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Alain Trautmann | Essais cliniques et recherche fondamentale | Industrie pharmaceutique | Yann

Alain Trautmann, sur l’éradication du VIH : « Il y a des pistes extrêmement intéressantes »

6 avril 2012 (lemegalodon.net)

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Sandra : A l’émission du 21 février 2012, Christine Rouzioux, virologue qui travaille depuis la découverte du VIH avec Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel 2009, a dit ceci à propos de l’éradication du VIH, plus précisément sur la recherche des réservoirs : « Moi qui travaille sur les réservoirs depuis 8 ans, j’ai trouvé que c’était long, que j’étais vraiment seule. Maintenant, je dois avouer que, il y a un grand enthousiasme, et, les firmes pharmaceutiques commencent à venir nous voir et à nous proposer des médicaments. » Ma question est ceci pour vous : dans le domaine du VIH, la politique des médicaments va dans le sens des firmes pharmaceutiques ?

Alain Trautmann : Alors il y a différentes choses. Il y a le fait que les pouvoirs publics en France, très clairement, disons Nicolas Sarkozy, il est en relation étroite avec les Big Pharma, les grosses entreprises pharmaceutiques. Il les reçoit régulièrement, leurs intérêts sont communs. Là, il n’y a rien à attendre spécialement de ça. Mais, heureusement quand des découvertes potentiellement intéressantes avec des applications potentielles apparaissent, eh bien, ça peut être intéressant aussi financièrement. Et donc il y a des cas quand même où il y a des médicaments efficaces qui sont produits. Il ne faut pas être trop négatif. La trithérapie, au départ c’est la recherche fondamentale, et puis il y a bien eu des médicaments efficaces qui ont été produits. Après il y a les questions des génériques par exemple. Vous êtes au courant de ce qui a pu se passer comme conflit notamment en Afrique du Sud au moment où un médicament était produit, efficace, et où l’intérêt des grandes firmes était de continuer à le vendre au prix fort et l’intérêt de la population était de pouvoir l’avoir à des prix réduits. Ca c’est un autre type de conflit industrielle disons.

Yann : Et j’ai une question, est-ce qu’on peut éventuellement espérer que si la gauche passe aux prochaines élections, on peut s’imaginer que la gauche, dite pouvoir public, avec cette force qu’on a l’habitude de lui connaître dans les premières années des congés payés, de tout ce qu’elle représente, est-ce que vous pensez qu’elle va mettre en place une nouvelle politique pour essayer de sauver les hôpitaux et la recherche et tout ça ?

Alain Trautmann : Franchement je ne sais pas. Je suis un peu inquiet parce que disons que la défense des services publics telle qu’elle est faite par quelqu’un comme Mélenchon est certainement assez radicale ou Eva Joly dans le domaine de la justice. Eux, ils ont des convictions sur lesquels les convictions du PS me paraissent moins ferme. Et donc, je pense que si, en gros, si Sarkozy repasse, ça c’est sûr que c’est la catastrophe. Si Hollande passe, il y aurait besoin de encore beaucoup de vigilance et de pression pour que les choses puissent changer. Il y aura besoin de se battre parce que ce n’est pas tout acquis.

Yann : Oui en plus j’ai appris que, aux dernières fois que j’ai été voir mon médecin sur Saint-Antoine, elle m’informait qu’il était en projet, alors bien sûr ce n’est pas crié sur les toits, mais en projet, si Sarkozy repassait que la plupart des hôpitaux seraient rachetés par Axa assurance. Là on rentre encore plus dans le capital. On est dans une épicerie plus que dans le domaine de soigner les gens.

Alain Trautmann : Oui, ça c’est une politique qui est absolument catastrophique depuis un certain nombre d’années, qui consiste à dire que la concurrence libre, que le marché peut résoudre tous les problèmes, que ce soit dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la recherche. Ce qui est évidemment faux. Personne ne pourra croire que le fait de bien éduquer son enfant, on peut le confier à quelqu’un qui voudra, à une société qui voudra faire un maximum de bénéfice sur ce truc-là. Malheureusement, cette importance croissante du marché dans les secteurs qui devraient y échapper comme recherche, éducation, santé, eh bien les socio-démocrates ont contribué aussi en partie à cette évolution. Ils ont eu leur part malheureusement. Je pense que la vigilance doit redoubler.

Sandra : Je reviens sur ma question par rapport aux firmes pharmaceutiques, dans le domaine du VIH, est-ce qu’on peut dire alors que finalement la politique des médicaments n’a pas freiné l’élan des chercheurs dans le domaine du VIH ?

Alain Trautmann : Ca dépend quels chercheurs. C’est-à-dire que les gens comme moi, les chercheurs dans la recherche publique, mon activité ne dépend pas de ce que décide Sanofi ou en dépend quasiment pas. Mais ce qu’il y a c’est que, après pour transformer des découvertes en quelque chose qui soit, qui devienne un médicament, là, il faut que les chercheurs dans la recherche privée, puissent travailler, qu’on leur donne les moyens, etc. C’est là que je vous disais, Sanofi lui, il licencie ses chercheurs, il n’investit pas vraiment dedans et ils mettront de l’argent que si à un moment donné, ils ont l’impression qu’il y a vraiment du fric à faire. Par exemple, je vais vous raconter une histoire très courte qui me parait plus optimiste que ce qu’on a pu dire jusque-là, dans l’institut où je travaille, l’institut Cochin, il y a un chercheur du CNRS qui s’appelle Morgane Bomsel, qui travaille depuis des années sur une question qui est en rapport avec le VIH, qui est ce qu’on appelle l’immunité muqueuse. Ca veut dire que, notre système immunitaire, nos globules blancs qui protègent contre des microbes, on en a un peu partout dans le corps, on en a dans différents organes, on en a dans le sang, dans la rate, dans les ganglions etc. Il y a une partie de cette immunité qui est particulière à ce qui se passe dans les muqueuses, ça peut être vaginale, annale

Yann : Buccale

Alain Trautmann : Buccale, intestinale etc. Et dans ces muqueuses-là, le système fonctionne de manière particulière. Et Morgane, ça fait des années qu’elle se dit, si on veut mettre au point un vaccin contre le sida, c’est sans doute en visant ce qui se passe dans l’immunité muqueuse puisque c’est par là qu’il arrive le virus. Il n’y a quasiment personne qui travaille là-dessus. Elle était très isolée. Et pendant des années, les pouvoirs publics disaient mais c’est quoi ce travail, ça n’avance pas, etc. Et puis très récemment, elle a sorti des résultats absolument fabuleux sur des singes qui ont été infectés par le virus équivalent de HIV, qui s’appelle SIV et donc elle a infecté ces singes par voie normale, c’est-à-dire muqueuse, habituelle disons, après les avoir vacciné, aucun n’a été infecté. C’est-à-dire que le vaccin qu’elle avait mis au point marche sur les singes, pour l’instant c’est un petit échantillon, il n’y en a même pas tout à fait 10 je crois.

Yann : Oui mais c’est déjà un pont.

Alain Trautmann : Disons que, en gros, la plupart des essais vaccinaux contre le HIV pour l’instant sont en échec. Là, c’est sans doute la première piste extrêmement sérieuse, pour l’instant, c’est de la recherche fondamentale. C’est encore dans les laboratoires publics. Maintenant dans quelles conditions, quand sera-t-il possible de faire passer ça et de le développer à l’échelle industrielle ? Ca va dépendre des boites qui seront intéressées. Il va falloir mettre de l’argent. Parce que quand on veut faire des essais à plus grande taille, ne serait-ce que si, au lieu de faire sur 8 singes, s’ils veulent faire sur 100 singes, ça coûte beaucoup d’argent. Cette femme est incapable de le faire. Elle n’a pas l’argent qu’il faut. Donc il faudrait que des boites d’entreprises soient intéressées par ça. Il faudra qu’eux décident qu’il y a du fric à faire.

Yann : Ou l’Etat éventuellement.

Alain Trautmann : Mais l’Etat en général, l’Etat actuellement il est assez fauché, il ne met pas de l’argent dans ce genre de chose. Le message c’est que, oui il y a des pistes, oui il y a des gens qui bossent et qui sortent des nouvelles pistes extrêmement intéressantes. Est-ce que ça va déboucher ? Et quand ? Je ne sais pas.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE