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Pourquoi il faut arrêter Ipergay (3/3) : À quels culs s’adresse cet essai ?

10 mai 2012 (papamamanbebe.net)

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Lecture de l’article : Le vécu du VIH des gays maghrébins contre l’orientalisme cul des homosexuels blancs

Il y a le jeune sans papiers du Maghreb qui, pour survivre, vend son cul sous un pont à Jaurès ou sur un terrain vague d’Aubervilliers. Le français n’est pas sa langue, il ne sait rien sur le VIH. Pour lui ce qu’il fait c’est alimentaire. Ça ne fait pas du tout partie de son identité. Ce n’est ni un choix ni un mode de vie. En face, il y a l’homosexuel blanc avec son loft (ou, dans sa variante intellectuelle précaire, son minuscule studio et son interdit bancaire) dans le Marais qui pour un trip à mi-chemin entre exotisme et racisme part en chasse pour tirer un coup...

Ce deuxième protagoniste est sur-informé sur le VIH. Il est abonné à la revue Têtu, il est ou il a été volontaire à Aides ou militant chez Act Up, et peut-être qu’il a envie de temps en temps de baiser sans capote : il paie ses 40 euros, et il tire son coup. Il est séropositif. Un an plus tard, ou cinq ans plus tard, un médecin m’appellera. Un jeune homme a échoué aux urgences quelques jours plus tôt. « Est-ce que vous pouvez venir, on a quelqu’un qui ne comprend pas qu’il a le sida ».

ll ne s’agit pas de brosser des caricatures. Cette trame pose la question des inégalités de pouvoir entre homosexuels.

Les jeunes « blédards » sans papiers sont-ils une cible privilégiée des pédés blancs friqués prêts à vider leurs bourses sans capote alors que ces derniers sont sur-informés sur tout ce que veut dire leur propre séropositivité ?

Je suis convaincu que cette inégalité a pour conséquence une séroprévalence beaucoup plus élevée chez les mecs maghrébins qui baisent avec des mecs que celle de 12% de séropositifs parmi les homos « blancs ».

Evoquer cette inégalité ou ses conséquences est un tabou du mouvement homosexuel français. Ils parlent de tout, mais pas de ça

À New York, 30 % des homos noirs sont séropositifs, alors que moins de 3 % le sont chez les homos blancs. Dans la logique actuelle, on parle des homos d’un côté, des immigrés de l’autre. C’est un non-sens en prévention, qui découle de la rigidité des catégories épidémiologiques. Mais il découle aussi de ce tabou de l’homme blanc qui interdit de parler des inégalités de pouvoir entre homosexuels.

En fait, c’est un peu comme les messages de prévention aux femmes hétéros qui ne disent rien du pouvoir des hommes sur les femmes, dans la relation sexuelle. C’est le mec qui décide s’il va mettre la capote, même si la femme a des moyens de subversion. Dire aux femmes de se protéger, cela n’a un sens que si on fait quelque chose pour leur en donner les moyens.

Reda : Merci Sandra. C’est un texte écrit en 2006, à une autre époque qui semble bien lointaine mais toujours d’actualité. J’y ai repensé par rapport à cette histoire de PrEP, de prophylaxie pré-exposition, l’idée de faire prendre des traitements à des séronégatifs pour les protéger d’une contamination. Je me suis dit : « mais à qui est-ce que ça pourrait être utile ?. Qui sont les personnes qui se trouvent dans des situations à risque, vraiment en situation de vulnérabilité du fait d’une inégalité de pouvoir ? ». Je me suis rendu compte qu’enfin de compte, par rapport aux situations que je décrivais en 2006, la PrEP n’a aucun sens. C’est-à-dire en tout cas pas comme point de départ. Sans le soutien sur tous les plans aux personnes dont il s’agit, distribuer des médicaments n’a absolument aucun sens et que du coup, sous entendu, la PrEP concerne non pas le jeune sans papier qui vend son cul pour survivre mais bien son alter ego qui descend de son loft pour se payer une passe. Donc je me demandais par rapport aux trois personnes qui sont avec nous en studio, par rapport à Bernard avec qui j’ai beaucoup discuté de ce sujet-là, par rapport à Stéphane que je connais moins, quel est votre positionnement sur ces inégalités de pouvoir là ? Et en particulier, si en fin de compte, un jour la PrEP ça marche, ce serait pour qui ?

Stéphane Minouflet : Et bien c’est parti pour que ce soit, encore une fois, pour ceux qui en ont les moyens. Le Truvada à l’heure d’aujourd’hui si on se basait sur le Truvada, le fait que le Truvada fonctionne, c’est 520,90 euros la boite de 30 cachets. Donc ce qui n’est quand même pas donné. Je ne vois pas comment les gens pourraient se payer la petite pilule bleue du bonheur de baiser sans capote. Ça c’est un truc, quand vous entendez Monsieur Spire, grande ponte de Aides, qui vous dit, mais si surtout ne vous inquiétez pas si ça marche, le laboratoire Gilead diminuera ses prix. Oui bah lui aussi il vit dans le monde des « bisounours » parce que je suis désolé, le Truvada ça fait des années qu’il existe, ça fait des années qu’il est sur le marché et on n’a pas vu son prix baisser. Donc il n’y a pas de raison qu’il se mette à baisser d’un seul coup par l’opération du saint-esprit. Après, le laboratoire Gilead on peut aussi le remettre en cause. Sur la dernière convention qui a lieu à Genève, il a été question du « patent pool ». Alors le « patent pool », pour résumer en bref, c’est l’accès au traitement pour les pays du Sud. Donc les laboratoires qui fabriquent des médicaments pour les trithérapies s’engageaient à donner les combinaisons, les formules de leurs médicaments pour que ces médicaments soient fabriqués dans les pays du Sud, à moindre coup, pour qu’ils soient plus facilement accessibles à la population. Et le laboratoire Gilead fait partie des laboratoires en tête qui ne donnent pas la composition intégrale de leurs médicaments. Donc ils sont dédommagés quand ils donnent leurs molécules. Ce qui fait qu’ils ne perdent absolument pas d’argent mais ils ne donnent pas leur composition intégrale. Donc ce qui fait que l’accès au traitement des pays du Sud ça ne va pas aller en s’arrangeant. Donc s’ils ne le font pas déjà dans les pays du Sud, pourquoi ils le feraient dans les pays riches ? Il n’y aucune raison qu’il n’y ait pas de différences sociales à ce niveau-là.

Sandra : Bernard Escudier, à la question de Reda ?

Bernard Escudier : Disons que pour faire plaisir à Reda, je lui dirai que moi je m’inspire de Frantz Fanon. Médecin qui a beaucoup travaillé pour les migrants notamment [1]. Quand même je sais qu’en Grèce, je parle que de choses que je connais. Il y a beaucoup de migrants. Nous savons tous qu’il y a une porte sur la frontière turco-grecque, sur un fleuve qui s’appelle Evros et ces jeunes arrivent par centaines, milliers, depuis des années. Dans tous ces migrants, certains se prostituent c’est vrai, mais certains aussi sont homosexuels. Alors bon, ce clivage homo blanc riche prédateur qui profite du migrant, oui évidemment. Mais dans la réalité intime aussi il y a des choses qui existent dont il faut parler. Maintenant ce médicament pour les riches, pour les nantis, vu le prix que propose le laboratoire, c’est évident. Mais c’est aussi évident pour le petit blanc qui habite précaire, qui habite les grandes villes ou dans le milieu rural. Cette position est un peu inutile je crois.

Sandra : Une question que je souhaite vous poser. Du coup, faire un essai pour tester Truvada en prévention est-il justifié ?

Reda : Tout dépend du cadre et de la consultation qui est mise en place et des questions et des résultats des essais précédents dont on a discuté. Donc les résultats ils sont plutôt mauvais. Il a y a ce problème à la base qui reste la donnée de l’observance. C’est-à-dire sur le modèle biologique, effectivement si ça marche sur les séropositifs, d’avoir une trithérapie efficace ou des médicaments efficaces qui réduisent la charge virale a priori à première vue, ça pourrait marcher chez des séronégatifs des médicaments qui pourraient empêcher l’entrée du virus. Mais la question, puisque jusqu’ici il y a eu quand même de très grands essais, on a vu que ce qui pose problème c’est l’observance, c’est-à-dire la motivation, l’observance c’est le mot des médecins, c’est-à-dire la motivation des gens à avaler des pilules qui vont avoir des effets indésirables pour le dire pudiquement par rapport à un risque qui est loin d’être palpable. Surtout pour la génération d’aujourd’hui, qui n’a pas vu le sida maladie stade avancé etc. de près, et tant mieux pour eux. Par rapport à ça, moi il me semble que ce qui n’est pas justifié, c’est de lancer de grands essais très chers pour répondre à des questions où il suffirait effectivement de passer quelques jours dans le sauna de Monsieur pour trouver les réponses.

Stéphane Minouflet : Je les invite. Ils viennent quand ils veulent. Je vais leur faire découvrir plein de choses à ces gens-là parce que comme ça ils verraient comment ça se passe chez les garçons. Et puis il y a quand même autre chose aussi que je souhaiterais quand même aborder parce que c’est quelque chose qui choque tout le monde, mais encore une fois ce sont des choses qui me remontent des clients du sauna. C’est la façon dont le recrutement est effectué par l’association Aides. Alors faut savoir que Aides, déjà, ils sont co-investigateurs de l’essai Ipergay. Ils sont également en charge du counselling dans l’essai Ipergay. Le counselling, c’est la prévention renforcée. On incite à mettre le préservatif. Et c’est eux qui font le recrutement. Alors ça le recrutement en revanche, ça pose problème, parce que Aides est la seule association à faire du dépistage rapide au niveau national. Le fameux TROD : Test rapide d’orientation diagnostic. Alors déjà chez Aides, on n’appelle pas un TROD un TROD. On l’appelle un test de diagnostic. Ce n’est pas une orientation au diagnostic, on prend beaucoup de raccourcis chez eux. Et on se sert du TROD pour faire du recrutement pour l’essai Ipergay. Alors ça, ça paraît extrêmement choquant pour la simple et bonne raison c’est que ce nouvel outil de dépistage c’est un outil qui pourrait avoir une importance mais vraiment forte. Parce qu’on s’aperçoit en fait que les gens passe à côté de la primo infection parce qu’ils ne vont pas se faire dépister dans les CDAG. Il y a de plus en plus de jeunes, c’est pour ça qu’il y a une augmentation des contaminations chez les jeunes homosexuels, les moins de 25 ans, parce qu’ils ne vont pas dans les centres de dépistage classiques. Donc cet outil de prévention, le Test rapide d’orientation au diagnostic, c’est une petite piqûre au bout du doigt et puis on a la réponse entre 5 et 30 minutes en fonction du produit réactif utilisé. Et pendant ces 30 minutes donc l’intervenant de Aides a un entretien avec la personne, lui demande un peu ses pratiques, pourquoi il fait un TROD, pourquoi il ne va pas en CDAG. Le résultat tombe. Bon bah très bien, séronégatif, c’est merveilleux, t’as des pratiques à risque ? Oh tu devrais rentrer à Ipergay. Et bien non, on est désolé, mais là le TROD ce n’est pas fait pour ça. Le TROD c’est fait pour rapprocher les gens qui ne vont jamais dans les CDAG, pour les inciter à faire du dépistage. Il ne faut pas oublier que le TROD lui n’est efficace qu’à partir de 3 mois pour faire un dépistage. Quelqu’un qui est en primo infection, qui fait un TROD, ça passe à travers. Et Aides se sert de ça pour faire du recrutement pour Ipergay. Non. Ce n’est pas du tout éthique et puis alors quand on leur pose la question, quand on leur dit nous à Toulouse, on leur a demandé un engagement officiel de ne pas faire de recrutement pour Ipergay en faisant le TROD, on n’a jamais eu de réponse. Ils ont voulu nous attaquer plus ou moins. Enfin bon c’est tombé à l’eau leur truc. Et d’un seul coup le niveau national se réveille en disant mais où est le problème ? Il n’y a pas de problème pourquoi on ne le ferait pas ? Pourquoi on n’utiliserait pas le TROD ? Décidément je me dis que ces gens-là ont vraiment peu de conscience et qu’ils n’ont aucun problème à se regarder dans la glace le matin parce qu’apparemment pour eux, rien ne pose problème. Tout ce qu’ils font est justifié.

Sandra : Pratiquement une heure qu’on discute, Reda je te laisse le mot de la fin.

Reda : Juste pour dire que je crois que Stéphane a mis le doigt dessus, si je puis dire, que l’élargissement du dépistage ça reste l’enjeu majeur parce que le moteur des contaminations aujourd’hui ce sont des personnes qui ne savent pas qu’elles sont contaminées. Donc qui ont une charge virale astronomique et qui, si elles-même ont été contaminées, prennent des risques. Ipergay c’est un peu comme si plutôt que de s’intéresser à ces personnes-là, ces personnes qui sont contaminées et qui ne le savent pas, qui sont quand même en petit nombre, on va s’intéresser à l’énorme nombre de personnes qui sont heureusement séronégatifs et l’enjeu dans la balance me semble un petit peu disproportionné.

Un dernier mot quand même, c’est que jusqu’ici il y a quand même un aspect de la PrEP qui n’est pas Ipergay, qui est l’étude PARTNER où, quand la PrEP a été utilisée, a été proposée à des couples sérodifférents stables, où une personne est séropositive, l’autre ne l’est pas. Le partenaire séronégatif du coup pouvait prendre un traitement. C’était en Afrique donc le partenaire séropositif lui ou elle n’avait pas de traitement. Et bien là on a vu des taux de protection monter au-delà de 80%. Donc s’approcher de la zone de la protection préservatif et du traitement pris par les personnes séropositives. Donc là on a quelque chose d’intéressant. Donc pour moi c’est l’ultime absurdité qu’on continue sur une voie où ça ne colle pas au mode de vie, ça ne colle pas à la réalité épidémiologique. C’est disproportionné par rapport à la réalité des besoins et on s’acharne sur cette voie-là alors qu’on néglige en même temps les résultats d’essais qui, eux, ont été probants et donnent envie d’aller plus loin.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE

Notre dossier : Pourquoi il faut arrêter Ipergay

- Pourquoi il faut arrêter Ipergay (1/3) : Homos et hétéros ensemble contre un essai communautariste

- Pourquoi il faut arrêter Ipergay (2/3) : Le point de vue de Bernard Hirschel

Notes

[1] Frantz Fanon est un psychiatre qui a rejoint le Front de libération nationale (FLN) algérien pendant la guerre de libération. Il n’a jamais travaillé avec des « migrants » mais avec d’autres révolutionnaires pour libérer ce pays du colonialisme français et pour plaider en faveur de l’unité africaine.