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Antonio Ugidos | Chiffres du sida | Politiques de santé

Le CRIPS et les malades immigrés : de la tergiversation à la déclaration de l’état d’urgence (1990-1998)

9 novembre 2001 (Migrants contre le sida)

PARIS, 9 novembre 2001 (Migrants contre le sida)

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Entre 1990 et 1998, le Centre régional d’information et de prévention du sida (CRIPS), un organisme financé par le Conseil régional d’Île de France et la Préfecture de la région, a nourri, entretenu et justifié l’immobilisme des pouvoirs publics responsables de la disparition programmée de 15 000 immigrés et enfants d’immigrés morts au sida en France. Les termes du débat énoncés par le CRIPS ont également freiné la reconnaissance par les professionnels de santé et les associations classiques de lutte contre le sida (d’AIDES à Act Up) de la légitimité de la question de l’immigration et du sida, c’est-à-dire de l’urgence de débloquer des moyens à la hauteur des besoins des séropositifs les plus pauvres en France et dans nos pays d’origine du Maghreb et du reste du continent africain.

Bien sûr, le CRIPS n’est pas la seule institution mise en cause : c’est pourquoi Migrants contre le sida a déjà décrit, dans de précédents articles ou campagnes, les conséquences mortifères du mépris de l’Institut de veille sanitaire (InVS), de la lâcheté de la Direction générale de la Santé (DGS), du paternalisme du Comité français pour l’éducation à la santé (CFES), de l’immobilisme de Sida Info Service, de l’hypocrisie d’Ensemble contre le sida (ECS), ou de la parodie de l’Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS). Comment et pourquoi des professionnels de santé — majoritairement issus de la mobilisation des homosexuels blancs pour survivre au sida, débordant de bonne volonté et probablement sans intention de nuire — se sont-ils rendus complices de la relégation des malades les plus pauvres par les pouvoirs publics ?

Pourquoi répondre à cette question ?

Répondre à cette question est important non pas pour culpabiliser ou diaboliser ceux et celles qui sont mis en cause, mais pour d’autres raisons : pour identifier les responsables de la gestion de la misère des séropositifs hier et aujourd’hui, pour imposer notre exigence de justice et de dignité pour les oubliés de la maladie et leurs proches, pour développer une contre-information efficace démontrant qu’il est possible et urgent de transformer les vestiges de la « lutte contre le sida » menée par les homosexuels blancs et leurs alliés pour qu’elle s’engage enfin aux côtés de toutes les populations projetées aujourd’hui sur le front du sida (tout autre choix aboutirait à sa disparition).

Tout commence par un mensonge

Tout commence par un mensonge. En 1990, les organisateurs de la Quatrième rencontre du CRIPS déclaraient : « Aucune donnée épidémiologique ne permet aujourd’hui de mesurer l’importance du risque-SIDA dans cette population et de la désigner comme particulièrement atteinte. » C’était une contre-vérité, justifiée par la hantise de ne pas stigmatiser. En fait, les médecins de santé publique et le ministère avaient déjà connaissance des chiffres du Réseau national de santé publique (devenu en 1999 l’Institut de veille sanitaire), qui comptabilisaient déjà (certes avec d’énormes lacunes) l’origine "africaine" (du Maghreb et du reste du Continent) d’une proportion croissante des malades faisant l’objet d’une déclaration de cas de SIDA en France. Le refus de la santé publique officielle de cerner ou de répondre à explosion de l’épidémie chez les populations précaires pendant la dernière décennie a été fondé, jusqu’à 1996, sur ce mensonge.

1996 : la santé publique officielle avance en tâtonnant

En 1996, Florence Lot du RNSP présentait dans le cadre d’une nouvelle rencontre du CRIPS, devant un public associatif restreint, quelques chiffres attestant des dégâts de l’épidémie du sida au sein de la population étrangère. La poignée d’associations bénéficiant déjà de petites subventions ministérielles pour faire de la prévention primaire (et ne rien faire pour les malades eux-mêmes) s’en est félicité à l’époque. Pour quelques professionnels de santé (notamment pour certains issus des classes moyennes de l’immigration) la prise de conscience concernait non pas l’ampleur de l’épidémie mais de nouvelles possibilités offertes pour leur plan de carrière par la spirale du lourd tribut payé au sida par leurs « frères et soeurs » immigrés. Pourtant, Migrants contre le sida déclarait déjà : faire reconnaître, avec dix ans de retard, le lourd tribut payé par les immigrés au sida n’est pas une victoire ou une fin en soi (bien au contraire), ce qui compte est notre capacité à faire du rapport de force pour débloquer des moyens important pour répondre aux besoins des malades les plus précaires.

1998 : le CRIPS ouvre les yeux

Le 2 novembre 1998, lors d’une réunion inter-associative, Migrants contre le sida rappelait à Emmanuel Ricard, un médecin de santé publique français blanc responsable du poste « Afrique » au CRIPS, le non-respect de l’engagement pris en 1996 avec le Réseau national de santé publique : publier les chiffres sur l’épidémie du sida au sein de la population étrangère. Nous avions alors proposé au CRIPS d’organiser, avec d’autres associations issues de l’immigration, une rencontre autour de l’évolution des chiffres « officiels » et de l’inadéquation entre le lourd tribut payé à la maladie par les immigrés et la répartition des moyens de la lutte contre le sida.

Le 17 décembre 1998, Emmanuel Ricard organisait — sans la participation des premiers concernés (réduits au rôle de simples figurants devant des intervenants institutionnels)— la 33e rencontre du CRIPS avec comme thème Sida et migrants : une épidémie cachée ? Après huit ans d’interrogations (faut-il une prévention spécifique ?), le CRIPS affirmait enfin dans sa lettre d’information (n° 49) : « Des actions spécifiques en direction de ces populations deviennent urgentes, tant pour la prévention que pour la prise en charge. » (Trois ans plus tard, Emmanuel Ricard occupe un poste de dirigeant du premier programme de santé publique issu de ce constat).

Une épidémie cachée pour une santé publique aveugle

Si l’épidémie a été « cachée », ce n’est que par les [oe]illères politiques et culturelles de la santé publique officielle, qui a laissé l’épidémie tuer les immigrés et leurs enfants pendant vingt ans. Aujourd’hui, le Ministère déclare comme cibles officielles des campagnes de prévention les « homosexuels » (en fait uniquement les homosexuels blancs parisiens) et les migrants d’Afrique sub-saharienne. Les associations classiques en pleine déliquescence lui ont emboîté le pas. Pour autant, il serait naïf d’imaginer que la situation s’est aujourd’hui inversée : certes, on parle des « migrants », mais au-delà de l’effet de mode, les premiers concernés, les malades issus de l’immigration, n’ont pas plus de pouvoir social ou politique et rien n’a changé dans leur vie quotidienne.

En 1995, Toufik Abdalla prédisait que la question des migrants « monterait à la surface », rajoutant avec un cynisme amer que « les questions ont été abordées dans l’ordre d’importance [sociale] des groupes concernés »... Hier comme aujourd’hui, la possibilité de vivre et de se soigner dans la dignité dépend d’abord de son statut et son pouvoir social dans la société française. L’enjeu, aujourd’hui comme hier, demeure de soutenir les luttes autonomes des malades les plus pauvres pour survivre au sida et pour l’égalité des droits face à la maladie. L’exemple du CRIPS démontre qu’il est parfois possible pour une institution française de s’interroger et même de changer d’avis. L’étape suivante serait pour le CRIPS de jouer pleinement son rôle d’information, non plus pour l’aristocratie associative et médicale, mais en consacrant la totalité de ses moyens au service des malades les plus précaires en lutte pour survivre au sida.

Documents joints

Lettre du CRIPS n° 10 - juillet 1990 (PDF, 325.6 ko)

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