tout le monde a désormais une raison décente de baiser sans capote. Ils sont convaincus qu’ils ont raison, qu’ils sont le sel de la terre et que tous ceux qui ne font pas comme eux ne sont pas dans le bon club. » La différence, aujourd’hui, selon Romuald, éditeur de 40 ans, est assez subtile. « Au moment d’avoir une relation sexuelle, il y en a un qui dit : "on n’oublie pas quelque chose là ?" Il y a encore deux ans, on ne disait rien, tout le monde avait le matos (gel plus capote) sur soi. Maintenant je me sens un peu le vieux con de l’histoire puisque c’est toujours moi qui parle de capote. »

« Suicidaires ». Fouad, président de Kelma (association gay blacks blancs beurs), prend la défense de l’écrivain : « Dustan est un loser magnifique, il a le mérite d’ôter le masque. » Le relapse, pour lui, n’est pas lié au « ras-le-bol » de la capote, c’est le symptôme d’un malaise plus profond : « Le Marais est sinistre avec ce délire des backrooms, les mecs à quatre pattes, dix partenaires dans la soirée, des pratiques extrêmes. Sur le rézo, il faut entendre : "T’es comment, tu fais quoi ?" Et clac, il raccroche si tu ne conviens pas. C’est une espèce de négation de soi. » Ali, patron d’un sauna marseillais cité pour son engagement dans la prévention, a baissé les bras : « Je distribue capote et gel, mais je crois que les gens sont devenus suicidaires ou qu’ils ont envie de contaminer les autres. Je connais mes clients, je sais lesquels sont séropos, et même dans un sauna où on valorise le clean, certains font n’importe quoi. Je ne sais ce qu’il faudrait faire pour choquer, ils ne veulent surtout pas qu’on parle sida. » Jusqu’en 1996, les chercheurs rappelaient que « deux tiers des prises de risque et contaminations effectives auraient lieu dans les espaces privés » (Christophe Broca). Depuis, les plus engagés déplorent l’absence de crédits pour actualiser les données.

« Culte du sperme ». L’association Aris, à Lyon, a mené une enquête par questionnaire auprès de1 050 homosexuels. Un sur cinq affirme prendre des risques, « pas par manque d’infos, mais parce qu’ils veulent prendre leur pied », précise Hervé Morel, président d’Aris. Sur quarante réponses « jamais ou très rarement de capotes », vingt proviennent de jeunes de 18 à 25 ans. A la question « pourquoi ? » : « pas besoin je suis actif ; parce que je veux m’éclater un max ; j’en n’avais pas sous la main ». Hervé Morel dit qu’il n’essaye plus d’organiser de débats sur le sida : « Ça fait fuir. » Un militant nantais raconte que de plus en plus souvent, ses partenaires lui retirent le préservatif qu’il met systématiquement. « J’en connais qui mettent leur poing sur la gueule de ceux qui font ça. Moi j’essaye de discuter. Mais ça gonfle les mecs. "Tu fais chier, tu casses l’ambiance.". » Ce geste impensable il y a quelques années (retirer le préservatif d’un partenaire) est devenu un incident « banal » : « Plusieurs fois ça m’est arrivé », a raconté un délégué régional du Syndicat national des établissements gays (Sneg) à Jean-Yves Le Talec : « Ce sont des jeunes et ils me disent : "tout le monde fait comme ça". Oui, le comportement sexuel a changé, c’est beaucoup plus torride qu’avant. Il y a un discours qu’on attendait pas sur le culte du sperme. »

« Quinze ans de capote, ça use. » L’association Aides n’entend pas emboîter le pas au discours « moralisateur et culpabilisant d’Act Up ». Longtemps silencieuse sur le relapse, elle a décidé, cette année, d’alerter. Christian Saout, son président : « On observe que les pratiques de prévention sont en retrait, mais on ne sait pas à quel niveau. On sait que l’épidémie va repartir, le climat est tendanciel. Il faut travailler sur la responsabilisation. » Sur le terrain, le discours est plus brutal : « Ça fait un certain temps qu’on voit venir les choses, dénonce Thierry Ruiz, d’Aides Marseille. La grande majorité fait attention, mais dans l’ensemble c’est plus qu’un relâchement : aujourd’hui, il est de bon ton de baiser sans capote, avant c’était le contraire. On voit arriver des nouveaux contaminés, des gens jeunes, aisés, informés. »

Où se trouve la réalité alors que tout le monde dénonce le « smog » créé par l’absence de données épidémiologiques ? « Il semble qu’on veuille se convaincre d’un relâchement récent des comportements », estime Hubert Lisandre, psychanalyste et professeur à Paris-X. « Là où s’imposerait une nouvelle stratégie de prévention, on préfère croire que les gens ne sont vraiment pas raisonnables. Chacun ses fantasmes ? » (2). Parler du sida, c’est évoquer le sexe, et donc le plaisir, donnée soigneusement éludée par la dernière campagne officielle, « le sida, on en meurt encore ». A Besançon, les tests de dépistage ont chuté de moitié entre 1998 et 1999. Le milieu gay, associatif et commercial, s’est complètement étiolé. « Pour s’éclater, on va à Lausanne », explique Christophe, enseignant. Lausanne, dit-il, c’est l’ambiance « kapote, si t’y penses ». A Besançon, qu’il connaît comme sa poche, « la grande majorité des pédés a une vie assez rangée et tranquille. Comme moi, et une fois par mois, deux parfois, on vit autre chose. Quinze ans de capote et de contrôle, ça use ». Christophe est séronégatif. Son ex a été testé positif en début d’année. La dernière personne séropositive reçue dans les locaux de Aides Franche-Comté est une jeune femme, contaminée par son mari.

(1) Enquête inédite menée par le sociologue Jean-Yves Le Talec, « le Risque du sexe, entre rumeur et réalité », effectuée à Paris entre janvier et juillet 2000 sur les lieux de rencontres et de consommation sexuelles homosexuels.

(2) « Combat face au sida », septembre 2000.

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