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Chiffres du sida | Florence Lot

Interview du Dr Florence Lot : ne pas stigmatiser, prétexte à l’immobilisme

7 juin 1999 (Migrants contre le sida)

PARIS, le 7 juin 1999 (Migrants contre le sida)

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En 1997, pour le RNSP (InVS), le sida au sein de la population étrangère n’était pas une priorité.

Migrants contre le sida : Votre synthèse des chiffres (1996) est-elle la première à analyser l’épidémie du sida dans la population étrangère en France ?

Dr Florence Lot (Réseau national de santé publique) : Oui, il y a très peu de données. Grâce à la surveillance du SIDA on dispose de la nationalité, même si ce n’est pas parfait parce que les sujets d’origine étrangère n’apparaissent pas dans les statistiques.

À partir de la nationalité on a des données à minima. Je pense que ça serait effectivement bien mieux d’avoir le pays d’origine. On cernerait beaucoup mieux l’épidémie chez ces personnes-là.

Non seulement le sida frappe disproportionnellement la population étrangère, mais en plus les personnes étrangères découvrent leur séropositivité lorsqu’elles tombent malades...

Oui, elles n’ont pas été dépistées auparavant. C’est vraiment un problème d’accès au système de soins, au dépistage, en général. Effectivement le sida est révélateur de la mauvaise intégration, de la mauvaise information des étrangers... Peut-être que les campagnes d’information n’étaient pas suffisamment ciblées...

Vos chiffres remettent-ils en cause la politique actuelle de prévention en direction des migrants (ou plutôt l’absence de politique ciblée) ?

Je ne mets pas en cause ce qui est fait. D’abord je ne connais pas très bien les actions qui sont entreprises. En tout cas, il y a encore des choses à faire.

L’épidémie est partagée, à peu près à part égal, entre Maghrébins et Africains...

Mais, bon, c’est à mettre en regard avec l’ensemble de la population qui est sur le territoire. De toute façon il est clair que la prévalence est supérieure chez les sujets d’Afrique sub-saharienne...

À cause de la séro-prévalence dans les pays d’origine ?

C’est ça.

On fait face à une épidémie qui de notre point de vue, frappe les communautés maghrébines et africaines de plein fouet. Difficile, sur le terrain, de faire la différence. Mais l’épidémiologie fonctionne sur l’a priori du pays d’origine, comme si l’épidémie du sida au sein de la population immigrée était « importée » de nos pays d’origine...

C’est vrai qu’en nombre de cas, c’est à peu près équivalent. La situation en France n’est pas forcément superposable à celle qui est observée dans d’autres pays. C’est clair qu’il y a des facteurs sur le territoire français qui jouent, comme la toxicomanie. Par exemple pour les personnes d’Afrique du Nord, ils peuvent être marginalisés en France ou avoir des comportements du fait de leur mauvaise intégration qui font qu’ils sont plus à risque... Ça mérite qu’on s’en occupe autant. C’est un peu comme ça qu’on devrait raisonner. C’est vrai qu’on a une espèce d’a priori, effectivement... par référence à l’épidémie sur le continent africain.

Le CNIL interdit la collecte de données sur l’origine géographique ou ethnique. Une exception devrait-elle être faite au vu de vos données ?

Non, je pense que ces chiffres suffisent à eux-mêmes, pour mener à bien les actions de prévention dans ces milieux-là.

Ces chiffres sont longtemps restés confidentiels, sous prétexte de ne pas vouloir stigmatiser...

On n’a jamais publié de données sur la nationalité. C’est peut-être une erreur de notre part. Mais, quand vous répondez au téléphone aux gens, vous vous rendez compte qu’au bout du fil, les gens ont une drôle de façon de penser. D’une manière générale, en ce qui concerne les cas de sida, on peut considérer qu’il s’agit de données sensibles.

Pensez-vous qu’il soit essentiel de creuser, d’approfondir les chiffres que vous venez de réunir, sur les étrangers en France au vu de la gravité de l’épidémie que révèle votre étude ?

Oui, je trouve que c’est important, c’est intéressant. De toute façon, la DGS connaît ces chiffres, je pense que ça suffit pour démarrer des actions au niveau national.

Faute de temps, il n’y a pas eu de publication dans le BEH, qui peut-être aurait eu plus de retentissement. C’est vrai que c’était un des projets suite à la réunion du CRIPS de 1996.

Dans le BEH, il y a depuis longtemps la catégorie « d’origine africaine » au sein de la catégorie hétérosexuelle...

Si on ne subdivise pas la catégorie « transmission hétérosexuelle, » on a l’impression qu’il y a une épidémie hétérosexuelle en France importante. C’est vrai, mais elle est en partie liée à une épidémie dans les pays d’Afrique et des Caraïbes. Donc en matière de prévention ce n’est pas du tout la même chose...

Peut-on dire que, dans ce cas-là, le souci de rassurer la population hétérosexuelle française a prédominé par rapport à la volonté de ne pas stigmatiser la population étrangère ?

De manière générale, en épidémiologie, on essaye de cibler les groupes à risque. Justement parce que c’est un des moyens pour faire de la prévention...

Pour le RNSP, est-ce une priorité d’approfondir ces chiffres, pour mieux comprendre ce qui se passe avec le SIDA au sein de la population étrangère ?

Priorité, je ne dirais peut-être pas ça. Mais c’est vrai que c’est quelque chose qu’on voudrait faire dans les mois à venir, on a de plus en plus de demandes là-dessus, et la réponse qu’on peut fournir actuellement n’est peut-être pas très satisfaisante.

propos recueillis en novembre 1997