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Campagne nationale de prévention : le CFES découvre les immigrés

11 juillet 2000 (Migrants contre le sida)

PARIS, 11 juillet 2000 (Migrants contre le sida)

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Chronique « Survivre au sida, pour l’égalité des droits face à la maladie »

Lire le dossier de presse de la Campagne nationale de prévention 2000.

Pour la première fois, les immigrés sont explicitement une des populations cibles de la campagne nationale de prévention préparée par le Comité français pour l’éducation à la santé (CFES) et lancée le 3 juillet 2000. Pendant des années d’immobilisme, Pierre Lemonnier, jeune mais pas très dynamique cadre de la santé publique, avait laissé dormir le dossier « migrants », auquel cet organisme chargé des campagnes d’information (sida, vaccins, etc.) pour le compte du secrétariat à la Santé consacrait moins de 1 % de son budget annuel de 200 millions de francs.

Aujourd’hui, le CFES semble avoir opéré un changement de politique et s’est enfin décidé à briser ses propres tabous et son déni du droit des immigrés à l’information sur le sida. Les pressions de Migrants contre le sida y sont pour quelque chose. Paradoxalement, ce n’est pas une victoire car le CFES refuse de dialoguer avec les premiers concernés et, surtout, refuse de reconnaître que si les immigrés paient un lourd tribut au sida, l’enjeu de santé publique est d’abord l’égalité des droits face à la maladie.

Dans son dossier de presse, le CFES reconnaît que la découverte par les étrangers de leur séropositivité intervient beaucoup plus tardivement que chez les Français : les étrangers sont au moins deux fois plus touchés par le sida que les nationaux. Mais, selon le dossier, les facteurs qui interviennent dans le retard au dépistage et à la prise en charge des étrangers relèveraient uniquement des déficiences des immigrés eux-mêmes : « méconnaissance de la maladie » (lire : les Arabes et les noirs sont des ignorants), « réticence au recours à la contraception » (lire : les Arabes et les noirs refusent de mettre la capote), « crainte de la stigmatisation et du rejet de la communauté d’origine » (lire : les immigrés sont intolérants), etc. Sous-jacent, il y a l’accusation que ce sont nos cultures arriérées ou « traditionnelles » (en opposition à une culture française de facto jugée moderne, éclairée, etc.). qui freineraient la prévention. Bref, pour le CFES, si nous payons un lourd tribut au sida, c’est de notre faute ou encore la faute de nos cultures.

En adoptant une telle position, le CFES prend vraiment les immigrés pour des imbéciles : croyez-vous, chers spécialistes de santé publique, que nous accuser d’être responsable de notre propre sort peut constituer le fondement d’une véritable politique de prévention ? Pensez-vous que s’il renie sa culture, ses origines, ceci améliorera les conditions de vie d’un malade du sida ? Est-il pour vous inimaginable de mobiliser et de fêter la richesse, le dynamisme et la diversité de nos cultures en mouvement ? Les femmes immigrées comme les jeunes homos d’origine arabe et africaine, qui payent un lourd tribut à la maladie, ont bien trouvé des façons d’affirmer et de revendiquer, de lutter à la fois contre la maladie et contre le conservatisme social et l’ordre moral avec son habillage religieux ou culturel, sans pour autant renier leurs cultures d’origine.

La véritable cause de la « vulnérabilité » des immigrés à l’infection à VIH se trouve dans le système de soins français et la politique de santé publique qui est, aujourd’hui comme hier (avant l’arrivée du sida), fondée sur l’inégalité. Elle repose en effet sur une discrimination notoire quant à l’accès à l’information et l’accès aux soins, écartant de fait les pauvres, les immigrés, avec ou sans papiers. Dans le même sens, depuis les Lois Pasqua de 1993, l’accès à la sécurité sociale (et donc à l’assurance maladie) est refusé aux étrangers (dits) en situation irrégulière. Cette année, la mise en place de la couverture maladie universelle a légalisée cet apartheid médical et social. Une politique de prévention qui nie cette réalité, qui refuse de la dénoncer et de participer à sa transformation, est vouée à l’échec.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Dès 1998, Migrants contre le sida avait critiqué publiquement l’inaction du CFES et n’avait jamais relâché la pression : assez d’immobilisme, assez du prétexte de la stigmatisation. « La mise en place d’un important front de lutte contre le sida se fait, depuis bientôt dix ans, avec des moyens dérisoires, loin d’être à la hauteur de l’épidémie qui frappe les communautés immigrées », nous déplorions à l’époque.

En janvier 2000, Migrants contre le sida rencontrait deux agences de communication pour les aider à répondre au nouvel appel d’offres du CFES, car pour la première fois l’appel d’offres demandait des propositions concernant la communication en direction des immigrés. Quelques semaines plus tard, nous apprenions le départ de Pierre Lemonnier et l’embauche de Sélim el-Amouri, un professionnel de la santé inconnu des militants immigrés du sida. Pendant ce temps-là se réunissait un comité de pilotage au sein duquel se côtoient représentants des associations classiques et ceux du ministère, mais qui exclut les associations immigrées de lutte contre le sida.

Au CFES, on est très fier d’avoir embauché un professionnel d’origine maghrébine : comme à Sida Info Service, les institutions françaises ne comprennent pas pourquoi nos revendications ne sont pas satisfaites par l’embauche d’au mieux une petite poignée de « représentants » que nous ne connaissons pas et qui n’ont aucun contact avec la réalité quotidienne des malades du sida d’origine arabe et africaine. Migrants contre le sida refuse cette logique de représentativité, car elle ne peut qu’aboutir à la mise en place d’une petite élite « comprador », complices de tous les mauvais coups de la santé publique officielle contre la santé des immigrés, surtout si l’arrogance de ces professionnels de la santé est telle qu’ils refusent même de travailler avec les premiers concernés.

Au fond, ce n’est pas étonnant si le résultat est aussi peu probant : le CFES a fait ses choix, il a sciemment tout fait pour exclure les premiers concernés de toute participation à la mise en place de sa campagne de prévention. Et ce n’est pas le recours, une fois le programme de la campagne bouclée, à une ou deux associations « représentatives » (lire : financées par le CFES et/ou le Ministère) qui rendra crédible sa campagne.

La semaine prochaine : notre chronique Survivre au SIDA décortique le contenu des actions proposées par le CFES dans le cadre de sa campagne de prévention en direction des immigrés. Ce qui doit changer, pour mettre en place une véritable politique de prévention ciblée.