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Homosexualité

Foucault et Hervé Guibert, le compagnon d’agonie

7 mai 2000 (Le Monde)

PARIS, 7 mai 2000 (Le Monde)

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Déçu par Roland Barthes, Hervé Guibert trouva en Michel Foucault un maître éblouissant qu’il sut fasciner à son tour par sa littérature de l’aveu. Une version longue de cette série sera publiée aux PUF le 19 mai

LE 29 JUIN 1984, une petite foule se rassemble derrière l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Quelques centaines de personnes, parmi lesquelles tout ce que Paris compte d’intellectuels renommés. Des universitaires, des journalistes, des éditeurs, des étudiants... On reconnaît aussi des hommes politiques et des acteurs connus. Ils sont venus se recueillir sur le cercueil de Michel Foucault. Le philosophe Gilles Deleuze lit un passage de L’Usage des plaisirs. Quelques heures plus tard, un petit nombre d’amis et la famille se retrouvent dans le cimetière de Vandeuvre, un village près de Poitiers, sa ville natale. C’est là qu’il est enterré. Sur la pierre tombale est simplement gravé :

« PAUL MICHEL FOUCAULT. PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE 1926-1984 »

Des obsèques toutes simples, avec ses pairs et ses proches. Malgré ses titres et ses engagements politiques, Foucault n’est pas un héros national. Plutôt un marginal célèbre, un réfractaire, à la manière de Gide. Comme lui, Foucault est discrètement enseveli dans un cimetière de campagne. Et comme Gide, sa fin est l’occasion d’une polémique. Les amis de Foucault s’indignent d’un entrefilet publié dans Libération pour démentir que Foucault soit mort du sida. Quelle honte y a-t-il à mourir du sida - c’est-à-dire à afficher son homosexualité ?, protestent-ils . « On lui vola sa mort, lui qui avait voulu en être le maître, et on lui vola jusqu’à la vérité de sa mort, lui qui avait été le maître de la vérité. Il ne fallait surtout pas prononcer le nom de la lèpre... », écrit Hervé Guibert, dans une nouvelle, Les Secrets d’un homme, figurant dans le recueil Mauve le vierge, publié en 1988. Quatre ans plus tard, Guibert, lui aussi, meurt du sida. Mais lui, ne s’est pas fait voler sa mort. Il l’a orchestrée, l’a mise en scène.

Sur la bière contenant le corps de Michel Foucault se trouve une gerbe de roses portant trois prénoms : Mathieu, Hervé, Daniel - c’est-à-dire Mathieu Lindon, Hervé Guibert et Daniel Defert. Daniel Defert est depuis longtemps le compagnon de Foucault. Mathieu Lindon et Hervé Guibert sont deux jeunes gens devenus de très proches amis du philosophe. Dans les dernières années de sa vie, Foucault se retranchait de plus en plus, vivant dans une relative solitude. En revanche, il aimait la compagnie de jeunes artistes qui n’étaient ni des confrères ni des compagnons de plaisir. « Il préférait les soirées entre hommes, raconte l’écrivain américain Edmund White, tous romanciers, tous gays, tous séduisants à leur manière svelte et ambiguë, un peu comme les graciles éphèbes qui entourent Platon dans le tableau de Théodore Chassériau (...). » La référence à Platon n’est pas fortuite : c’est l’époque où Foucault travaille à son Histoire de la sexualité et s’intéresse à l’amitié entre garçons dans la société grecque.

Hervé Guibert fait partie de ce cercle très restreint d’amis chers qui entourent le maître et avec qui il entretient des relations où se mêlent la littérature et la sensualité. « C’était peut-être le meilleur ami de Foucault, écrit Edmund White. Guibert, qui n’avait alors que vingt-huit ans, avait un air sérieux, halluciné, presque somnambulique (...). » Guibert, avec sa pâleur et sa blondeur, a l’air d’un ange. Mais ce séraphin est diabolique. Et c’est ce satanisme en lui qui séduit Michel Foucault. Guibert rencontre pour la première fois Foucault en 1977 à la sortie de son livre La Mort propagande, un texte d’une violence sadomasochiste à la limite du supportable qui fascine l’auteur de l’ Histoire de la folie à l’âge classique.

La Mort propagande est un récit halluciné autour de la dégradation du corps, de la jouissance de la douleur et de la mutilation. « Mon corps est un laboratoire que j’offre en exhibition, l’unique acteur, l’unique instrument de mes délires organiques. Partitions sur tissus de chair, de folie, de douleur. Observer comment il fonctionne, recueillir ses prestations. » Mais le récit de Guibert le plus proche de l’esprit de Foucault est sans doute Des aveugles, publié peu après la disparition de l’écrivain et dédié « A l’ami mort ». L’Institut des jeunes aveugles, où se situe cette fantaisie grinçante, est caractéristique des institutions de redressement décrites dans Surveiller et punir, pour l’accueil et l’encadrement des handicapés. Guibert imagine comment les enfants aveugles s’évadent de ces hauts murs par la violence de leurs fantasmes et l’exacerbation de leurs sensations.

D’où vient la séduction qu’exerce ce démon angélique sur l’éminent professeur ? Guibert donne lui-même la réponse dans un texte consacré à sa propre maladie, publié quatre ans après la mort de Foucault : A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Un « roman » autobiographique où Foucault apparaît sous les traits du professeur « Muzil ». Foucault, révèle Guibert, était un être double, habité par des pulsions violentes. Il avait un côté noir auquel il s’abandonnait de plus en plus volupteusement. De sa fenêtre, Guibert, qui était son voisin, le voyait partir, le soir, pour de sombres expéditions dans les bars louches de Paris. On a retrouvé chez lui après sa mort « un grand sac rempli de fouets, de cagoules de cuir, de laisses, de mors et de menottes ».

Pendant ses séjours aux Etats-Unis, Foucault fréquentait avec délices les quartiers homosexuels de San Francisco et leurs boîtes sado-maso. Il « adorait les orgies violentes des saunas ». Foucault est arrivé à une période de sa vie où il ose affronter ses propres obsessions, ses propres démons. Et il trouve en Guibert le passeur qui non seulement ose vivre les mêmes expériences que lui, mais surtout ose les dire. L’interprète qui fait de ses obsessions la matière de ses livres. Guibert incarne ce « devoir de vérité » que poursuit Foucault à travers son Histoire de la sexualité. Et Guibert, qui sait que lui aussi va mourir du sida, raconte l’agonie de Foucault, sa déchéance physique à l’hôpital, sa souffrance mais aussi sa gaieté stoïcienne face à la mort. En regardant mourir Foucault, c’est sa propre mort qu’il observe par anticipation.

La publication de ce livre, en 1990, cause une profonde émotion. De quel droit révéler les secrets d’un mort que l’on a connu de si près ? Une réponse s’impose : les morts ont d’abord droit à la vérité. Foucault ne se cachait pas. Il était un homme libre. Le devoir de ses amis est de le montrer dans son authenticité, non de le momifier. Guibert peint Foucault sous les traits d’emprunt du professeur Muzil. Foucault, il est vrai, aimait les masques et rêvait d’anonymat. Sans doute aurait-il été heureux de se cacher dans la peau de « l’homme sans qualités ». En prenant le détour de la fiction, Guibert brouille les cartes. Tout le monde reconnaît Foucault sous Muzil, mais il peut toujours soutenir que c’est une illusion. Le Muzil vêtu de cuir qui va draguer le soir dans les bars gays ou qui va se faire fouetter à San Francisco n’est qu’un de ces personnages hallucinés qui remplissent le monde d’Hervé Guibert, peuplé d’enfants pervers, d’amants tortionnaires, de garçons violés, de pédérastes inassouvis. Muzil n’est pas traité différemment de ces personnages aimés et haïs, décrits sans respect ni pudeur dans le livre qu’Hervé Guibert a intitulé Mes parents. Est-ce vraiment un fils qui parle de ses « géniteurs », comme écrit le narrateur qui, dans ce livre, dit « je » ? Ou plutôt un être de papier auquel le jeune Hervé ne finit pas de s’identifier ? Un enfant apeuré et imaginatif dont la vie inventée ressemble étrangement à celle du journaliste et écrivain Hervé Guibert (1955-1991)...

Hervé Guibert est né à Paris le 14 décembre 1955. Yvonne Baby, ancienne chef du service culturel du Monde, qui l’a remarqué à Avignon où il lisait son livre Suzanne et Louise sur ses tantes, raconte, dans La Vie retrouvée, sa première entrevue avec le jeune homme : « J’ai vingt et un ans, a-t-il dit, et j’ai un peu travaillé pour la presse de Daniel Filipacchi. Régine Desforges publie mon premier roman, je préférerais que vous ne le lisiez pas, vous seriez choquée, je crois. Je serais très heureux de collaborer au Monde. Je peux écrire des articles sur ce que vous voulez, par exemple sur le cinéma... » Hervé Guibert joue sur tous les tableaux. C’est un séducteur. Un malin. Un ingénu pervers qui a tout pour réussir. Il écrira pour Le Monde des articles sur la photographie. Puis sur le cinéma, sur la mode, sur le théâtre, sur tout ce qu’on veut. Guibert est un journaliste inépuisable. Il côtoie les vedettes, est invité chez Gina Lollobrigida, qui l’adore, a une idylle avec Isabelle Adjani. Il court le monde à la poursuite des stars et des grands créateurs.

MAIS parallèlement à cette agitation mondaine, il écrit. Il se rêve grand écrivain et recherche le parrainage d’auteurs prestigieux. C’est à Roland Barthes qu’il s’adresse d’abord lorsque paraît son premier livre, La Mort propagande, en 1977. « J’aimais Barthes. J’avais une passion pour Barthes, pour le Barthes pour lui-même... » Et il va déposer un exemplaire au domicile du maître, rue Servandoni. Ce livre provocant d’un jeune inconnu trouble le célèbre professeur qui, en réponse, lui fait une étrange proposition : « Je voudrais parler avec vous du rapport entre l’écriture et le fantasme, mais sans vous connaître, lui écrit-il. Par lettres. » Ainsi commence une correspondance équivoque. Le charme de ce jeu littéraire se rompt le jour où Barthes, ayant commandé un texte à Guibert, abat ses cartes : « Il m’a fait écrire un texte, La Mort propagande n0 0, raconte Guibert. Il devait écrire une préface. Mais il a posé comme condition que je couche avec lui. Et pour moi ce n’était pas possible. A cette époque, je n’aurais pu avoir un rapport avec un homme de cet âge. »

La Mort propagande frappe Michel Foucault, qui souhaite rencontrer son auteur. Guibert trouve aussitôt chez lui ce que Barthes lui refuse : « Un maître, une influence morale. » Entre eux se crée une relation faite de fascination réciproque. Foucault jouit alors d’une autorité intellectuelle considérable. Le succès médiatique des Mots et les Choses a fait de lui le nouveau maître à penser de l’intelligentsia française ; son action au sein de l’institution universitaire lors de la création de l’université « gauchiste » de Vincennes, puis dans les combats en faveur des prisonniers, des immigrés, des homosexuels, lui donne un prestige considérable auprès de la jeunesse étudiante. Foucault est l’héritier de l’esprit de Mai 68. C’est aussi un styliste éblouissant.

QUAND Guibert fait sa connaissance, Foucault vient de publier coup sur coup Surveiller et punir, sur l’enfermement carcéral, et La Volonté de savoir, présenté comme le premier tome d’une ambitieuse Histoire de la sexualité. Pour Foucault, la sexualité n’est jamais plus présente que lorsqu’elle est apparemment interdite. Car la société met alors tout en oeuvre pour contraindre les individus à reconnaître ce qu’ils sont censés ignorer. Tout est bon - religion, médecine, éducation, hygiène publique... - pour conduire le sujet à amener au jour ce qui doit être caché. Là où le sexe est banni, le discours sur le sexe occupe toute la place. Or voilà que se présente un jeune homme qui consacre son talent à son corps, c’est-à-dire à son sexe. L’oeuvre de Guibert est un aveu ininterrompu des exigences, des douleurs, des plaintes, des plaisirs de son homosexualité. Chaque désir, chaque érection, chaque orgasme, constituent une nouvelle assurance de la réalité du désir - c’est-à-dire la seule preuve de l’existence. L’écriture est une longue masturbation. Pour Guibert, l’écriture, la vie et le sexe sont une même réalité, une même continuité. Qu’il cesse d’écrire ou de bander, et c’est sa vie qui s’arrête. Comme en ce 27 décembre 1991 où, épuisé, il met fin à ses jours « pour cause de découragement absolu ».

Pour Foucault, l’omniprésence du sexe dans le discours contemporain n’est pas une « libération », comme on se plaît à le croire. Il voit plutôt dans ce besoin obsessionnel de dire la vérité sur le sexe la marque de la culpabilisation de notre société. Guibert est le symbole de la contrainte maladive aux « aveux impossibles ». Et de la souffrance qu’elle provoque, tant son univers romanesque est douloureux et tant le désir y est lié au dégoût. Guibert est le prisonnier de l’aveu, le prisonnier de l’écriture. L’écriture s’écoule de son corps comme une liqueur mauvaise. La quantité de livres écrits par lui en si peu d’années est impressionnante. Ce sont des livres courts, rédigés à la hâte, aussitôt publiés. Ses livres sont des excroissances de son Journal, c’est-à-dire du fil qui le retient à la vie. Jusqu’à la dernière minute, Guibert fournit de la copie à son éditeur. Il meurt le stylo à la main. Comme l’avait fait Michel Foucault, qui, sur son lit d’hôpital, corrigeait encore son dernier livre, Le Souci de soi.

A lire : Les Enfants perdus du siècle, de Frédéric Gaussen, PUF. Cet ouvrage présente ces textes dans leur intégralité ainsi que deux chapitres inédits : « Anatole France et Jean-Jacques Brousson, le secrétaire envoûté » ; « Jean-Paul Sartre et Olivier Todd, le reporter désenchanté ». Frédéric Gaussen

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