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Christian Saout | Financement de la lutte contre le sida | Politiques de santé

Christian Saout, président de AIDES Fédération : « Si AIDES n’est pas présent en banlieue, ce n’est pas grave... »

1er décembre 1998 (lemegalodon.net)

SPÉCIAL 1er décembre 1998

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MIGRANTS CONTRE LE SIDA Pour la Fédération AIDES, comment se mesure le désengagement des pouvoirs publics ?

CHRISTIAN SAOUT Nous avons moins d’argent public, et l’argent privé est difficile à trouver. En plus, les uns et les autres ont l’air de dire que c’est fini.

Le désengagement des pouvoirs publics est symbolique dans la mesure où, quand on parle avec eux, ils disent que le sida n’est plus la première priorité de santé publique. Et on le voit dans les chiffres financiers : les subventions publiques allouées à AIDES — je ne peux pas parler pour les autres associations — c’est 20% de baisse sur deux ans. C’est quand même assez considérable. Alors je vois bien les exigences des pouvoirs publics : dans une période d’économie budgétaire, tout le monde doit faire des économies. Mais peut-être on aurait quand même pu penser que la lutte contre le sida n’était pas le bon endroit.

Mais, dans le cas de la baisse des subventions allouées à AIDES, s’agit-il d’une politique générale d’austérité, ou du fait que pour les pouvoirs publics le sida n’est plus la première priorité ?

Je ne sais pas. Tout ce que je fais c’est d’observer et de râler. Par exemple, on nous demande si nous pouvons non seulement nous occuper de l’hépatite C mais aussi convaincre les autres associations de faire de même... On ne peut pas à la fois nous demander d’être si exemplaires, si généreux, tout ça en limitant nos moyens.

Au mois de juin, l’association AIDES Alsace affichait un déficit de 370 000 F en 1997 et reprochait à la DDASS d’en être partiellement responsable, par non seulement des « retards de versement des subventions de l’Etat » mais aussi « une mise sous pression permanente »...

Le comité a retrouvé des financements, grâce notamment à l’appui de la mairie de Strasbourg et du Conseil régional. Je trouve plutôt bien que des pouvoirs publics locaux se soient substitués à une défaillance de l’Etat...

Mais AIDES Alsace admettait que son déficit était aussi le résultat d’une « baisse drastique des dons publics »...

La baisse des dons, nous l’enregistrons tous. De la même manière que nous avons tous, sur le plan national, 20 % de moins de subventions publiques pour la Fédération, nous avons aussi près de 20 % de moins de dons privés. Je crois que nous avons fait le constat : que le SIDA, ce n’est vraiment pas « tendance », surtout quand on affiche des préoccupations qui sont directement en lien avec la précarité. Ça ne fait pas courir les foules sur le versement de dons. Mais la réalité aujourd’hui, c’est que le sida est le résultat d’un cumul de vulnérabilités. Et bien ça ce n’est pas « tendance » aujourd’hui, de parler des difficultés des gens, de la pauvreté, d’exclusion, de la mise à l’écart, du rejet. Les gens n’ont pas envie de donner pour des causes comme celle-là.

La démobilisation des militants est-elle une réalité pour AIDES ? Où en est le réseau des volontaires ?

L’an dernier il y avait 3600 volontaires, aujourd’hui ils sont 3200. L’investissement des volontaires n’est plus à la même hauteur. Il y a l’effet de fatigue : quand on est volontaire depuis 10 ans, engagé dans la lutte contre le sida depuis 15 ans, il y a un certain désengagement qui est compréhensible.

Parler du sida et de la précarité n’est pas « tendance », dites-vous. Quelle est votre stratégie pour faire le travail en direction des populations les plus vulnérables, jusqu’à présent contournées par les efforts de santé publique ?

Quand vous me dites que les personnes étrangères, en général, apprennent leur séropositivité quand elles sont au stade de la maladie, je dis, oui, il n’y a rien d’étonnant. Comment voulez-vous être étranger en France, non-régularisé, et aller dans un centre de dépistage ? Moins on est reconnu, moins on est attentif à sa santé. Plus tôt est le diagnostique, meilleur est le traitement. D’autant plus qu’un bon traitement est un traitement auquel on adhère. Comment voulez-vous adhérer à un traitement de manière sereine et réaliste si vous êtes maintenus à l’écart de la vie économique et sociale ? Si on est un citoyen mis de côté, c’est évident que les conséquences sont mauvaises pour la santé.

Les chiffres du RNSP confirment l’impact disproportionné du sida au sein de la population étrangère. S’agit-il d’une crise de santé publique, et donc d’une priorité pour la Fédération AIDES ?

Le fait qu’une population soit plus touchée qu’un autre est tout à fait inconcevable. Il y a un problème, et il faut le résoudre. Nous avons pensé pendant longtemps que nous à AIDES nous pouvions être présent en direction des populations étrangères, en agissant directement. Notre analyse aujourd’hui est plus autour des partenariats. Dès lors, pour une catégorie de populations, qu’il existe déjà des organisations, des regroupements de volonté, notre action elle est plutôt vis-à-vis de ces associations.

Ça ne sert à rien de vouloir imposer notre modèle — on a bien conscience des limites de ce que nous sommes — , il faut le faire partager. Il faut que notre modèle soit repris par les autres. On va les aider, on va les accompagner. Notre défi aujourd’hui c’est sûrement de changer et de nous adapter à ces réalités.

Et si demain AIDES n’est pas présent dans tel quartier de banlieue, si AIDES n’est pas présent vis-à-vis de tel population étrangère, ce n’est pas grave. Si nous n’avons plus assez d’argent pour maintenir les programmes que nous avions en banlieue, par exemple, on sera avec les autres, et peut-être que les autres arriveront encore mieux à trouver de l’argent, parce qu’ils ont, vis-à-vis de certaines communautés, une légitimité que nous n’avons pas.

Si en revanche nous avons réussi à les aider, à trouver des financements pour mener des actions de lutte contre le sida qu’ils mèneront eux-mêmes, directement, en fonction de leur identité, de leurs attentes et de leurs besoins, si nous avons fait ça, c’est notre honneur. C’est plus notre honneur aujourd’hui de dire voilà ce que nous avons fait, et voilà comment vous vous pouvez le reprendre et vous pouvez le faire...

Le projet d’AIDES ça n’a jamais été de tout faire. Ça a été de constater quand il n’y avait pas quelque chose, de proposer une réponse aux pouvoirs publics. Ensuite, devant la carence des pouvoirs publics, qu’on allait faire à leur place, et quand on avait démontré que faire à leur place, on avait bien fait, de faire en sorte que ça soit repris par les autres. Ça a toujours été cette méthode, il faut le réaffirmer et le faire encore plus fort.

Où en êtes-vous avec ce travail de soutien et de partenariat ?

Le 21 novembre nous avons provoqué une grande rencontre à Paris, organisée autour notre action avec des communautés sub-sahariennes en France. Cette rencontre, c’est un petit peu la « recette du partenariat ». Et si ça intéresse d’autres gens, on est prêt.

Mais la crise financière vous oblige à défendre vos acquis, donc le statu quo, non ? Comme ce dirigeant d’une association classique de lutte contre le sida qui nous a fait comprendre qu’en période d’austérité, en pleine prise de tête pour faire le plan social de son assoc, ce n’était pas le moment de ramener des histoires d’immigrés...

Ce n’est pas la vision d’AIDES. Je vis les choses difficilement, la baisse des financements ça m’entraîne à faire un plan de licenciement, ça ne me fait pas franchement rire. Non seulement on conduit une réorganisation stratégique mais en plus on le fait dans un contexte financier difficile. Ce n’est pas du tout le statu quo. On a moins d’argent, mais ce n’est pas dans l’idée d’en faire moins. C’est au minimum dans l’idée d’en faire autant, mais différemment.

Propos recueillis par Reda Sadki

Documents joints

MAHA n° 8 Spécial Couverture maladie universelle (PDF, 476.3 ko)

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