Skip to main content.

Canada | Dépistage aux frontières

Dépistage forcé : une bien mauvaise piste

26 septembre 2000 (Le Devoir)

TORONTO, 26 septembre 2000 (Le Devoir)

1 Message | Recommander cet article | Votez pour cet article

Alix Adrien MD, FRCPC
Professeur, Départements unifiés d’épidémiologie et biostatistique, et santé au travail de l’Université McGill

Ralf Jürgens, LL.M., Dr jur.
Directeur général, Réseau juridique canadien VIH/sida

Alana Klein
chercheure, Réseau juridique canadien VIH/sida

« L’absurde naît de la confrontation de l’appel humain avec le silence déraisonnable du monde »
Albert Camus, in Le Mythe de Sisyphe

La ministre canadienne de l’immigration, Mme Elinor Caplan a annoncé le 20 septembre 2000 qu’elle prévoyait développer un plan de dépistage obligatoire de l’infection au VIH et de l’infection à l’hépatite B pour les requérants au statut d’immigrant. En vertu de cette politique, les individus trouvés séropositifs au VIH ne seraient pas autorisés à immigrer. À l’heure actuelle, le dépistage obligatoire n’est pratiqué que pour la tuberculose et la syphilis, chez les candidats à l’immigration. Puisqu’il existe un traitement pour ces deux maladies, l’exclusion de requérant sur cette base peut n’être que temporaire. Ce n’est, malheureusement, pas le cas de l’infection au VIH.

La politique actuelle ne prévoit pas de test obligatoire de l’infection au VIH pour les requérants. Leur séropositivité peut être révélée s’ils la dévoilent eux-mêmes ou si l’infection est détectée lors d’un test prescrit par les médecins mandatés de l’examen médical par les ambassades canadiennes. Ces médecins n’ont que des directives vagues sur les facteurs à considérer pour prescrire un tel test. On refuse l’immigration à une personne qui vit avec le VIH si les coûts médicaux et sociaux que le traitement de sa condition engendrerait sont jugés excessifs.

C’est sur cette base de « coûts excessifs » que le gouvernement canadien a longtemps envisagé le dépistage et l’éventuelle exclusion des requérants au statut d’immigrant qui vivent avec le VIH. Cette fois-ci, ce n’est pas la raison invoquée par la ministre, pour le développement de ce plan. Le gouvernement canadien se serait rendu aux arguments faisant valoir l’injustice d’appliquer cette politique à la seule infection au VIH, à l’exclusion d’autres maladies qui peuvent faire encourir un coût encore plus grand aux services de santé et services sociaux, telles les maladies cardiovasculaires.

En vertu de la politique à laquelle songe maintenant le ministère de l’Immigration, on exclurait la demande d’immigration des personnes vivant avec le VIH d’après l’hypothèse qu’elles pourraient représenter un danger pour la santé et la sécurité publiques. Il s’agit d’une position étonnante car le VIH ne se transmet pas facilement (outre lors de rapports sexuels non protégés, d’un partage de matériel d’injection et d’une transfusion de produits sanguins contenant le VIH).

En effet, chacun peut se protéger soi-même, sans que l’on doive exclure de nos vies et de notre pays les personnes séropositives en invoquant la protection de la santé publique. De nombreuses organisations prestigieuses, comme l’Organisation mondiale de la santé et les Nations Unies, ont d’ailleurs condamné de telles politiques en soulignant leur inefficacité, leur caractère discriminatoire et les conséquences fâcheuses qu’elles pourraient avoir sur les vrais efforts de prévention.

Même si le devis méthodologique des études que nous avons menées au Québec sur l’épidémiologie de l’infection au VIH n’était pas conçu pour répondre spécifiquement à cette question, rien ne semble indiquer que les immigrants, même venant de pays à forte prévalence, représenteraient une « menace pour la santé publique » et la sécurité des Canadiens. Il en va de même de l’hépatite B.

Par ailleurs, le caractère discriminatoire d’une telle mesure augmenterait, dans la population canadienne, la perception que l’infection au VIH est une infection « importée ». Ceci entraînerait un faux sentiment de sécurité dans la population générale, tout en augmentant fortement la stigmatisation dont souffrent déjà les immigrants. Par ailleurs, les résultats d’une étude que nous avons complétée récemment montrent que les attitudes homophobes sont associées aux attitudes négatives envers les personnes vivant avec le VIH. Ces dernières seraient renforcées par la mise en place d’une politique d’exclusion spécifique des requérants séropositifs au VIH.

Le VIH est parmi nous. Quelque 50 000 Canadiens et Canadiennes vivent avec l’infection au VIH. On estime que à la fin de 1996, près de 14 000 adultes vivaient avec l’infection au Québec. Pour protéger la santé publique, les gouvernements fédéral et provinciaux doivent intensifier les vrais efforts et accroître le financement des programmes de lutte contre le VIH/sida qui est encore « gelé » au même montant qu’il y a dix ans. À l’opposé des mesures préventives éprouvées qu’il faut continuer de promouvoir auprès de la population, l’imposition du test du VIH aux candidats à l’immigration ne ferait rien pour nous protéger. Elle ne servirait qu’à stigmatiser davantage, et à tort, les immigrants potentiels, les immigrants établis au Canada ainsi que l’ensemble des personnes qui vivent avec le VIH/sida.

Le Canada devrait conserver sa politique actuelle de ne pas demander systématiquement un test du VIH aux candidats à l’immigration.

Forum de discussion: 1 Message