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Associations humanitaires | Marc Gentilini

Marc Gentilini, M. Croix-Rouge

1er juin 1999 (La Recherche)

PARIS, 1er juin 1999 (La Recherche)

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« J’ai gardé de l’adolescence cette tentation de refaire le monde sans arrêt »

Petit-fils d’un immigré italien, il a dirigé pendant trente ans le service des maladies infectieuses et tropicales, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, d’où est parti, en 1983, le ganglion qui a permis la découverte du virus du sida. Doté d’une boulimie de responsabilités mandarinales et associatives, il préside aujourd’hui la Croix-Rouge française.

« Bonjour monsieur ! Gentilini ». Les quatre syllabes sont sa seule entrée en matière. Austère, presque ascétique, le professeur Marc Gentilini se présente dans un claquement de talons, engoncé dans un costume noir d’une discrète élégance, égayé par la rosette d’officier de la légion d’honneur. « C’est la seule fantaisie, explique-t-il, que je me suis octroyée. »

L’un des derniers grands mandarins, l’actuel patron de la Croix-Rouge n’aime guère la familiarité. Dans le service des maladies infectieuses et tropicales qu’il a dirigé à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière durant trente ans, le personnel ne l’appelait que « Monsieur ». Et les treize enfants adoptés ou élevés par ce célibataire peu conformiste dans une petite gentilhommière du XVIIIe siècle dans l’Essonne lui donnent du « Doc ».

Chez Gentilini, la distance est revendiquée et l’étiquette magnifiée. Non sans un brin d’affectation. Au point de revendiquer la distribution au personnel médical méritant de la défunte « médaille des épidémies ». Autant de hochets, autant de repères nécessaires à un esprit rebelle qui peut s’insurger, dans un même mouvement, contre l’envahissement des antennes paraboliques, la laideur des graffitis, la bêtise du journal télévisé ou la soif de pouvoir des associations. Ou encore s’en prendre aux « quadras du sida », ces anciens élèves qui ont bâti toute leur carrière sur la médiatisation de l’épidémie. Courtois toujours, le professeur a la dent dure : « L es médecins de la génération sida sont pour la plupart assez satisfaits d’eux-mêmes ».

Profession de pessimisme. Chez Gentilini, le respect de l’autorité est pour beaucoup une façade. Et surtout une défense immunitaire contre ses propres débordements. Belle âme tourmentée qui a écrit de fort belles pages sur « le reproche muet des abbayes perdues », le professeur Gentilini ne s’habitue pas à la « douleur du monde (1) » . Ce chrétien fait profession de pessimisme : « Si j’avais été Dieu, répète-t-il, j’aurais fait le monde autrement. » Et d’insister : « Je crois avoir gardé de l’adolescence cette tentation de reconstruire le monde sans arrêt. »

Sacré programme qui amène l’ado Gentilini à se lever vers quatre heures « à la fraîche », et à se contenter souvent, à l’heure du déjeuner, d’un bout de quiche. Histoire de ne pas prendre de retard sur le programme de reconstruction qu’il entreprend, dès l’aube, en réfléchissant aux lettres incendiaires qu’il dictera à sa secrétaire. « S’il y a un paradis, poursuit-il, je pourrai réaliser tout ce que je n’ai pas eu le temps de faire ».

Disons que, pour l’instant, l’homme n’a totalement perdu son temps. Au début des années 1960, la France perd ses colonies. Ce petit-fils d’immigré italien est un des rares à s’intéresser à la parasitologie : « pas un poste budgétaire, pas un microscope, se souvient-il, les militaires ne s’occupaient plus de médecine tropicale, cela n’intéressait personne. » D’emblée, le professeur Gentilini transforme la parasitologie en une vraie discipline clinique. On ne se concentre plus seulement sur les parasites, on s’intéresse aux malades, qui jusqu’alors n’étaient même pas reçus au laboratoire de parasitologie de la Pitié. « Avec Gentilini, le microscope des biologistes s’ouvre enfin sur le monde, explique Gilles Brucker, qui fut son interne ; la parasitologie s’oriente vers les grandes pathologies qui touchent un quart de l’humanité. » Vaste « gourbi » à en croire son propre patron, le service de maladies infectieuses et tropicales reçoit aussi bien des travailleurs maliens venus du fin fond du désert que des routards ou des PDG à leur retour d’Afrique. Avec un souci constant d’humanisation : « L e malade, martèle Gentilini, a toujours raison. »

La montée en puissance de l’épidémie du sida, dont il prend très vite la mesure, le propulse à la tête d’un véritable empire hospitalo-universitaire. A son départ en 1998, le professeur Gentilini dirige trois services : parasitologie, médecine tropicale, santé publique. Avec en prime une unité de recherche de l’INSERM et un institut Santé et développement. Une vraie pieuvre.

Entrepreneur de santé publique. Un jour de 1983, un ganglion part du service de Gentilini vers l’Institut Pasteur. Le porteur de ce viatique n’était autre que Willy Rozenbaum, un des innombrables élèves formés à la Pitié-Salpêtrière. Cette démarche permettra à l’équipe du professeur Montagnier de découvrir le virus. Le service du professeur Gentilini est rarement cité dans les travaux consacrés à cette découverte. D’où une certaine amertume.

Plus clinicien que chercheur, Marc Gentilini est d’abord un entrepreneur de santé publique. « Activiste, il était toujours prêt à mettre sur pied des programmes et lancer des concepts, même si après il se désintéressait très largement de la gestion de ces programmes » raconte l’un de ses successeurs. Et d’ajouter : « I l nous a forcés, nous chercheurs, à aller chercher ce que lui-même, sur le plan scientifique, n’allait pas forcément tenter de découvrir. » La « logique de territoire », comme le dit un chercheur, finira par l’emporter sur la cohérence scientifique : « C ’était une espèce de bazar qu’il a fallu éclater pour le rendre plus performant. »

Parti à 69 ans seulement, le professeur Gentilini n’est pas véritablement remplacé. Trop lourd, l’héritage est dispersé, non sans mal, entre plusieurs de ses anciens élèves. « Ce sont tous des gens de caractère, explique-t-il, je n’ai pas promu des larves. » Les mauvaises langues affirment que Gentilini a promu des femmes parce qu’il avait auparavant découragé beaucoup de vocations masculines. « Tout est hors de commun chez lui, affirme un médecin de la Pitié , même la petitesse. » « Mieux vaut être avec lui que contre lui », confie un autre de ses anciens collaborateurs. Ce que l’intéressé concède bien volontiers : « J e ne mords pas le premier, mais je ne lâche pas après, sauf si on me demande pardon ».

Que de responsabilités en tout cas accumulées dans ce parcours glorieux. Sa boulimie l’entraîne sur de multiples chemins de traverse : organisation panafricaine de lutte contre le sida, Académie de médecine, conseil scientifique de l’Agence française du sang, Fondation pour la recherche médicale, Société de pathologie exotique. Autant de titres qu’il égrène à la façon des boules du chapelet qui ne le quitte guère.

Jardin secret. Sa curiosité le porte aussi vers le monde associatif. Actif contre la violence urbaine, Gentilini crée également en 1968 le comité médico-social d’aide aux migrants ou préside l’association française des fondations Raoul Follereau. Un jour en Haïti, pour former de futurs médecins, un autre dans les Yvelines, où il inaugure un centre d’écoute pour jeunes en difficuté. Sans parler de ses activités de conseiller municipal ou de suppléant du député barriste Pierre André Wiltzer.

L’Afrique reste son jardin secret. Fort d’un véritable don d’ubiquité, voici Gentilini au Zaïre pour évaluer la réalité de l’épidémie de choléra avec le ministre Douste-Blazy. Ou encore en Côte-d’Ivoire avec Michel Roussin pour son premier voyage. Ou enfin tout récemment au Gabon pour convaincre le président Bongo de créer une antenne de la Croix-Rouge. « L’hôpital aura été une espèce de centre carcéral, explique cette victime consentante, je m’y suis rarement amusé, à l’exception de quelques permissions de sorties en Afrique. »

Jean Mouchet, pur chercheur et homme de terrain, un des auteurs aussi de l’ouvrage de référence sur les maladies tropicales qu’a coordonné Gentilini (50 000 exemplaires(2)) témoigne de cette passion africaine : « C ’est un humaniste très orienté vers le tiers-monde, qui ne court pas après le fric et fait preuve de beaucoup de désintéressement, de générosité ». Sans pour autant, même au fin fond d’une capitale africaine, oublier les devoirs liés à son rang : « Gentilini adorait rencontrer les ministres. » Jean Mouchet le vit attendre à trois reprises le ministre de la Santé de Sankara au Burkina, qui n’honora jamais son rendez-vous : « C e n’était qu’un petit sauteur, qui a fini en cabane, mais peu importait à Gentilini qui se montrait toujours respectueux de l’autorité. »

Etonnant alliage d’un classicisme achevé et d’une totale indépendance d’esprit. Proche de Jacques Chirac, Gentilini est au mieux avec Bernard Kouchner ou avec l’ancien ministre de la Coopération Jean-Pierre Cot, qui lui a fait obtenir la Légion d’honneur sous le premier septennat de François Mitterrand. Capable d’un long éloge du colonialisme, Gentilini s’élève contre la distribution des fonds du Sidaction qui oublie systématiquement les Africains. Souvent consulté par Mgr Lustiger, il part en guerre contre le refus du préservatif par le pape Jean-Paul II. « Quand on ne pratique pas un sport , explique-t-il publiquement à propos des hommes d’Eglise , il vaut mieux s’abstenir d’en poser le s règles. »

Assaut à la hussarde. Il y a de l’anar de luxe chez ce grand mandarin. L’installation d’une immense tente de la Croix- Rouge, avenue Georges-V, pour abriter les dons pour les Kosovars s’est faite sans attendre l’autorisation du préfet de police. Le professer Gentilini a été en effet propulsé, en juin 1997, à la tête de la Croix Rouge française. L’assaut fut mené à la hussarde, sans ménagement pour les sortants. A l’époque, le Canard enchaîné a même dénoncé l’aide qu’aurait apportée Bernadette Chirac à son ami Gentilini. Lequel balaie les accusations d’un revers de la main : « C ette campagne a été alimentée par un quarteron de médiocres. » Tout en admettant : « C ’est vrai, j’ai pris le pouvoir, il fallait d’urgence faire le ménage. » Qu’il rencontre régulièrement le président de la République pour évoquer le drame du Kosovo ou qu’il dîne avec l’actuel ministre de la Défense, Gentilini est très souvent consulté. A l’image des vieux sages africains : « L es politiques, explique-t-il, devraient se servir davantage des barbiers du roi que nous sommes pour plaider leurs causes. »

Dans le TGV qui le menait récemment à Bruxelles en compagnie du professeur Schwarzenberg, le maître d’hôtel s’avance à la fin du repas. Histoire de demander un autographe à celui qui fut un très éphémère ministre de la Santé. Mais il ignore le professeur Gentilini. Lequel, aujourd’hui encore, en éprouve une légère frustration. Comme s’il regrettait, dans une vie bien remplie, de ne pas avoir été ministre. « Après tout, confie-t-il, j’en valais bien d’autres. » Dieu ou ministre, il est temps de choisir.

JULIEN NAEL est journaliste.

(1) Plusieurs citations sont empruntées au passionnant livre d’entretiens du professeur Marc Gentilini avec le journaliste Jean-Philippe Caudron, Tempérer la douleur du monde , Bayard Editions/Centurion, 1996.

(2) M. Gentilini, Médecine Tropicale , Paris, Flammarion Médecine Sciences, 1993.

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