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Charlatanisme

Cancers : la nouvelle « théorie » de Peter Duesberg

6 juin 2000 (Quotidien du Médecin)

PARIS, 6 juin 2000 (Quotidien du Médecin)

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Le Dr Peter Duesberg, l’homme qui ne croit pas au rôle du VIH dans le développement du SIDA, a été invité par le président Thabo Mbeki à la conférence mondiale sur le SIDA qui aura lieu en juillet à Durban (Afrique du Sud). Non seulement, il maintient que ses idées sur le SIDA sont toujours valables, mais il présente une nouvelle théorie sur le cancer.

PETER DUESBERG n’en démord pas : il affirme encore que le SIDA est provoqué par l’usage des drogues et par le traitement à l’AZT. Ce chercheur qui, en 1987, était membre de l’Académie nationale des Sciences et avait reçu deux ans plus tôt un prix des National Institutes of Health, a été mis à l’écart de la communauté de la recherche depuis treize ans. Et pendant toutes ces années, les demandes de financement qu’il a adressées au gouvernement américain ou à des entreprises privées lui ont été refusées.

Il y a un brin de mélancolie dans les propos de Peter Duesberg. Installé à Berkeley, à deux pas de San Francisco, il a encore la nostalgie des bourses de recherche, des récompenses aux travaux, des conférences de laboratoires. Son ancienne notoriété lui manque, mais pas au point de le faire renoncer à ses idées. « On n’est pas censé changer d’idée comme de mode », déclare-t-il au « Quotidien ».

« Aucun risque »

N’est-il pas remis en selle par le fait que le président sud-africain ait adhéré à sa théorie ? Inversement, ne fait-il pas courir un risque sérieux aux malades sud-africains ?

Il ne sait pas si la position du gouvernement sud-africain lui rendra son aura disparue, mais il réaffirme qu’il ne fait courir de risques à personne. « On me reproche d’encourager les gens à avoir des pratiques sexuelles dangereuses. D’abord, je ne l’ai jamais fait. Ensuite, même si c’était vrai, je préférerais ce reproche à la responsabilité qu’a prise le corps médical en mettant 200 000 Américains sous AZT. »

Il ira donc à Durban. Mais s’il revient sur le devant de la scène, c’est parce qu’il a réussi à publier dans les « Proceedings » de l’Académie nationale des sciences, le 28 mars dernier, une théorie selon laquelle les cancers résultent non d’une prolifération des cellules due elle-même à une mutation génétique, mais par une duplication ou une multiplication des chromosomes. Ce type d’anomalie chromosomique, appelé hétéroploïdie, que l’on trouve dans toute forme de cancer des tissus, est considéré pour le moment non comme la cause des cancers, mais comme un de leurs effets secondaires.

« Ma théorie est pourtant sensée, dit Duesberg, puisque la moindre déformation d’un chromosome a un effet énorme sur l’organisme. Il suffit de se souvenir que la trisomie 21 résulte d’une seule copie excédentaire du chromosome 21. » Dans la communauté médicale américaine, on convient qu’il existe un rapport entre cancer et chromosome. Un chercheur de Johns Hopkins, Christoph Lengauer, a constaté que les cancers sont associés à une instabilité chromosomique (trop ou trop peu de chromosomes) qui entraîne l’hétéroploïdie. Mais, s’il est en désaccord avec Duesberg, c’est parce qu’il a découvert, en procédant à une expérience sur le cancer colo-rectal, que dans cinq à dix pour cent des cas, le nombre anormal de chromosomes avait été causé par une mutation génétique.

L’intérêt du débat théorique

La différence entre Duesberg et nous, a expliqué Lengauer, c’est qu’il ne croit pas aux mutations génétiques alors que nous y croyons.

Pour autant Lengauer trouve des avantages au combat que mène Duesberg. « Peut-être va-t-il trop loin, peut-être se polarise-t-il sur ses propres idées, mais il apporte à la recherche scientifique ce qui lui manque le plus actuellement : le débat théorique, la faculté de voir les choses sous un angle différent. »

Ce n’est pas l’avis de Robert Weinberg, un autre chercheur au Massachusetts Institute of Technology qui, l’an dernier, a publié dans « Nature », des travaux qui lui ont permis de créer une cellule cancéreuse simplement en altérant génétiquement une cellule normale. « Certaines des théories de Duesberg sont bénignes, dit-il au « Quotidien ». Et il me paraît utile de débattre du rôle de l’hétéroploïdie dans les cancers. Mais dans d’autres cas, Duesberg est irresponsable, et parois de façon criminelle. »

A quoi Duesberg répond calmement que, si au bout de compte, la communauté scientifique admet un jour que les cancers sont une conséquence de l’hétéroploïdie, l’ostracisme de 20 ans dont il a fait l’objet n’aura plus aucune importance. « Cela vaut la peine de se battre », affirme-t-il, tout en regrettant les 13 bourses d’études qu’ont lui a refusées en deux décennies.

Laurent SILBERT