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Tunisie : pour Jimmy, Hayet et Slim la situation des séropositifs était meilleure avant la révolution

7 décembre 2012 (lemegalodon.net)

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Sandra : Slim et Jimmy habitent en Tunisie et sont tous les deux séropositifs. Ce n’est pas la première fois que Slim participe à l’émission, la dernière fois c’était en mars 2011 et il nous avait dit que la Tunisie était en transition démocratique suite à la révolution et qu’il rencontrait des difficultés pour avoir des traitements en continu. Jimmy aussi a déjà participé à l’émission avec Slim en 2005 pour parler du quotidien des malades. Et Hayet, c’est la soeur de Slim qui elle se battait pour son frère pour lui faire parvenir des traitements, mais elle ne parlait pas que pour son frère bien sûr, c’est la situation de tous les séropositifs de Tunisie qui la préoccupait. La dernière fois qu’on l’a entendu à l’émission c’était en 2005. Alors qu’en est-il aujourd’hui ? Que s’est-il passé Slim, Jimmy, Hayet ce 1er décembre 2012 ?

Début de l’enregistrement :

Slim : En Tunisie, c’est juste des émissions télévisées c’est tout. Il y a des mouvements politiques qui sont plus intéressants pour la situation globale du pays. Il y a des difficultés dans tout le pays. J’ai juste remarquer quelque chose, les gens sont devenus plus méchants après la révolution tunisienne envers les séropositifs. Ils rejettent plus les personnes séropositives qu’avant. Pour les personnes séropositives je crois que c’était mieux le dictateur. Sous la dictature, bon il manquait des traitements mais pas plus d’une quinzaine de jours, un mois. Dans la Tunisie il y a 3 centres. Un dans la capitale Tunis et les deux autres à Sousse et Sfax. Pour moi c’est Tunis le plus proche. Je me soigne que là-bas. On appelle ça le service infectieux. Parfois on est obligé de voir un dentiste ou voir… maintenant tu ne peux être accepté. Ils disent non, ce n’est pas notre spécialité, on ne touche pas au VIH. Avant sous la dictature tout le monde s’occupait des autres et maintenant ils ne veulent plus. Sous la dictature, au moins tu es soigné. Mais pas maintenant. Maintenant tout le monde s’est révolté, tout le monde commande. C’est le désordre dans le pays. C’est le désordre dans toutes les administrations.

Jimmy : Personne vivant avec le VIH depuis les années 80. Je suis retourné en Tunisie en 93. Depuis je combats la discrimination, la stigmatisation, le déni, la honte. Ici en Tunisie on souffre, la vérité. En plus de ça, depuis que le Fonds mondial est rentré en Tunisie, il a versé de l’argent, des milliards apparemment, 18 milliards et quelques de dollars pour les PVVIH, pour les personnes vivant avec le VIH en Tunisie. Depuis qu’on a su que l’argent est rentré, nous, normalement on devrait être les premiers bénéficiaires de cet argent. Eh bah on a rien eu. On a eu que des problèmes. On a eu des morts. Franchement, on a souffert. Et on souffre encore. Et maintenant avec la situation actuelle, on ne sait pas quel avenir on peut avoir. Il n’y a plus d’argent et les associations n’ont jamais travaillé.

Sandra : Est-ce que tu peux me dire ce qui s’est passé pour la journée mondiale de lutte contre le sida ?

Jimmy : Franchement il n’y a rien eu. Rien eu. A part quelques annonces à la radio pendant 2 jours comme ça. Et la journée mondiale, il y a eu deux émissions de télévisions, pas plus. Une avec moi et une autre avec un ami et moi, sa femme et son bébé. Et apparemment, c’est fini. Comme tous les ans de toutes les façons. Ils en parlent que pendant la journée mondiale et tout le reste de l’année, ils ne parlent jamais du sida. Il n’y a pas de prévention. Et le nombre il est en train d’augmenter d’une façon effrayante. Dernièrement quelqu’un du ministère de la santé s’est présenté avec nous sur le plateau de la télé. Il disait que ce n’est pas l’affaire du ministère. Alors c’est l’affaire de qui ? Franchement comment on peut dire ça ? Le sida ce n’est pas l’affaire du ministère, c’est dingue ce qu’ils disent. On attend, on attend. Je ne vous cache pas là le mois dernier je suis resté 15 jours sans médicament. J’ai eu mes médicaments vendredi dernier. On se plaint, on crie et tout. Mais c’est notre faute à nous, les personnes vivant avec le VIH. La vérité. Moi je dis que tant qu’ils ne parlent pas, ils ne manifestent pas, ils ont peur, ils ont honte. On ne peut pas avancer. On ne peut rien faire. Et moi je ne me cache pas. Moi je suis toujours à visage découvert et je parle et je crie et j’en ai rien à foutre voilà c’est tout. On a une association mais on n’a pas les moyens. Notre local il se trouve loin de la ville. Et les PVVIH ils ne s’intéressent pas aux associations. La seule chose qui les intéressent c’est l’argent. Ils sont au chômage, ils n’ont pas de thune. En plus maintenant, il n’y a plus d’argent. Le pays il est vide. Franchement moi si je peux trouver une petite aide financière pour pouvoir ramasser beaucoup plus de monde et pouvoir se manifester, faire quelque chose. Il faut s’en sortir. On ne va pas rester comme ça. Ce serait vraiment l’idéal si on pouvait faire quelque chose, avec nous, avec notre association à nous, les PVVIH.

Hayet : J’ai 50 ans, je suis agent administrative dans un lycée.

Sandra : Si aujourd’hui tu participes à l’émission Survivre au sida c’est parce que j’ai parlé à ton frère Slim à l’occasion de la journée mondiale de lutte contre le sida. Il m’a parlé de ce qui s’est passé en Tunisie. Il m’a dit qu’en gros il n’y avait rien sauf quelques émissions à la télé. Mais que sinon en Tunisie maintenant on ne parle plus du VIH surtout depuis la révolution. Il m’a même dit que c’était mieux avant avec le dictateur. Alors est-ce que toi tu es de son avis ?

Hayet : Oui tout à fait. Là pour le 1er je n’ai rien vu à la télévision. Ils n’ont même pas parlé, juste 10 min dans une émission. Mais ils n’ont pas parlé du tout de la prévention, des malades. Rien. Ils n’ont rien fait. C’est vrai que c’était mieux avant la révolution. Malheureusement. C’était mieux avant. On parlait, on pouvait trouver quelques médicaments mais là… bon moi je vis ici, je ne sais pas comment ça se passe dans les hôpitaux mais je sais par rapport à mon frère qu’il peut trouver deux fois par an par exemple. Il y a toujours des manques de traitements. En plus ce n’est pas des traitements qui vont avec son état. C’est ce qu’il y a. Parfois des traitements qui ne vont même pas avec son état. Il est obligé de les prendre pour échanger avec d’autres personnes mais il ne les prend pas. Il ne peut pas comme il a l’hépatite C, il ne peut pas tout prendre. Il a des problèmes de reins.

Sandra : Toi, est-ce que tu arrives à l’aider depuis la France pour ses traitements ?

Hayet : Avant oui mais de moins en moins. Avant je pouvais me débrouiller pour lui trouver mais franchement là c’est de moins en moins. Parfois je lance des appels sur internet aux malades. Parfois il y a des arnaqueurs qui veulent me vendre des traitements. Moi je sais qu’entre séropositifs, ils sont compréhensifs. Malheureusement, peut-être avec la sécurité sociale aussi qui est très stricte, c’est un traitement qui coûte trop cher. Avant je faisais le tour des hôpitaux pour avoir les restes soit des gens qui étaient à l’hôpital et puis il y a des restes. Mais là ce n’est plus le cas, c’est interdit. C’est interdit de donner les restes de médicaments.

Sandra : Ils préfèrent les jeter ?

Hayet : Ou les envoyer en Afrique peut-être. Peut-être qu’ils font des collectes pour l’Afrique.

Sandra : La dernière fois que tu as vu ton frère en Tunisie c’était quand ?

Hayet : C’était le mois de septembre.

Sandra : Et tu l’as trouvé comment ?

Hayet : Fatigué, affaibli. Il a perdu beaucoup de poids. Je le trouve trop fatigué mais il a le moral. C’est ça qui le tient.

Sandra : Pourquoi en Tunisie on ne parle plus du VIH ? Qu’est-ce qui se passe au niveau de la politique ?

Hayet : Franchement je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi on ne parle plus. Soit parce qu’ils croient qu’il y a d’autres problèmes plus graves. Tout le monde cherche la chaise. Alors ils n’en parlent plus. Là ils s’occupent plus des blessés de la révolution. Ils ont oublié les séropositifs. Comme s’ils ne font pas parti du peuple tunisien. C’est malheureux.

Sandra : Slim m’a dit que le personnel soignant ne voulait même plus s’occuper des personnes séropositives. Par exemple, s’il se présente pour aller chez un dentiste ou autre soin maintenant les soignants disent, non, ce n’est pas ma spécialité.

Hayet : Oui, oui. Quand on va à l’hôpital Rabta dans le service des maladies infectieuses on ne trouve pas beaucoup de personnel. Ils ont peur parce qu’il n’y a pas de prévention, parce que ce n’est pas de leur faute, ils leur font peur. Malheureusement, il n’y a qu’un seul dentiste. C’est une femme qui accepté de soigner mon frère. Ils n’acceptent pas les dentistes. S’il fait bien son travail, s’il nettoie bien son matériel, il n’y a pas de quoi avoir peur. Qu’ils se renseignent avant sur le virus. Même les femmes de chambre, on trouve que c’est sale, il y a que les familles qui viennent nettoyer parce que les gens ont peur. Ils ont peur de se faire piquer. Ils croient que c’est contagieux, pas transmissible. Ils n’ont pas compris que c’est transmissible et que ce n’est pas contagieux. Il y a des gens qui ne disent même pas bonjour aux malades. Ils ont encore cette mentalité. Il y a d’autres qui sont très compréhensifs mais la majorité non, ils ont peur.

Sandra : Est-ce que vous auriez un message pour les séropositifs qui sont en Tunisie ?

Hayet : Il faut qu’ils se manifestent. Qu’ils fassent entendre leur voix. Peut-être que, comme on n’en parle plus aussi, ils se sont retirés. Ils ne parlent plus. Oui, il faut qu’ils se réunissent, qu’ils s’unissent parce que, là, avec la révolution, comme tout le monde, il faut qu’ils se manifestent.

Sandra : Il y avait quoi en fait pour les séropositifs avant la révolution ?

Hayet : Des débats, des reportages, on va voir les malades, à visage caché mais on voit les malades. Même s’ils ne font rien mais toujours on… mais là, on ne parle plus. On les a enterré je crois. Ils sont partis avec le dictateur. La maladie est partie avec lui. Qu’ils disent que nous sommes là, que nous sommes malades, qu’ils ont leur droit comme tous les citoyens tunisiens et oui, que les gens se retirent de la tête que c’est une punition la maladie. Non, c’est une maladie comme toutes les maladies, comme tout le monde. Toi moi, on ne sait pas. On est tous concerné. On peut vivre, moi je vous donne un exemple, ma belle-soeur n’est pas séropositive. Ca fait plus de 10 ans qu’elle vit avec mon frère. Elle vit normalement comme tous couples et n’a jamais eu peur. J’espère que tout le monde fasse pareil.

Fin de l’enregistrement.

Sandra : Slim, Jimmy et Hayet au micro de Survivre au sida pour parler de cette situation assez préoccupante des personnes séropositives qui vivent en Tunisie. Est-ce que Yann ou Patrick Atlas, une réaction suite à ces prises de parole ?

Yann : Je voulais d’abord féliciter, Slim, Jimmy pour toute cette énergie. Il me vient à l’idée comme ça, faut pas oublier que les révolutions des pays arabes viennent au départ de la Tunisie. Donc c’est un peuple courageux qui, comme l’Egypte actuellement, j’ai l’impression, prennent un retour de manivelle quoi. On y a tous cru qu’il y allait avoir une grande libération et tout ça. Et on voit que les choix politiques maintenant durcissent un petit peu et certains qui ont fait la révolution tombe des nues en se disant ce n’est pas ça qu’on demandait. Et rappeler à nos dirigeants qui vont serrer les mains un petit peu à tout le monde dans ces pays-là, que la France, qui a toujours eu des rapports importants avec les pays du Maghreb devrait quand même s’intéresser de plus près à ces problèmes de médicaments, parce que c’est moyenâgeux ce qu’on entend.

Sandra : Réagissez sur le site lemegalodon.net, on attend vos commentaires chers auditeurs. Patrick Atlas, un dernier mot ?

Patrick Atlas : Je parlais tout à l’heure de choix de société. Le choix de dire on n’en parle pas, ça n’existe pas, c’est ce qu’on constate. On ne va pas en parler donc ça n’existe pas. Voilà donc le problème est réglé.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE