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Drogues et réduction des risques (RDR)

Drogues : quand l’Etat fait le jeu du sida

21 juillet 2000 (L’Humanité)

PARIS, 21 juillet 2000 (L’Humanité)

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Les faits divers de l’été (V)

Afin de lutter contre l’explosion du sida chez les drogués, l’Etat passe en juillet 1994 une convention avec Apothicom et commercialise avec succès la Stéribox, une trousse de prévention vendue sans ordonnance. Depuis, le ministère des Affaires sociales a écarté son partenaire et vend des seringues qui font éclater les veines...

L’affaire n’a guère ému la presse. Elle pouvait cependant être rapprochée du scandale du sang contaminé. Mais ce qui fait qu’un fait divers explose ou pas dans l’actualité reste assez mystérieux. Il peut exister une volonté d’exploiter ou d’étouffer un événement gênant pour des décideurs économiques ou politiques. Pas toujours. Aucune réponse n’est totalement satisfaisante. L’air du temps joue peut-être un grand rôle.

Ce mercredi 22 janvier 1997, le juge Gomez qui préside la première chambre, première section, du tribunal de grande instance de Paris, prononce la " résiliation aux torts de l’Etat " d’une convention passée entre l’association Apothicom et le ministère du Travail et des Affaires sociales. Jusque-là, rien d’extraordinaire, mais approchons-nous pour mieux entendre les tenants et les aboutissants de ce dossier perdu entre des piles d’autres. Le tribunal condamne l’Etat à verser le franc symbolique au plaignant, le docteur Eliott Imbert et 241 825 francs à l’association Apothicom.

Le docteur Imbert n’est pas un inconnu. C’est lui qui a inventé le Stéribox, la fameuse boîte destinée aux toxicomanes qui se font des injections. Horreur et contradiction. La France avait autorisé la vente des Stéribox en pharmacie. Mais tout acheteur de ladite boîte pouvait immédiatement être arrêté par la police au nom d’une loi votée en 1970 qui faisait, et qui fait toujours, de tout consommateur de drogues illégales, un client des tribunaux.

La France entre, à propos de cette délicate question, dans une période de schizophrénie dont elle n’est pas sortie. D’un côté, elle campe sur des positions prohibitionnistes qui transforment tout consommateur en délinquant. Mais de l’autre, effrayée par l’hécatombe provoquée par le sida chez les héroïnomanes, elle s’engage timidement dans une politique de limitation des risques. Personne ne peut plus ignorer que l’échange des seringues entre consommateurs d’héroïne, est devenu une cause majeure de la transmission du VIH, mais aussi du virus des hépatites B et C, dans ce groupe à risques. Certes, le rituel de l’échange existe entre " shootés ", mais la prohibition a transformé la seringue en objet rare. Quand on en a une, on ne la jette pas après usage. On la conserve précieusement. On se la prête, entre " accros ". On partage la même galère et, finalement, les mêmes virus.

La mortalité est effrayante. Dans une cité HLM, comme les 4 000 à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), la drogue a tué plus de 200 jeunes. Des overdoses, mais surtout cette saloperie de sida. Le phénomène est devenu si visible, si choquant, qu’il a inversé les priorités. La répression a cédé le pas. C’est alors que le docteur Imbert intervient. Il a eu l’idée de créer une sorte de nécessaire à injection, une trousse de prévention du sida contenant deux seringues à usage unique, destinée à être vendue sans ordonnance, en pharmacie. Proposition retenue.

L’Etat passe une convention le 28 juillet 1994 avec Apothicom, l’association du docteur Imbert, titulaire de la marque Stéribox. Tout se passe bien pendant les premiers mois. Les toxicomanes achètent leurs boîtes, les tenants du tout répressif protestent contre " l’Etat-dealer ", et le nombre des shootés séropositifs commence à baisser de façon significative.

Mais en 1995, Apothicom et le docteur Imbert sont évincés du comité de suivi de l’expérience. Pour des raisons indéterminées, mais probablement bassement financières, le contenu de la trousse est modifié sans que leur inventeur en soit informé. De septembre 1995 à septembre 1996, trois millions de nouvelles seringues sont commercialisées. Le problème, c’est que ce nouveau matériel s’avère impropre à l’usage des injections intraveineuses. Il fait éclater les veines et provoque des lésions. Ce type d’information fait rapidement le tour des squats. Rapidement, les héroïnomanes reviennent à leurs pratiques d’échange de seringues, certes souillées mais fiables pour s’injecter la dope.

C’est ce qui a poussé le docteur Eliott Imbert à assigner l’Etat devant le tribunal de grande instance. Pour lui, le calcul est simple, imparable. Durant la période concernée, douze mois, les ventes de Stéribox ont chuté de 30 000 unités, mensuellement. Soit 60 000 injections potentielles par mois, puisque chaque boîte contient deux seringues. Soit, pendant l’année concernée, l’équivalent de 720 000 injections que les anciens utilisateurs de Stéribox se sont faites, en retournant à leurs pratiques anciennes d’échanges de seringues. 720 000 injections à hauts risques, pour faire quelques petites économies sur les seringues. Combien de personnes auront-elles été contaminées de ce fait ? Le tribunal de grande instance de paris a retenu la démonstration.

Cela dit, la France ne s’est toujours pas dégagée de la grande contradiction créée par la loi de 1970 qui fait d’un consommateur un délinquant, alors qu’un pharmacien qui vend des seringues reste un commerçant honnête. Une évolution récente, à l’initiative de scientifiques, a fait admettre dans la même catégorie, le cannabis, l’héroïne, la cocaïne, mais aussi l’alcool et le tabac. Certains de ces produits étant légaux et d’autres pas. Mais tous sont nuisibles à la santé et créent une dépendance. Tout cela mériterait des débats dépassionnés. Mais, au nom de la loi de 1970, ils restent illégaux.

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