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Téléphonie sociale

Lettre ouverte à Sida Info Service

13 mai 1998 (lemegalodon.net)

Bilan et évaluation de Migrants contre le sida à propos de la campagne radio de Sida Info Service en direction des communautés immigrées

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Reportage de l’émission radio :
10 questions à Sida Info Service

Paris, le 13 mai 1998

Monsieur le Directeur Yves Ferrarini
Sida Info Service

Objet : Bilan et évaluation de Migrants contre le sida à propos de la campagne radio de Sida Info Service en direction des communautés immigrées

Monsieur,

Les carences de la campagne de Sida Info Service « en direction des migrants », à laquelle nous avons été invité à participer, révèlent sans ambiguïté que, Sida Info Service, au contraire des principes de sa mission généraliste, n’a toujours pas inscrit l’action en direction de nos communautés comme une véritable priorité institutionnelle. Ni les bonnes volontés, ni le volontarisme, ne suffisent à masquer l’incapacité flagrante de Sida Info Service à s’adresser aux communautés immigrées et à prendre en compte les besoins des malades immigrés.

Parce que nous restons convaincus de la capacité de Sida Info Service de contribuer à une réelle mobilisation de solidarité avec les malades immigrés et leurs proches, nous demandons que :

  1. cette lettre soit inclue au rapport d’activité de la campagne radio,
  2. Sida Info Service inscrive la question de l’action en direction des communautés immigrées à l’ordre du jour de la prochaine réunion du conseil d’administration et convie des malades immigrés ou issus de l’immigration ainsi que des représentants d’associations immigrées pour en débattre ;
  3. Sida Info Service publie les comptes détaillés de la campagne radio en direction des « migrants » dans le prochain numéro de sa revue, Observations et Témoignages.

Nous avons relevé un certain nombre de problèmes sur le plan de l’organisation pratique de la campagne radio en direction des migrants (voir annexe 1).

Nous souhaitons obtenir des explications concernant ces lacunes graves en matière d’organisation. Que s’est-il passé ? Il nous semble que les actions en direction des migrants reposent presque entièrement sur des individus et qu’il n’y a aucun engagement réel de la part de Sida Info Service en tant qu’organisation à pérenniser et améliorer l’action sur cette question. Mais aucune présentation du financement de la campagne ou du cahier de charges de Sida Info Service n’a eu lieu, au contraire des principes élémentaires de la transparence. Ceci a exacerbé le rapport clientéliste, voire paternaliste, qui s’est substitué à toute possibilité d’une véritable collaboration entre associations immigrées et SIS.

Mais au-delà de la question des moyens, les carences concernent surtout le contenu de la campagne :

  1. L’existence des malades immigrés a été totalement occultée. Leur rôle ou leur éventuelle participation à la campagne n’ont jamais été évoqués. La question de la solidarité, pourtant fondamentale à la prévention, a été posé sous une forme négative : le seul thème de la campagne évoquant l’existence des malades étant celui « d’éviter la désocialisation des personnes atteintes ».
  2. Les thèmes choisis reflètent donc ceux de la prévention généraliste telle qu’elle était pratiquée il y a au moins deux ans : l’accès aux traitements prophylactiques, à la trithérapie, ou aux essais cliniques n’a même pas été proposé comme thèmes possibles de discussions. Ce « retard » est inadmissible : toutes les populations ont droit à la meilleure information, actualisée. S’agit-il de sujets trop « avancés » ou sans pertinence pour la prévention ou pour les séropositifs immigrés et leurs proches ?
  3. Il nous est incompréhensible que l’information sur les droits (aux soins, au logement, à l’AAH, au dépistage, etc.) ait été relégué au second plan de la campagne radio. La question de la discrimination — l’accès aux soins, le droit des étrangers — n’a pas été abordé. Pourtant, la principale cause de la vulnérabilité des immigrés au VIH est non pas la précarité mais un système de santé fondé sur la discrimination contre les plus pauvres et les sans papiers. En 1997, 6,5% des appels (soit 127 appels en 1997) reçus par Sida Info Droits concernaient le droit des étrangers. Par ailleurs, Sida Info Service est membre du collectif URMED. Le clivage artificiel entre les droits des immigrés malades et l’approche de la campagne, privilégiant une réduction culturaliste (voir le point suivant) de nos sociétés, semble relever d’un choix idéologique.
  4. La définition des « migrants » de SIS (selon le Directeur Adjoint, nous sommes des « personnes qui ont connues une transplantation culturelle » [réunion du 20 décembre 1997]) est non seulement trop floue pour être utile mais à la fois méprisante, profondément paternaliste et assimilationiste. Personne n’oserait proposer une définition « équivalente » des gays et lesbiennes (« des personnes ayant connues une transplantation sexuelle » ?!)

Il est urgent que Sida Info Service s’engage clairement à développer et à pérenniser de véritables actions, à la hauteur de l’urgence, en direction des communautés immigrées et de tous ceux qui affrontent à la fois la précarité et le sida.

Aujourd’hui, des chiffres incomplets issus de la surveillance épidémiologique viennent enfin confirmer ce que nous constatons depuis longtemps. Les « migrants » ne constituent pas seulement le dernier « groupe à risque » inventé par les professionnels de la santé ; nos communautés sont en première ligne sur le front du sida.

La proportion d’étrangers parmi l’ensemble des cas de sida, alors qu’elle était stable au cours du temps autour de 14%, augmente depuis le second semestre 1996. Les malades immigrés sont les derniers à découvrir leur séropositivité (sauf dans le cadre du dépistage à l’insu, comme celui qui est pratiqué contre les femmes immigrées lorsqu’elles sont enceintes).

Nous savons que ces chiffres s’aggraveront, à cause du silence, de l’immobilisme, et du manque de courage politique des instances de santé publique et des associations de lutte contre le sida sur l’action en direction des communautés immigrées.

Que faudra-t-il pour que la direction de Sida Info Service trouve le courage politique d’inscrire la question suivante en tant que priorité de son action : que doit-elle faire, dans le cadre de sa mission d’information et d’action, pour répondre à l’urgence de santé publique à laquelle sont confrontés les communautés immigrées ?

Solidairement

Migrants contre le sida

Annexe 1 : Nous avons relevé un certain nombre de problèmes sur le plan de l’organisation pratique de la campagne radio en direction des migrants, notamment :

  1. Le choix apparemment arbitraire des associations immigrées invitées à participer à la campagne a exclu certaines associations très actives sur le front du sida.
  2. Le projet de charte d’éthique liant Sida Info Service avec les associations participant à la campagne n’a pas abouti.
  3. À la demande de Sida Info Service, Migrants contre le sida a préparé une émission le 7 mars 1998, réunissant tous les acteurs de la campagne radio. Mais notre lettre d’invitation, censée être envoyée par Sida Info Service, n’est jamais parvenue aux associations. Nous avons été contraints d’annuler cette émission.
  4. Migrants contre le sida n’a jamais reçu les affiches et la plaquette d’information réalisée pour la campagne. Par ailleurs, le nombre d’affiches initialement prévu (30 000) a été revu à la baisse : seulement 3 000 affiches ont été imprimées.
  5. Migrants contre le sida était d’accord pour diffuser une chronique hebdomadaire préparée par Sida Info Service, dont nous aurions pris en charge la production (montage, mixage, et présentation). Mais SIS n’a réalisé aucune de ces chroniques, sans même donner d’explication pour ce non-respect de notre accord.
  6. Le choix injustifiable de travailler uniquement avec des radios à vocation purement commerciale constitue une grave erreur de la part de Sida Info Service. Aucune radio communautaire n’a été invitée à participer, alors que contrairement aux radios commerciales ces radios ont une proximité réelle avec les communautés immigrées, et notamment avec les malades et les personnes les plus précaires et vulnérables à l’infection à VIH. Migrants contre le sida a d’abord été invité en tant qu’association. Nous avons du imposer l’idée de notre participation en tant qu’émission de radio, alors que nous produisons la seule émission de radio régulière en France qui s’adresse directement aux malades immigrés ou issus de l’immigration et à leurs proches. Nous avons été choqué de constater le manque d’engagement de la part des radios commerciales, qui ont de surcroît été rémunérées pour leur participation (par un « achat d’espace publicitaire » incompatible avec notre mission de radio à but non lucratif), contrairement aux associations (Migrants contre le sida n’acceptant de toute façon aucune subvention publique).
  7. Aucune suite n’a été annoncé à la campagne, alors que tous les acteurs ont affirmé la nécessité de pérenniser l’action en direction des communautés immigrées.

Annexe 2 :

Quelques propositions pour développer une véritable action en direction des communautés immigrées :

  1. Sida Info Service doit organiser une grande réunion publique afin de discuter avec les malades immigrés et les associations immigrées engagées sur le front du sida pour évaluer son action, notamment la dernière campagne radio. Sida Info Service doit associer des malades immigrés et des représentants d’associations immigrées au sein d’un groupe de travail mandaté formellement par l’organisation pour élaborer, développer et pérenniser un programme de travail engageant toute l’organisation de Sida Info Service.
  2. Une évaluation de l’ensemble du travail de Sida Info Service, réalisée par une personne extérieure à l’association, doit être publié dans Observations et Témoignages, ainsi que des propositions concrètes pour améliorer et pérenniser l’action de SIS dans ce domaine.
  3. Sida Info Service doit associer Sida Info Droits à tout travail en direction des communautés immigrées.
  4. Le programme de formation des écoutants doit inclure un module sur le droit des étrangers et sur les besoins spécifiques des malades immigrés. Le nombre d’heures consacrées à ce thème doit être au moins équivalent au nombre d’heures consacrées à la formation sur les questions concernant la sexualité.
  5. Sida Info Service doit éditer un guide juridique à l’intention des immigrés séropos. Ce guide doit être mis à jour en permanence par la publication de notes d’information, et des séances de formation continue seront organisées pour les écoutants.

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