Skip to main content.

Bernard Escudier | Contamination et prévention | Essais cliniques et recherche fondamentale | Homosexualité | Jean-Michel Molina | Julien Delormeau | Reda Sadki | Sexe et sexualité | Stéphane Minouflet

Pourquoi il faut arrêter Ipergay (1/3) : Homos et hétéros ensemble contre un essai communautariste

10 mai 2012 (papamamanbebe.net)

| Votez pour cet article

Nous lisons à l’émission Survivre au sida du mardi 1 mai 2012 le texte de Bernard Escudier : De la conscience de ses actes dans la recherche du plaisir.

« Ce traitement en prévention pose la question de la conscience de ses propres actes et de ses responsabilités entre adultes consentants. Il me parait désobligeant de confier sa conscience à un traitement. Pour des personnes adultes qui peuvent être non contaminées, cette expérimentation relève de l’exploit. Le problème n’est-il pas autre part ? À savoir la force des groupes pharmaceutiques qui ont trouvé une association de lutte contre le sida prête à faire leur publicité. Le problème n’est-il pas autre part ? À savoir que dans cette association de lutte contre le sida de nombreux représentants sont également membres de laboratoires publics qui font des recherches avec des finances de groupes pharmaceutiques privés. Votre vision est quelque peu « bisounours ». Naïve ? À mon sens, le traitement dont vous vantez les mérites est à la source de questions éthiques qui ne sont pas débattues. Sans parler de l’image que donne cette pilule miracle, qui comme dans le meilleur des mondes, peut garantir le plaisir sans la liberté de la conscience. Pour beaucoup cette pilule peut être perçue comme le miracle des gays des pays riches qui s’envoient en l’air au plus haut... Le réseau des loups et des ours vous salue. »

Sandra : Bonjour, bienvenue à l’émission Survivre au sida. L’émission est proposée par Reda Sadki, qui est aujourd’hui avec nous. Reda, de quoi parle ce texte que tu as lu en ouverture ?

Reda : C’est mon ami Bernard. Je tiens à préciser qu’il est plutôt « nounours » que « loup ». Mais c’est cette signature. Je pense qu’il s’agit de parler de la PrEP, la prophylaxie pré-exposition et en particulier d’un essai clinique qui est à l’ordre du jour qui s’appelle Ipergay.

Sandra : En ligne avec nous depuis Marseille, il y a Bernard Escudier, de ce réseau des loups et des ours. Ancien actupien, partisan du PACS de la première heure, qu’est-ce qui vous a rapproché de Reda ?

Bernard Escudier : Disons que je considère que dans les périphéries marseillaises, lyonnaises, parisiennes, il y a des difficultés pour des gens qui n’ont pas obligatoirement les moyens de subsister. Il y a beaucoup de migrants aussi. Moi-même je vis régulièrement à l’étranger, en Grèce. Je connais la question des migrants qui sont très nombreux. Je suis pour le développement des médicaments qui servent à tous. Donc je me suis dit, je vais demander l’avis de Reda.

Sandra : On va discuter avec Bernard Escudier. Mais d’abord, Reda, peux-tu nous aider à comprendre de quoi on parle. D’abord, la PrEP, qu’est-ce que c’est ?

Reda : C’est un acronyme de plus pour les séropositifs et ceux qui les aiment. C’est la prophylaxie pré-exposition. Les auditeurs de l’émission Survivre au sida connaissent le TasP, le traitement en prévention, c’est-à-dire ce qui permet dans un couple sérodifférent pour la personne séropositive qui prend son traitement, en prenant son traitement, non seulement elle s’occupe de sa santé mais en plus elle protège le partenaire séronégatif. Donc ça c’est le traitement prévention. D’où l’idée par la suite de se dire est-ce que des séronégatifs pourraient eux prendre un traitement antirétroviral et se protéger ainsi d’une contamination. C’est donc ce qu’on appelle la PrEP. Pour mon fils qui a aujourd’hui 6 ans et demi, en fait, lorsqu’il s’agissait de le concevoir, j’ai moi-même pris des comprimés de Viread en pensant me protéger à l’époque. C’était en 2005. Evidemment, ce que je ne savais pas, c’est que du fait que, la maman, la future maman je devrais dire, avait une charge virale indétectable, et bien en fait c’était une protection supplémentaire. Un peu comme la ceinture, les bretelles. On ne savait pas tout ce qu’on sait aujourd’hui même si beaucoup de personnes concernées restent dans l’ignorance.

Sandra : Qu’est-ce que l’essai clinique Ipergay ?

Reda : C’est un essai. Ça fait partie d’une série d’essais qui ont eu lieu un petit peu partout dans le monde où il s’agit justement de tester, est-ce qu’en faisant prendre à des séronégatifs des médicaments antirétroviraux, ils peuvent être ainsi protégés de la transmission du virus lorsqu’ils y sont exposés. Donc il y a eu plusieurs grands essais et il faut voir le dynamisme et la motivation des gens qui sont partisans de ces essais. Ce dynamisme et cette motivation dépasse assez souvent la réalité des données et des résultats qui en ressortent. Et c’est ainsi qu’en France, dans la foulée d’un essai qu’il y avait, je pense que les chercheurs s’amusent un petit peu avec ces acronymes, un essai qui s’appelait I-Prex, qui montrait finalement des résultats pas très bons. Au mieux une protection de 40%. Ce n’est même pas pile ou face par rapport à la possibilité d’une contamination. Malgré ces résultats, l’ANRS décide de lancer un autre grand essai qui va coûter effectivement très cher et qui a pour but de voir si l’on peut, en facilitant l’observance, en proposant la prise d’un médicament unique au moment de l’exposition au risque, on peut aider des séronégatifs à rester séronégatifs. En gros c’est ça. Il y a beaucoup de choses en plus à dire évidemment.

Sandra : Reda, tu as a été le premier en France à t’intéresser aux travaux de Pietro Vernazza et Bernard Hirschel concernant l’intérêt préventif du traitement. Tu l’as dit un petit peu tout à l’heure en présentant ce qu’est la PrEP mais est-ce que tu peux clarifier à nouveau, en quoi est-ce que la PrEP c’est différent ?

Reda : C’est vrai que, quand on a été justement de ceux qui disaient un petit peu avant l’heure, le traitement est utile en prévention, on peut protéger quand on est séropositif celui ou celle qu’on aime, pas seulement avec des préservatifs mais aussi avec des médicaments, pourquoi s’opposer comme je le fais face à cet essai Ipergay, essai de PrEP ? Il y a plein de raisons. Mais je pense qu’il y a quelque chose de fondamentalement différent dans le fait que des personnes séronégatives qui n’ont pas besoin de médicament antirétroviraux pour elles-même en prennent uniquement dans un but de prévention de transmission. Il y a des conséquences radicalement différentes en terme de ce que ça veut dire pour nous tous, pour la société, pour les séropositifs comme pour les séronégatifs de cette approche. Il me semble qu’on est en train de foncer tête baissée pour des raisons, pour des motivations, on va dire au mieux idéologiques et politiques plutôt que fondées sur des motifs scientifiques dans le but de mettre fin à l’épidémie du sida.

Sandra : Avec nous également, il y a Stéphane Minouflet et Julien Delormeau. Stéphane travaille dans un sauna gay à Toulouse. Alors que l’Agence Nationale de Recherche sur le Sida affirme avoir mené une très large consultation avec la communauté gay, qui aurait validé l’essai Ipergay, vous lancez Stéphane en mars 2012 une pétition pour demander l’arrêt de cet essai, car vous vous inquiétez du bras placebo et des mauvais résultats en terme de protection dans d’autres essais de ce type. Jean-Michel Molina, investigateur principal, les associations investies dans l’essai, la presse en ligne gay ont répondu en coeur que vous aviez tort, que vos craintes ne sont pas fondées. À peine 80 personnes ont signé votre pétition. Pourquoi persistez-vous ? Êtes-vous seul contre tous ?

Stéphane Minouflet : C’est que justement la communauté que je vois tous les jours sur mon lieu de travail, puisqu’on veut parler des gays, parlons-en. Je les vois tous les jours. Je sais ce qu’ils en pensent. Ils ne veulent pas d’une PrEP. Il est hors de question pour eux de prendre un cachet tous les jours avant d’aller s’envoyer en l’air. Surtout que l’essai Ipergay est basé sur un espèce de sondage qu’ils ont pris en compte à l’ANRS où le gay n’aurait des rapports sexuels que le week-end. À savoir, les hétérosexuels apparemment ont plus de rapports sexuels que nous. Mais voilà, les gays nous n’avons que des rapports le samedi et le dimanche puisqu’il faudrait prendre deux cachets de Truvada d’après l’essai Ipergay, le vendredi soir, un le samedi, un le dimanche et un le lundi. Et après ? Bah on reste couché toute la semaine, on fait dodo. Ce qui est complètement faux. En travaillant dans un sauna, ce qu’on appelle en parlant politiquement correct, un lieu de convivialité homosexuel, les gens viennent deux à trois fois par semaine. Donc si on suit la posologie qui est recommandée par le professeur Molina dans l’essai Ipergay, en fait on prend du Truvada tous les jours. Ce qui revient au même que l’essai I-Prex qui n’a donné lui, qu’une protection à peine de 44%. Ce qui est loin d’être suffisant et qui est très loin de se rapprocher de la protection du préservatif. Donc les gays ne veulent absolument pas de ça. Il est hors de question qu’ils aient une petite diarrhée déclenchée juste avant d’aller au sauna.

Sandra : « La science n’est pas une roulette russe et les gays ne sont pas de la chair à canon ». Expliquez-vous Stéphane.

Stéphane Minouflet : Alors en fait, c’est vrai que ça choque toujours l’association Aides, ça choque toujours l’ANRS, le professeur Molina, le comité associatif. Tout le monde crie au scandale quand je dis ça. Mais ce sont des choses qui me sont revenues et qui me reviennent encore aujourd’hui de part les clients du sauna. Certains me demandent si ce n’est pas le retour du gouvernement de Vichy, si on n’a pas l’impression d’être revenu dans les années 40. C’est vrai que ce sont des réactions qui sont épidermiques. Les gens sont certes un peu extrémistes dans leurs réactions. Mais c’est la sensation qu’ils ont. On a l’impression qu’on prend les gays, on va prendre ceux-là parce que ce sont les plus contaminés. Donc on les prend et puis on leur donne, on voit si ça marche et si ça marche, tant mieux, et si ça ne marche pas bah tant pis, ça en fera que quelques-uns de plus qui seront contaminés.

Sandra : Julien Delormeau, pourquoi avez-vous signé la pétition en faveur de l’arrêt de l’essai ?

Julien Delormeau : Moi j’ai déjà signé la pétition parce que premièrement, je ne comprends pas pourquoi ça ne s’adresse qu’à la population homosexuelle. Je n’arrive pas à comprendre. C’est un problème, je pense, de santé qui ne va pas venir que chez les homosexuels puisqu’après, si l’étude fonctionne, ça devrait pouvoir s’ouvrir à tous. Aux homosexuels et aux hétérosexuels. Je fais également parti de l’association ASIGP-VIH.

Sandra : Qui est l’association ?

Julien Delormeau : L’association dont Stéphane est le président.

Stéphane Minouflet : Association de suivi et d’information des gays sur la prévention du VIH.

Sandra : Bernard Escudier, êtes-vous d’accord qu’il faut arrêter l’essai Ipergay ? Comment expliquez-vous le peu de réactions face à des chercheurs, des associations, et un laboratoire très mobilisé ?

Bernard Escudier : Moi je ne suis pas pour qu’on arrête. Je suis pour qu’on l’étende à tous les séronégatifs hétérosexuels et autres. Je ne veux pas qu’on puisse penser que ce médicament stigmatise une partie de la population. Je trouve ça curieux comme démarche. Le nom aussi me paraît bizarre. Ipergay. J’ai testé auprès d’amis hétérosexuels à savoir quelle était leur réaction face à ce nom là. Ils ont souri au mieux dans le meilleur des cas. En même temps je pense que ce protocole masque la question de la prévention. Moi je pose des questions peut-être totalement inadéquates mais est-ce que ce traitement ne masque pas finalement la faillite de la prévention ? Parce que à ce jour, le meilleur rempart face au virus c’est encore et toujours le préservatif. Maintenant que l’on dise que dans les milieux gays, comme disait Monsieur Minouflet, on ne s’envoie pas en l’air que le week-end, c’est à peu près vérifiable. Mais en même temps je crois qu’il faut peut-être s’intéresser à la question du « bareback » ou alors il n’y pas de lien. Je ne sais pas. Est-ce qu’on ne veut pas finalement prendre de face cette question ? Pourquoi elle fait peur cette pratique du « bareback » ? Ou alors je me trompe.

Sandra : Reda, tu as été auditionné par le Conseil National du Sida le 10 mai 2011, et tu as demandé l’arrêt de l’essai Ipergay. Quelle a été la réaction au Conseil national du sida et pourquoi as-tu fait cette demande alors, qu’aux dernières nouvelles, tu n’es pas homosexuel et donc pas concerné par cet essai ?

Reda : J’ai effectivement été invité par le Conseil National du Sida à donner mon avis sur, non pas sur Ipergay, mais en fait sur la PrEP de manière générale même si en toile de fond il y avait déjà la controverse autour de ces essais. Moi il y avait plusieurs raisons pourquoi j’ai demandé qu’il soit arrêté. Il y avait d’abord sa dimension communautaire. À savoir qu’il n’y a rien qui justifie a priori de limiter un possible progrès de la médecine à une seule population ou encore d’ériger une population en tant que prioritaire qui accéderait à un possible progrès de la médecine en premier et les autres, ceux qui n’ont pas le mérite d’être homosexuels, devraient attendre leur tour. Donc ça c’est la première et une des plus évidentes. Ça devrait crever les yeux. Le fait que ce ne soit pas le cas, c’est-à-dire que tout de suite, les éminents membres du conseil ont opposé l’épidémiologie en disant : « mais vous savez très bien, Monsieur Sadki, la prévalence du VIH dans la population homosexuelle est largement supérieure à celle chez les autres populations. ». Effectivement en terme de prévalence, soit. Mais si l’on regarde le nombre de personnes touchées, le nombre de personnes qui vivent avec le virus, chaque année il y a à peu près on va dire une petite majorité d’hétérosexuels qui vont apprendre leur séropositivité. Si l’on regarde le nombre de personnes qui vivent avec le virus, si l’on s’intéresse à la dignité des séropositifs, on s’intéresse à ça. Pas seulement au pourcentage dans une population donnée, fondé sur des calculs on va dire non certifiés de l’Institut Nationale de Veille Sanitaire. Et donc, il n’y a rien qui justifie de réserver cet essai. Et dans la consultation qui a eu lieu, il s’est passé quelque chose de très bizarre. C’est-à-dire que l’Agence Nationale de Recherche sur le Sida, lorsqu’il s’agit de discuter de la PrEP et de mettre en place ces essais, convoque des représentants de la communauté entre guillemets homosexuelle. Hors, moi qui ne suis pas homosexuel, qui n’ai pas cette chance-là, je ne peux pas avoir de mot à dire sur le sujet d’un possible progrès de la médecine. Quand je vois, quand je vis et que je constate au quotidien les difficultés, de nouveau, des couples sérodifférents, l’idée, le potentiel, que dans un couple le partenaire séronégatif puisse choisir un petit peu comme s’il y avait une pilule contraceptive pour l’homme, le partenaire séronégatif puisse contribuer activement à la prévention positive comme on dit aujourd’hui, ça pourrait être un progrès. Est-ce que ça pourrait changer l’épidémie ou aider à y mettre fin ? Pas sûr. Mais en tout cas, ça peut intéresser des gens qui ne rentrent pas dans les critères d’inclusion tels qu’ils ont été élaborés.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE

Notre dossier : Pourquoi il faut arrêter l’essai clinique Ipergay

- Pourquoi il faut arrêter Ipergay (2/3) : Le point de vue de Bernard Hirschel

- Pourquoi il faut arrêter Ipergay (3/3) : À quels culs s’adresse cet essai ?