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Bulgarie | Libye | Sang contaminé

Libye : Six Bulgares accusés d’être à l’origine de 393 cas de sida

2 juin 2000 (Libération)

PARIS, 2 juin 2000 (Libération)

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Assassins d’enfants ou boucs émissaires de la Libye ? Alors que le procès doit s’ouvrir dimanche, un étrange silence entoure l’affaire.

Par ERIC FAVEREAU

Selon Tripoli, les cinq infirmières et le médecin bulgares auraient volontairement transmis le sida à 393 enfants dans un hôpital de Benghazi.

ls risquent la peine de mort. « Nous n’avons jamais pu les rencontrer, ni même discuter avec eux », lâche pourtant ce responsable de l’ambassade de Bulgarie à Tripoli. Ils sont six Bulgares - cinq infirmières et un médecin -, détenus dans le plus grand secret dans une prison libyenne et cela depuis plus d’un an. Ils sont accusés d’être à l’origine de l’une des plus importantes microépidémies de sida dans le monde.

Aide internationale. Les chefs d’accusation sont terrifiants : « Provocation d’une épidémie par injection de produits contaminés par le sida à 393 enfants, dont 23 sont décédés », mais aussi « assassinat prémédité », sans oublier « activités ayant mené à un massacre aveugle dans l’objectif de saper la sécurité du pays » ou encore « violation des règles du mode de vie islamique ». Le procès devrait se tenir le 4 juin, à moins qu’il soit repoussé pour la quatrième fois. « On est totalement désarmé », insiste un médecin bulgare, tout juste arrivé à Tripoli pour aider à préparer la défense. « On a demandé au professeur Luc Montagnier de nous aider, mais on ne sait pas sur quoi reposent les accusations. On dit que l’on a retrouvé chez les prévenus des lots de sang contaminé. Mais on n’a jamais pu voir les analyses. Qu’est-ce qu’on peut faire ? » En février, le président bulgare, Petar Stoianov, a eu beau téléphoner à Mouammar Kadhafi, lui expliquant qu’il ne pouvait pas croire « que des Bulgare ! s puissent causer une telle tragédie à des enfants libyens », le dossier est au point mort. La diplomatie en panne. « Je suis persuadé que la vérité sera établie », a ajouté Petar Stoianov.

Certes, mais quelle vérité ? Que comprendre en effet à cette épidémie pédiatrique, aussi réelle que mystérieuse, touchant des enfants de 6 mois à 18 ans ? D’abord, un constat : il y a extrêmement peu de données épidémiologiques sur le sida en Libye. La surveillance sanitaire n’est pas connue pour être la meilleure au monde. Mais là, en quelques mois, près de 400 cas ont été diagnostiqués, tous contaminés en 1998. Leur facteur de risque ? Aucun a priori. Sauf que tous sont passés par l’hôpital pédiatrique de Benghazi, dans le nord du pays. Certains sont venus pour des infections légères (diarrhées, fractures), d’autres pour des interventions chirurgicales plus lourdes. Ont-ils été transfusés ? Y a-t-il eu contamination par le biais d’instruments chirurgicaux mal aseptisés, voir utilisation répétée de mêmes seringues ?

En tout cas, au premier semestre 1999, les autorités libyennes, découvrant l’ampleur de l’épidémie - et en raison, croit-on savoir, de mouvements de colère de la part des familles -, ont demandé une aide internationale pour prendre en charge les enfants infectés. Et en particulier celle de la France, de la Suisse et de l’Italie. En mai 1999, près de 80 enfants sont ainsi venus dans plusieurs services hospitaliers français, « pour faire un bilan virologique » et voir le type de traitement que l’on pourrait donner. Puis ils sont repartis. « On a expliqué aux autorités qu’il était inutile de faire revenir ces enfants à l’étranger, raconte un pédiatre français. Et qu’il valait mieux envoyer et former une équipe à Benghazi. C’était en tout cas plus efficace et moins cher, mais les autorités libyennes n’ont pas voulu. Alors, maintenant, on ne les reçoit plus, ils vont essentiellement en Italie. »

Ni preuve ni aveu. Reste l’autre volet, criminel. En février 1999, les autorités libyennes tapent fort. Et incarcèrent une quarantaine de professionnels de la santé, de sept nationalités différentes, dont des Bulgares. « Du temps du communisme, il y a toujours eu une forte collaboration entre nos deux pays, explique-t-on à l’ambassade bulgare à Paris. Avec la chute du Mur, des liens médicaux se sont maintenus. » La plupart des interpellés sont vites libérés, sauf quatre infirmières bulgares, travaillant à l’hôpital de Benghazi, et un couple de Bulgares : une infirmière et un médecin anesthésiste pour une entreprise. Selon le ministère bulgare des Affaires étrangères, neuf ressortissants arabes sont également détenus, dont huit Libyens, mais, de source officielle à Tripoli, toute implication de Libyens a été démentie.

Aucune preuve n’est montrée. Aucun aveu non plus, semble-t-il. L’avocat libyen évoque une histoire de flacons de sang qui auraient été retrouvés chez une infirmière. « Tout cela paraît invraisemblable, note un pédiatre français, même si on ne peut jamais exclure un acte criminel. » Y a-t-il eu trafic de plasma sanguin ? Ou bien s’agit-il de légèreté dans la pratique médicale, à l’instar de ce qui s’était passé au début des années 90 en Roumanie, où une série d’enfants avaient été contaminés à la suite de microtransfusions ? Les inculpés bulgares ne sont-ils que de simples boucs émissaires pour rassurer les familles, comme le pense la presse de Sofia ?

Quinze mères séropositives. Le dossier d’accusation a beau être lourd de 1 800 pages, les autorités bulgares à Tripoli n’y ont pas accès. « On a juste quelques éléments extérieurs, note le médecin-expert bulgare dépêché à Tripoli. En particulier, les tests effectués sur 350 enfants infectés : 45 % sont aussi touchés par le virus de l’hépatite C, 5 % par le virus de l’hépatite B et 11 enfants sont positifs aux trois virus. » Selon l’ambassade de Bulgarie à Tripoli, les contaminations s’étaleraient de février à septembre 1998. Or trois des infirmières sont arrivées à Benghazi en février 1998, et la quatrième en août 1998 : elles n’auraient donc pas perdu de temps. Autre élément, quinze mères, qui toutes allaitaient, seraient séropositives, mais aucune sérologie n’a été faite sur les pères. A Paris, au laboratoire du professeur Montagnier, de l’Institut Pasteur, on grappille des informations sur cette étrange affaire, prêt, si Tripoli le souhaite, à tenter de remonter le fil de l’é ! pidémie.

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