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Prisons

Tribune libre : en finir avec la prison

14 septembre 2000 (L’Humanité)

PARIS, 14 septembre 2000 (L’Humanité)

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Par Jean Suret-Canale (*)

Le livre publié au début de cette année par Véronique Vasseur, médecin-chef de la Santé, puis l’enquête d’une commission parlementaire ont contribué à ouvrir les yeux sur la réalité des conditions carcérales. Puis l’été est venu et la chape de silence est retombée. Le livre de Véronique Vasseur a éveillé en moi des souvenirs. J’ai, en effet, connu la prison de la Santé, du 29 septembre au 7 novembre 1940, militant communiste livré aux Allemands par la police française. J’ai connu ensuite la prison militaire allemande du Cherche-Midi, puis la prison de Fresnes. J’y ai connu la faim et le froid (pas de chauffage à Fresnes durant l’hiver 1940-1941). Pour le reste, l’absence d’hygiène, la vermine, l’usage du " mitard " (cachot) : cela n’a pas tellement changé.

Comme communiste, je lutte pour la libération des hommes de toutes les servitudes. Cette libération ne pourra s’accomplir que par la suppression de l’exploitation de l’homme par l’homme, mais aussi de tout un héritage de barbarie venu du fond des âges. L’état d’esprit qui était le nôtre nous a conduits, naguère, à passer à côté de combats libérateurs, considérés comme accessoires, sinon comme éléments de diversion : ainsi le combat pour l’émancipation et l’égalité réelle de la femme, pour la liberté de procréation, pour la sauvegarde de l’environnement. Ne répétons pas ces erreurs.

· la fin du XVIIIe siècle, sous l’influence des Lumières, les écrits de Beccaria ont conduit à l’abolition de la torture. Il a fallu deux siècles de plus pour obtenir, dans de nombreux pays, dont la France, l’abolition de la peine de mort. En France, on doit à des journalistes courageux des reculs de la barbarie pénale : Albert Londres, pour la suppression, dans les années trente, du bagne de Guyane ; Alexis Danan, pour la suppression, après la guerre, des bagnes d’enfants, dits " maisons de redressement ". La prison, il faut en prendre conscience, est un héritage de la barbarie antique et médiévale, dont l’humanité se dégage difficilement, et qui connaît d’inquiétants retours.

Si l’on en croit le Code de procédure pénale, dans sa version de 1944, reprise en 1958, " la prison a pour but essentiel l’amendement et le reclassement social du condamné ". Les prisons répondent-elles à cet objectif ? Il paraît évident que non. Quel " amendement " pour des jeunes, dont la réaction sera la révolte, la " haine ", et que le contact avec des truands chevronnés incitera à la récidive ? La promiscuité, devenue la règle en raison de la surpopulation des prisons et de l’insuffisance des crédits, porte atteinte à la dignité humaine. La cuvette des WC, à l’intérieur de la cellule, est sans protectionni paravent. Il faut prendre l’habitude de déféquer en public. Pour ne rien dire des problèmes liés au sexe, sujet longtemps tabou. L’isolement total, pratiqué notamment dans les quartiers de haute sécurité, est aussi déshumanisant et peut conduire à la folie.

La prison est un domaine de non-droit. Le contrôle des juges et des procureurs est purement théorique. Et comment pourraient-ils l’exercer, alors qu’ils sont surchargés et ne peuvent venir à bout de leurs tâches ordinaires ? Les prisonniers sont entièrement dépendants de l’administration pénitentiaire : la justice interne y est rendue par le " prétoire ", juges membres de l’administration, qui est à la fois juge et partie. Trop souvent, les détenus, et parfois avec eux le personnel pénitentiaire, subissent la loi des " caïds ", qui ont les moyens (financiers) de l’imposer. La déresponsabilisation, l’infantilisation qui accompagnent cette situation de non-droit, l’inaction (ou au contraire le travail, mais sans intérêt et très peu rétribué) vont à l’encontre de toute réinsertion.

Peut-on humaniser les prisons ? Certes, l’accès à la vie familiale, le respect du droit (respect du droit du travail, possibilité d’expression) et surtout la fin de la promiscuité, seraient un progrès. Mais il ne peut y avoir de prison humaine. La prison déshumanise. Mais, objectera-t-on, si l’on supprime les prisons, comment sanctionnera-t-on les délits et les crimes ? Et comment mettra-t-on certains individus, pour qui c’est indispensable, " hors d’état de nuire " ? Le problème est posé. Mais il faut trouver autre chose que la prison.

(*) Géographe et historien, ancien résistant. Dernier ouvrage paru : Panorama de l’histoire mondial, Editions Marabout, 1996.

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