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Des droits politiques des immigrés et de nos combats pour survivre au sida

2 avril 2002 (lemegalodon.net)

PARIS, 2 avril 2002 (Migrants contre le sida)

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Par Reda Sadki et Jamal El Baouch
Migrants contre le sida

Cet article répond à une demande concernant notre point de vue sur les élections présidentielles.

Il est ironique de se voir demander nos « exigences » en vue des présidentielles, alors que la plupart des séropositifs issus de l’immigration sont interdits de droit de vote et des droits politiques. Les étrangers ont pourtant les mêmes devoirs que les Français, sans pour autant avoir les mêmes droits. Les droits politiques sont un moyen pour peser dans la société. Le débat sur le droit de vote pose la question de la reconnaissance d’une communauté entière (1). Alors que cette question du droit de vote fait l’objet de toutes les manipulations politiques, quelle est sa pertinence (à l’heure des présidentielles) pour les séropositifs issus des communautés maghrébines et africaines dans leur lutte pour survivre au sida ? Même si la revendication du droit de vote ne répond pas en elle-même aux besoins des séropositifs les plus exposés sur le front de l’épidémie aujourd’hui (un toit, un travail, l’arrêt des expulsions, la carte de dix ans, une vraie couverture maladie...), sans droits politiques il est clair que les combats menés par les séropositifs d’origine arabe et africaine et leurs proches pour l’égalité des droits resteront sans issue.

Si l’histoire politique de nos combats pour survivre au sida reste méconnue, c’est qu’elle est la face cachée de la « lutte contre le sida » menée par la santé publique officielle et par les associations classiques issues de la mobilisation des homosexuels « blancs » face à l’épidémie. Après vingt et un ans d’épidémie, le bilan est lourd : au moins 15 000 des plus de 35 000 hommes et des femmes morts du sida en France étaient des immigrés et des enfants d’immigrés, pour moitié d’entre eux issus de la communauté maghrébine (la France est le seul pays au monde au sein duquel une minorité arabe a été frappée de plein fouet par l’épidémie). La jeunesse maghrébine des cités payera, à partir du milieu des années quatre-vingt, un tribut hors toute proportion à la maladie, du fait de la misère de la prohibition, du partage des seringues et de l’inexistence de l’information sur la transmission du virus. L’arrivée de la poudre, suivie de près par le virus, transformera de nombreux lascars en zombies amaigris (2). L’enjeu n’était pas la lutte contre le sida mais d’abord de survivre au sida. Ainsi des réseaux d’entraide entre galériens, abandonnés seuls face à l’épidémie, condamnés à la prison et à l’expulsion, permettront aux concernés d’organiser non seulement leur propre survie quotidienne mais aussi l’apprentissage des pratiques permettant de minimiser la transmission du virus.

Quelle est la situation après deux décennies ? Il n’est plus possible pour la santé publique officielle, malgré ses oeillères, de nier la réalité accablante des inégalités structurelles de l’épidémie en France (3) car elles n’ont cessé de se creuser. En effet, les séropositifs de l’Hexagone sont de plus en plus souvent des Arabes et des Noirs issues des ex-colonies françaises, des hommes et des femmes, majoritairement des précaires de la banlieue parisienne et des périphéries d’autres grandes villes. Si le sida n’est plus la priorité de la santé publique, c’est aussi pour cela. L’énorme majorité de ceux et celles qui décèdent encore du sida sont d’origine maghrébine ou africaine. Quatre-vingts pour cent des femmes séropositives sont issues de l’immigration.

Nous pensons que plus de la moitié des nouvelles contaminations ont lieu au sein de nos communautés. Aujourd’hui, une deuxième épidémie se propage chez les Maghrébins de France. Elle vise notamment des femmes de toutes les générations (4) et des hommes ayant des pratiques sexuelles avec d’autres hommes mais ne se considérant pas forcément comme étant « à risque ». Pour les rescapés de l’épidémie du début des années quatre-vingt-dix, l’avenir reste incertain malgré la disponibilité des médicaments : nombreux sont ceux et celles qui doivent faire face à l’échec thérapeutique, à la co-infection (VIH et VHC), et à la permanence d’une relégation économique, sociale et politique impitoyable et apparemment sans issue individuelle.

Historiquement, la santé publique du xixe siècle légitima sa préoccupation pour la santé des pauvres en arguant du danger que pourraient représenter — pour les nantis — les maladies de ces derniers (5). À la fin du xxe siècle, seule l’aggravation de l’épidémie et le creusement dramatique des inégalités entre les populations depuis l’arrivée des trithérapies ramollira, vers la fin des années quatre-vingt-dix, la chape de plomb entretenu par une santé publique officielle sourde (refusant d’entendre nos constats de terrain), aveugle (refusant de reconnaître les inégalités qui fondent l’épidémiologie, disposant d’outils obsolètes incapables d’appréhender la sociologie et l’économie politique de l’épidémie) et muette (refusant de rendre publics les chiffres du sida jusqu’à 1999, le prétexte de la stigmatisation servant ainsi à justifier l’immobilisme des pouvoirs publics) (6).

Le programme d’action de prévention du VIH en France 2002-2004, censé définir la politique en la matière, ne donne que peu de précisions sur les moyens ou les priorités d’action pour faire face aux constats de l’épidémiologie officielle. Concrètement, une seule nouveauté est apparue : le Comité français pour l’éducation à la santé (CFES) a rajouté quelques images bien propres de gens d’origine arabe et africaine dans les pubs télé ! (7)

Jusqu’au 1er décembre 2001, aucun politique n’avait émis la moindre déclaration publique sur cet état des lieux. Comme le résume Noël Ahebla, fondateur de l’association African Positifs, en France « on parle beaucoup du sida en Afrique, mais on oublie les Africains qui vivent ici ». Mais lorsque Bernard Kouchner évoque — une première pour un ministre dans l’histoire de l’épidémie, — les « migrants » lors de sa conférence de presse à l’occasion de la Journée mondiale contre le sida, c’est pour se cantonner à de vagues déclarations d’intentions. Par contre, il n’hésite pas pour déclarer comme objectif la lutte « contre l’exclusion dont sont parfois victimes, et pas parfois mais très souvent victimes, les personnes séropositives au sein même de ses communautés étrangères » (8). Que signifie cette déclaration ? En fait, il répond ainsi à la question implicite : qui est responsable du lourd tribut payé par les immigrés au sida ? Pourquoi passer sous silence les inégalités sociales face à la maladie ? Serions-nous en fait responsables de notre propre sort ? En se permettant d’émettre un jugement moral à l’égard d’une communauté tout entière, Bernard Kouchner répond d’une logique coloniale qui maintient le déni officiel des véritables responsables des inégalités dans l’épidémie. De telles accusations desservent les séropositifs issus de l’immigration qui se bagarrent pour les droits qui leur permettront d’affirmer leur existence au sein des communautés mais, surtout, au sein de la société française...

Ni la dévastation provoquée par le sida dans certains de nos pays d’origine, ni la difficulté des personnes touchées pour peser au sein de leurs communautés d’existence ne sauraient expliquer l’épidémiologie du sida au sein de la population étrangère. Si les immigrés sont frappés hors proportion par le virus, c’est la conséquence des choix politiques en matière d’immigration et de santé publique. Depuis au moins 40 ans, nous avons été parqués aux périphéries des villes, des bidonvilles au HLM. L’objet premier de la politique de l’immigration n’a jamais été le bien-être de cette frange de la population mais, au contraire, son contrôle social et policier et sa mise à profit pour l’économie nationale. Les immigrés sont les premiers touchés par les mesures d’austérité économique en matière de protection sociale : nous sommes trois à quatre fois plus souvent démunis d’une couverture complémentaire que les Français, et dix fois plus souvent sans aucune couverture sociale (9). Ces inégalités précèdent l’arrivée de l’épidémie. Mais c’est le déni par la santé publique officielle des véritables causes de la « vulnérabilité des migrants » (c’est-à-dire des inégalités) et l’immobilisme des pouvoirs publics qui sont directement responsables de la disparition programmée d’un pan entier de la population immigrée par la maladie du sida.

Hier comme aujourd’hui, la possibilité de vivre et de se soigner dans la dignité dépend d’abord de son statut et de son pouvoir social dans la société française. Il serait naïf de croire qu’un candidat à la présidentielle prendra parti pour une minorité de gens malades, pauvres, et immigrés qui vivent en banlieue. Les populations projetées sur le front du sida aujourd’hui sont précisément celles qui sont dans la ligne de mire des discours sécuritaires érigés en « première préoccupation des Français ».

Alors que les homosexuels « blancs » disposaient, dès l’arrivée de l’épidémie, de relais dans les hautes sphères politiques, ce n’est clairement pas notre cas. Une telle logique de « lobby » auprès des puissants ne fonctionnera pas pour nous, au mieux (!) elle aboutira à la constitution d’une petite élite associative et médicale vivant sur la misère des immigrés malades du sida.

Malgré ce contexte plutôt glauque, l’histoire des luttes de l’immigration démontre que nos luttes collectives — loin des salons des partis politiques et des cabinets ministériels — ont déjà été capables d’ébranler les inégalités sociales les plus profondément inscrites dans la société française. Sur la question du sida, nous savons que l’enjeu réel réside non pas dans notre intervention pendant la campagne présidentielle mais dans le redoublement de notre acharnement à reconstruire, dans la durée, une lutte pour survivre au sida, pour répondre aux besoins des séropositifs les plus pauvres, ici et dans nos pays d’origine, fondée sur le même objectif que toutes les autres luttes sociales menées par les immigrés : l’égalité des droits.

(1) Aujourd’hui les étrangers, hier les femmes, les pauvres ou les colonisés, cf. notre entretien du 28 novembre 2000 avec Saïd Bouamama, « J’y suis j’y vote », http://www.survivreausida.net/radio/2000/001128.html

(2) Les loubards transformés en zombies amaigris. Pris au piège de l’héroïne, no futur pour les « starshooters » de Champigny, par Virginie Barré, in La « Beur » Génération, numéro spécial de Sans Frontières (1986).

(3) Lire, à ce sujet, notre dossier La santé publique face aux oubliés de la maladie, décembre 2001, http://www.survivreausida.net/dossiers/disparus/

(4) Sur 10 femmes séropositives, huit d’entre elles étaient monogames et convaincues de la monogamie de leur partenaire masculin, ce qui en dit long sur la responsabilité des hommes dans l’épidémie.

(5) Lire à ce sujet, Betrayal of Trust : The Collapse of Global Public Health, de Laurie Garrett, éds. Hyperion (2000).

(6) Lire à ce sujet, L’Institut de veille sanitaire récidive : une dose de mépris et du déni en prime, 30 novembre 2000, http://www.survivreausida.net/news/2000/11/001130a.html.

(7) À propos des campagnes du Comité français pour l’éducation à la santé, lire Le CFES découvre les immigrés, 11 juillet 2000, http://www.survivreausida.net/news/2000/07/000711a.html.

(8) Intervention de Kouchner et commentaire de Migrants contre le sida, 4 décembre 2001, http://www.survivreausida.net/radio/2001/011204.html

(9) Guide de la protection sociale des étrangers en France (éds. Syros, 1996).