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Drogues et réduction des risques (RDR) | Religions

Le judaïsme au temps du sida

1er septembre 2000 (L’Arche)

PARIS, 1er septembre 2000 (L’Arche)

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par Meir Wantrater

Le sida est entré dans nos vies. Cette maladie dont on doit se prémunir à tout prix, et que l’on ne sait pas encore guérir, a pris dans notre société la place qu’occupaient jadis des fléaux comme le choléra et la peste, la syphilis et la tuberculose. À l’inquiétude collective s’ajoute la menace individuelle : tous les jeunes gens d’aujourd’hui, au moment d’entamer leur vie d’adulte, sont pressés de recommandations impérieuses où parents et éducateurs, à l’unisson, leur rappellent en des termes non équivoques ce qu’il importe de faire afin de se préserver du sida.

Naguère encore, le sida était perçu comme un phénomène à part, réservé aux homosexuels et aux toxicomanes - ces fameuses "conduites à risque" dont l’évocation relevait parfois de la prophylaxie et souvent de l’exorcisme. Cela ne justifiait évidemment pas l’indifférence, encore moins le rejet des malades ou leur mise en accusation. Mais les fantasmes qui accompagnaient l’évocation de la maladie (le sang, la sexualité, les comportements "déviants") entretenaient l’illusion que le sida était l’affaire des autres. Or nous savons désormais que le sida est l’affaire de tous.

Les projections effectuées à partir des chiffres de l’Organisation mondiale de la santé indiquent que plus de quarante millions de personnes dans le monde vivent actuellement avec le VIH (virus de l’immunodéficience humaine, le virus responsable du sida). Trois millions de personnes meurent chaque année du sida, soit plus de quinze millions de morts depuis le début de l’épidémie. Cela fait du sida la plus mortelle des maladies infectieuses, bien avant le paludisme.

Parmi les populations africaines vivant au sud du Sahara, on dénombre déjà plus de douze millions de morts victimes du sida ; le quart d’entre eux étaient des enfants.

En France, la situation est certes fort différente. Les campagnes de sensibilisation ont permis de ralentir le développement de l’épidémie. Le nombre des nouveaux cas de sida recensés chaque année, qui était supérieur à 5 000 depuis le début des années 90, a fortement diminué vers la fin de la décennie. Mais, souligne un rapport d’experts présenté au secrétariat d’État à la santé (1), "cette tendance à la baisse s’est nettement ralentie". La maladie ne s’est pas évaporée comme par enchantement. On continue de découvrir chaque année quelque 2 000 nouveaux malades, de sorte que le nombre des malades connus depuis le début de l’épidémie est aujourd’hui supérieur à 50 000.

Un mal qui semblait autrefois exotique et mystérieux concerne maintenant la société française dans son ensemble. Le même rapport d’experts souligne "la part décroissante de la contamination homosexuelle (31% des cas) et de la toxicomanie intraveineuse (18%) et la part croissante des contaminations hétérosexuelles (37% des cas) qui sont bien désormais le premier groupe de contamination contribuant au passage au stade du sida en France". En ce qui concerne la séropositivité, stade antérieur au sida, "la transmission hétérosexuelle représente désormais un cas sur deux des nouveaux diagnostics".

L’insistance sur la banalisation des modes de contamination, qui exprime dans ce rapport l’approche professionnelle de l’épidémiologiste, a aussi valeur de leçon. Car le manque d’empathie, naguère encore trop répandu, envers une population de malades dont la plupart étaient des homosexuels ou des toxicomanes, ne fut pas seulement condamnable au plan moral ; nous voyons bien aujourd’hui combien il fut potentiellement meurtrier. Négliger une menace contre la vie humaine sous le prétexte qu’elle semble ne concerner qu’une minorité, c’est prendre le risque que cette menace s’étende un jour à la collectivité tout entière.

Voici précisément l’endroit où aux discours des médecins, des sociologues et des politiques doit s’ajouter la voix de l’éthique. Ceux qui se considèrent comme les porteurs d’un message universel, ceux dont la conception du monde embrasse l’humain dans toutes ses dimensions, ceux-là doivent se faire entendre. Qu’ont-ils à dire aux malades, et aux divers acteurs qui interviennent dans ce drame permanent ? Le judaïsme - entre autres, mais pas moins que les autres - est interpellé.

Or la réponse du judaïsme a été lente, hésitante, et parfois contradictoire. Il y eut, bien sûr, de tous temps, des Juifs au premier rang des médecins et des chercheurs luttant contre la maladie - en France comme aux États-Unis et en Israël. Mais qu’en fut-il du judaïsme en tant que groupe humain, en tant que communauté de pensée ? Gad Freudenthal, historien spécialisé dans la philosophie des sciences et directeur de recherches au CNRS, a présenté dans un ouvrage récent (2) les analyses des penseurs juifs les plus éminents qui se sont penchés sur cette question du point de vue de la Halakha (la Loi juive). Le moins que l’on puisse dire est que l’unanimité n’y règne pas.

Gad Freudenthal montre que dans les années quatre-vingt, où le sida est perçu comme exclusivement lié à des pratiques interdites par la Halakha, le débat principal porte sur la question : faut-il voir dans cette maladie un châtiment divin ? Oui, dit en substance le rabbin américain Barry Freundel - entre autres raisons, parce que le péché d’homosexualité est punissable de mort, et qu’en l’absence d’un tribunal religieux capable de prononcer cette peine la tradition juive enseigne que le châtiment résulte d’une intervention divine. Non, dit le rabbin Immanuel Jakobovits (décédé l’an dernier, et qui était, à l’époque grand rabbin de Grande-Bretagne) ; il réfute l’idée même d’une logique du châtiment divin car celle-ci, souligne-t-il, devrait valoir également pour les tremblements de terre, les famines ou les inondations. Mais Jakobovits affirme par ailleurs que l’épidémie du sida résulte d’une série d’infractions à l’ordre des choses voulu par Dieu, et que seul un redressement moral peut y mettre un terme.

Un tel débat peut sembler aujourd’hui dépassé. Il n’en est rien. De nombreux rabbins continuent de voir dans le sida - à l’exception des cas de contamination accidentelle - l’effet de comportements déviants où la promiscuité hétérosexuelle vient s’ajouter à l’homosexualité et à la toxicomanie. Il faut souligner cependant que, de tous temps, les commentateurs juifs même les plus sévères envers les malades du sida n’ont cessé d’affirmer que le devoir d’assistance prescrit par la tradition juive doit s’appliquer à eux sans réserve aucune. En cela, ils se sont distingués des fondamentalistes chrétiens pour qui, le sida étant un châtiment divin, il était interdit de porter secours aux malades.

Quoi qu’il en soit, la question de la présence active des représentants de la communauté juive, et singulièrement des membres du rabbinat, auprès des victimes du sida continue d’être posée dans les faits. Aucune considération religieuse ne s’y opposant, les hésitations enregistrées dans ce domaine doivent être mises au compte d’une certaine frilosité - pour ne pas dire plus.

Mais un autre débat occupe désormais le devant de la scène. La propagande publique pour la prévention du sida par l’usage du préservatif pose problème au rabbinat tout comme à l’Église. Dans quelle mesure l’obligation suprême de sauver la vie humaine doit-elle s’appliquer ici ? Un rabbin peut-il accepter de transiger avec un interdit au nom d’un impératif non moins rigoureux ? Et si des rabbins ne peuvent prendre la parole, des dirigeants communautaires doivent-ils intervenir à leur place ?

1. Prise en charge thérapeutique des personnes infectées par le VIH, Rapport 1999, Recommandations du groupe d’experts sous la direction du professeur Jean-François Delfraissey, ministère de l’emploi et de la solidarité et Éditions Flammarion, 1999. 2. Gad Freudenthal, AIDS in Jewish Thought and Law, Hoboken, N.J., Ktav, 1998.

Claude Olievenstein : "Il y a une ligne rouge"

Le professeur Claude Olievenstein [oe]uvre depuis vingt ans en faveur des toxicomanes. Parmi ses patients à l’hôpital Marmottan, un sur cinq a été contaminé par le VIH. Claude Olievenstein, qui fut autrefois président de l’Union des étudiants juifs de France, a beaucoup à dire sur la question.

Le sida est, dit-on, un bon révélateur des problèmes sociaux. C’est vrai aussi chez les Juifs ?

C’est un sujet explosif. On voit apparaître les exclus de la communauté juive : les bâtards, les demi-Juifs, les gens qui n’ont du judaïsme que le folklore judéo-alimentaire, qui ne se situent pas dans une vie communautaire, qui ont honte d’être juifs, qui côtoient dans les banlieues les jeunes issus de l’immigration. Il y a parmi eux beaucoup plus de jeunes délinquants qu’on ne le pense. Ce qui me frappe surtout, c’est la pathétique histoire des demi-Juifs et des homosexuels juifs, minorité dans la minorité. En suivant un patient en psychothérapie, on assiste souvent à l’aveu de la bâtardise, jusqu’alors déniée, cachée et qui faisait extrêmement souffrir.

Le sida est-il une maladie comme les autres ?

Pour nous, médecins, oui. Je tairai le nom d’un grand hématologue et ex-ami qui refusait de soigner des gens séropositifs ou atteints du sida parce que c’était selon lui une malédiction divine. C’est devenu une attitude totalement minoritaire. Les médecins ont acquis une culture et une connaissance du sida. Si le sida encore une maladie différente des autres, c’est surtout par la sollicitude dont on l’entoure. Cela dit, avouer à ses parents qu’on a le sida, c’est très dur, et plus encore pour un enfant juif.

Vous le ressentez en consultation ?

Oh oui, bien sûr ! Dire à ses parents qu’on a le sida, et qu’on a été contaminé lors d’une relation homosexuelle, c’est l’épreuve la plus lourde qui se puisse imaginer. Nous tentons de les aider à passer ce cap. C’est un moment unique. C’est là qu’on vérifie que les parents vous aiment ou ne vous aiment pas. Au milieu des larmes, ce sera l’accueil ou le rejet. Or la famille juive en France est beaucoup plus intolérante que d’autres sur la question de la sexualité. Je suis même très étonné que L’Arche fasse un dossier là-dessus. Vous allez recevoir des tombereaux d’insultes !

C’est donc si dur de parler du sida dans une famille juive ?

C’est peut-être moi qui le vis ainsi parce que je suis juif. Il y a une curieuse, une fausse émancipation chez les jeunes Juifs, du moins ceux que je vois à Paris et dans la région parisienne. On trouve plein de Juifs à l’avant-garde, que ce soit à la télévision, à la radio ou dans les festivals de BD. La vie sexuelle est encouragée par les parents, surtout pour les garçons. Mais il y a une ligne rouge. Quelque chose qu’on ne peut pas franchir, qui touche au fondamental. Et le sida est en plein dedans, bien sûr.

Qu’est-ce qui se cache derrière tout cela ?

Eh bien, ce qu’on n’a pas réussi dans sa vie. L’endogamie, en particulier. Le thème fondamental, c’est la trahison. Refoulé, non-dit, censuré. Tu n’as pas respecté la vie juive, tu n’as pas écouté ton père et ta mère...

Cela vous met en colère ?

Non. Je suis clinicien, je ne suis pas militant. Je n’ai pas de jugement de valeur à porter. Je constate simplement que parmi mes patients, ou mes amis, il est impossible de faire cet aveu.

Vous avez besoin de relais dans les milieux juifs ?

On essaie d’en avoir. C’est aussi un de mes sujets d’amertume vis-à-vis de la communauté juive. Quand le problème de la toxicomanie a commencé en France, il y a plus de vingt ans, je m’étais adressé aux autorités des principales religions. Les catholiques ont commencé des missions, les protestants ont ouvert des centres, et les Juifs m’ont répondu qu’il y avait le CASIP [Comité d’action sociale israélite de Paris et d’Ile-de-France] pour les problèmes sociaux. Vous voyez des gamins de vingt ans, plus ou moins prostitués, allant traîner dans les locaux du CASIP ? Il a fallu vingt ans pour qu’une institution juive s’occupe de gens atteints de toxicomanie. Seule l’association Maavar a pris contact avec nous.

Il y a donc un travail à faire dans la communauté juive ?

Vous savez, je vais être méchant. Quelle communauté juive ? Où est-elle, cette communauté ? Il y a tant de familles juives pour qui le sida n’existe pas ; et puis un jour leur propre fille ou leur propre fils est touché, et tout s’écroule.

Site web du mensuel L’Arche : http://www.col.fr/arche/511.htm