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Bruno Spire | Contamination et prévention | Essais cliniques et recherche fondamentale | Homosexualité | Reda Sadki | Sexe et sexualité

Que comprend réellement le président de AIDES sur les besoins de prévention des couples hétérosexuels sérodifférents ?

7 juin 2012 (papamamanbebe.net)

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Sandra : Aux Etats-Unis, le groupe d’experts indépendants qui s’est prononcé jeudi 10 mai 2012 sur la commercialisation et l’utilisation du médicament Truvada en tant que traitement préventif, le recommande pour les homosexuels et pour les couples hétérosexuels sérodifférents. En France, le groupe d’experts recommande que la PrEP puisse être prescrite « aux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes et qui souhaitent recourir à cette stratégie compte tenu de conduites présentant un risque élevé d’acquisition du VIH », mais refuse qu’elle le soit aux partenaires séronégatifs des couples hétérosexuels sérodifférents, « dans l’optique de limiter le risque de contamination au long cours, mais recommande d’informer ces couples sur l’intérêt et les conditions du traitement antirétroviral du partenaire séropositif comme outil de prévention (TasP), en les accompagnant médicalement. » Aides a participé à l’élaboration de cette recommandation. Pourquoi refuser aux couples hétérosexuels ce que vous avez soutenu concernant les homosexuels ? Pourquoi un partenaire séronégatif ne doit-il pas avoir la possibilité de prendre lui-même un médicament pour rester séronégatif ?

Bruno Spire : La première raison, c’est que le consensus scientifique est assez faible sur la PrEP, entre guillemets, au niveau hétérosexuel. Et on a beaucoup moins de données que ce qui a été fait chez les homosexuels. Donc il y a sans doute un principe de prudence, en disant on ne peut pas, dans une recommandation, dire voilà, vous pouvez le prendre, vous avez de fortes chances que ça marche si les données sont encore un peu trop faibles et qu’on manque de recherches là-dessus. Chez les hommes homosexuels, on a beaucoup de données, à la fois biologiques, pharmacologiques, d’essais dans différents contextes qui ont permis de prendre ces recommandations. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas continuer la recherche, qu’il n’y aurait pas un intérêt. En même temps, l’intérêt il va être surtout pour des couples dans lesquels, pour une raison qui sera sans doute quand même un cas minoritaire mais on ne peut pas dire que ça n’existe pas, le partenaire séropositif ne pourrait pas être traité. En même temps, dans un couple sérodifférent, je pense que le Comité des familles a plaidé fortement là-dessus, pour dire qu’il y a un intérêt majeur à traiter la personne séropositive pour éviter la transmission à la personne séronégative. Donc la première chose à faire, c’est de traiter la personne séropositive avant tout. Maintenant, il y a des situations où la personne séropositive, pour une raison x, elle ne peut pas prendre encore un traitement etc, où la PrEP pourrait marcher.

Reda : Mais alors pourquoi est-ce que AIDES ne s’est pas battu pour cette option-là ? Parce que d’une part, je suis en désaccord avec le premier point. Je pense que le niveau de preuves concernant les couples, la fiabilité, l’efficacité, l’intérêt de la PrEP en contexte par rapport à des couples hétérosexuels stables, le niveau de preuves est beaucoup plus élevé que s’il concerne les homosexuels. La recommandation française est en contradiction avec la recommandation américaine, ce que vous n’avez pas souhaité expliquer. Et enfin, il y a plein de raisons pour lesquelles des personnes séropositives ne prennent pas un traitement, alors même si les médecins mettent la pression et il y a des recommandations qui démontrent l’intérêt de commencer un traitement tôt. Ce n’est pas pour autant qu’on retire une option sur la palette de prévention. C’est une absurdité. Et en ce qui concerne justement, et notamment du point de vue de la prévention, ça ferait un progrès formidable pour des séronégatifs de pouvoir prendre leurs responsabilités en matière de prévention. Et nier ça, alors que vous le réservez pour vous-même et la communauté, la population qui est pour vous prioritaire, là c’est plus grave qu’une injure ou une insulte. Ce déni de notre existence, de l’existence des couples pour qui chaque acte sexuel représente un risque de transmission de VIH, et refuser un possible progrès de la médecine à ces couples est inqualifiable.

Bruno Spire : J’entends qu’il y a un débat là-dessus. Moi j’entends tout à fait que ces recommandations vont peut-être être amenées à changer. Pour le moment de toute façon, on n’a pas d’accès à la PrEP pour personne.

Reda : Ça veut dire que vous, qui vous dites association de patients, vous cautionnez le déni...

Bruno Spire : On ne cautionne rien du tout.

Reda : L’accès à un progrès médical en ayant soutenu la position du comité d’expert. Moi je pense que c’est simplement par ignorance. C’est-à-dire que, parce que vous ne comprenez pas grand chose aux situations des couples hétérosexuels sérodifférents, c’est simplement un oubli. C’est la seule circonstance atténuante que je pourrai trouver à votre cautionnement de cette position bien française.

Bruno Spire : Mais continuez notre procès, il n’y a pas de problème là-dessus. Ce n’est pas une histoire d’oubli. On en a beaucoup discuté et on a quand même vu qu’il y avait, au moment où les recommandations d’experts sortaient par exemple, il y a eu l’essai FEM PrEP qui a donné un essai complètement, un essai qui n’a montré aucune efficacité chez les femmes.

Reda : Une efficacité supérieure quand même au 44% de l’essai qui a précédé Ipergay...

Bruno Spire : Non, non zéro. L’essai FEM PrEP c’est zéro.

Reda : qui a quand même été utilisé pour justifier de la nécessité d’Ipergay. Donc quand il s’agit d’une population...

Bruno Spire : Non pas du tout.

Reda : 44% de protection c’est suffisant pour continuer les recherches et recommander l’utilisation de Truvada, et quand ce sont des hétérosexuels ce n’est pas le cas. Donc moi je veux bien que...

Bruno Spire : Reda faut faire ta biblio scientifique.

Reda : Mais c’est quand même un peu grotesque.

Bruno Spire : L’essai FEM PrEP n’a pas donné d’efficacité. Il y a eu deux essais chez les couples où il y a eu une efficacité chez l’essai FEM PrEP qui était essentiellement chez les femmes à haut risque, il y a aussi l’essai VOICE pour lequel on a eu des résultats décevants. Donc on a eu des essais contradictoires...

Reda : Ils n’étaient pas moins décevant que les résultats des essais concernant les homosexuels. Citez moi une étude qui a montré une protection supérieure à celle qui a été trouvée chez les couples hétérosexuels stables ? Il n’y en a pas.

Bruno Spire : Le problème c’est que chez justement l’essai qui été fait chez les homosexuels où il y a d’ailleurs une puissance beaucoup plus importante, on a pu regarder chez ceux qui avaient une concentration de Truvada détectable, une efficacité qui était extrêmement élevée. Cet essai plus ancien a été plus analysé, plus en profondeur et du coup, il y a certains experts, je ne dis pas que c’est ce que nous pensons, moi j’essaye d’expliquer la position des experts. Mais pour le moment on n’essaye pas de dire on est pour, on est contre. Nous, pour le moment, c’est de se dire, ce ne sont pas des recommandations d’experts qui vont simplement changer. Nous il faut qu’on ait maintenant des données dans la pratique pour voir si c’est faisable parce que, pour le moment, même aux Etats-Unis, on a la FDA qui autorise la PrEP. Qui c’est qui va se la payer la PrEP ? Parce que la PrEP ne sera pas pris en charge.

Reda : Oui mais c’est...

Bruno Spire : C’est quand même un problème...

Reda : Refuser une autorisation qui a été donnée pour une population et refuser cette même autorisation à une autre cela s’appelle une discrimination. Quand bien même la population qui bénéficie de l’avancée du progrès médical est par ailleurs globalement dans la société minoritaire. Pour une association de patients, de cautionner ce déni...

Bruno Spire : On ne cautionne rien du tout, on n’a pas écrit de recommandation.

Reda : C’est inexcusable.

Bruno Spire : Il faut à ce moment-là que le Comité des familles aille écrire au Comité d’experts. Nous on ne fait pas parti du Comité d’experts qui a écrit ces recommandations.

Reda : Je pense qu’il y avait bien un représentant de AIDES dans le comité d’experts.

Bruno Spire : Le comité d’experts a été saisi par la DGS (Direction générale de la santé) à un moment donné juste là-dessus. Ce n’est pas au moment des recommandations habituelles...

Reda : Oui mais il y a bien un représentant de Aides dans le comité d’experts.

Bruno Spire : Je ne suis pas sûr.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE Correction : Selma MIHOUBI