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Alain Trautmann | Essais cliniques et recherche fondamentale | Industrie pharmaceutique

Alain Trautmann : « Je suis très inquiet sur l’avenir de la recherche médicale en France »

6 avril 2012 (lemegalodon.net)

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Sandra : Nous allons parler de la politique des médicaments avec notre invité Alain Trautmann qui est avec nous dans les studios de l’émission Survivre au sida. Avant tout chose, tout à l’heure je vous ai demandé, la première fois que vous avez entendu parler du VIH, vous avez un petit peu répondu mais je crois pas complètement car comme il y avait eu l’entretien de Steve, vous avez plus réagi sur l’entretien de Steve. La première fois que vous avez entendu parler du VIH, est-ce que vous vous en souvenez ?

Alain Trautmann : Je ne me souviens pas exactement mais ce dont je me souviens, c’est que l’histoire qui m’avait beaucoup frappé à ce moment-là c’est tout ce qui était autour des transfusions et des responsabilités des pouvoirs publics par rapport au fait que, à un moment donné, il y avait une information qui indiquait clairement que, dans le cadre des transfusions, il y avait un risque de transmettre une maladie. Il y a eu un délais en France. On a traîné à prendre les bonnes décisions parce qu’il y avait des intérêts économiques en jeu. J’ai été complètement consterné par le fait que des gens, apparemment respectables, y compris les scientifiques, aient pu à un certain moment entre des intérêts économiques d’un côté et un risque à peu près certain à faire courir à des gens, aient choisi l’intérêt économique. A la limite, ce n’est pas tellement une surprise parce qu’il y a d’autres exemples où les intérêts économiques et les intérêts de la population sont en contradiction. Mais enfin là, il s’agissait des pouvoirs publics. Et donc j’ai été très choqué par ça.

Sandra : Alors on va tout de suite rentrer dans le vif du sujet. Lors du colloque sur le médicament qui a eu lieu au Palais du Luxembourg à Paris, vous avez dit que la politique des médicaments est contre les acteurs de la recherche. La politique est faite que pour les industries. Il y a une servitude de la part des acteurs de la recherche et ils acceptent de jouer le jeu. En quoi cette politique des médicaments est contre les acteurs de la recherche ?

Alain Trautmann : Le sujet général, la politique du médicament est un sujet très vaste. Dans plusieurs de ses aspects je suis incompétent. Il vaut mieux le dire. Si on parle de politique du médicament, il faudrait parler, et je ne le ferai pas parce que je suis incompétent, il faudrait donc parler de l’accès aux médicaments du plus grand nombre possible, il faudrait parler des génériques, il faudrait parler des remboursements etc. Ca, ce n’est pas de mon domaine de compétence. En revanche, il y a un domaine que je connais un peu mieux, qui est la question de la recherche médicale. La recherche qui permet d’aboutir à créer de nouveaux médicaments et sur cette question-là, effectivement j’ai deux trois choses à dire. La recherche médicale c’est un travail qui nécessite la collaboration du privé et du public. En gros, les idées de départ sont produites dans des laboratoires publics qui font une recherche libre, fondamentale, qui essayent simplement de comprendre comment fonctionnent les phénomènes naturelles et puis ils sortent de nouveaux concepts qui peuvent intéresser des entreprises et qui vont ensuite développer des médicaments là-dessus. Je suis très inquiet sur l’avenir de la recherche médicale en France parce que dans cette collaboration entre recherche publique et entreprises pharmaceutiques, des deux côtés ça va mal. Alors du côté des entreprises, qui n’est pas ma spécialité mais j’ai quand même quelques petites informations là-dessus, il y a un double problème. Le premier problème, c’est un problème de, quelle est leur activité réelle ? Ce qu’on entend souvent, si on entend par exemple les dirigeants de Sanofi nous parler, ils diront, nous, notre objectif, c’est de trouver des médicaments pour assurer la santé des gens. C’est un mensonge. C’est clair que, une multinationale, son objectif n’a jamais été un objectif philanthropique. Jamais. Ni Sanofi, ni les marchands d’armes ne sont des entreprises philanthropiques. Leur objectif, c’est de faire tourner l’entreprise, de la développer, de faire des profits. Il se trouve que ce que fabrique Sanofi ce n’est pas des armes mais c’est des armes contre des microbes. Ok, très bien. Mais leur objectif premier il n’est clairement pas celui d’assurer le bien être des populations. C’est trompeur d’essayer de le faire croire. La deuxième chose c’est que, ça pouvait encore coller il y a quelques années, dans la mesure où il y avait des entreprises qui avaient des logiques industrielles, qui avaient un vrai projet, qui voulaient développer des médicaments dans certains secteurs, etc, et qui le faisaient de façon méthodiques. Maintenant depuis quelques années, la logique est financière, c’est-à-dire que l’objectif c’est de faire du profit par tous les moyens et pas du tout de développer une certaine ligne. Et pour ça, on voit justement, pour prendre l’exemple de Sanofi, j’aime bien taper sur Sanofi parce que c’est le plus gros, la plus grosse entreprise boite pharmaceutique en Europe, ils vont préférer développer les trucs, je ne sais pas, sur le viagra, des choses comme ça que, enfin ce n’est pas le viagra, mais ce type de médicament qui ne sont franchement pas fondamentaux et puis abandonner leur recherche sur les maladies infectieuses alors qu’il y a des millions de gamins qui meurent de la rougeole etc. Mais ça ne rapporte pas. Donc, ça c’est le gros problème du côté des entreprises actuellement. Maintenant c’est devenu une logique purement financière et donc on n’a pas grand chose à attendre d’eux et d’ailleurs, du point de vue, toujours pour Sanofi, les dernières années, ils ont licencié 20% de leur effectif de recherche. Donc ils peuvent toujours nous bourrez le mou et nous raconter qu’ils développent leur recherche, c’est faux. Ils restreignent. Ils rabotent leur recherche. Maintenant du côté pouvoir public, le problème c’est que, là encore, on pourrait espérer qu’il y a de gros efforts, ces efforts sont absolument indispensables pour pouvoir sortir des nouveaux concepts et là encore, il y a un énorme mensonge qui est que, on nous dit que les gouvernements, les derniers gouvernements ont cherché à beaucoup investir dans la recherche publique en général, en santé ou ailleurs. C’est faux. C’est-à-dire que, en fait, ils redistribuaient l’argent en l’enlevant à un endroit et en le mettant ailleurs et en laissant croire qu’ils mettaient beaucoup d’argent. Je donne juste quelques chiffres parce que c’est un des plus gros mensonges et qui malheureusement est repris. Sarkozy nous parle des investissements d’avenir, il a mis 20 milliards d’euros dans la recherche. 20 milliards c’est un paquet. Si c’est vrai. C’est faux ! Faux, faux. Ils ont fait un emprunt pour 20 milliards et il y a un certain nombre de laboratoires qui vont bénéficier des intérêts de ces 20 milliards. C’est-à-dire à peu près 3% de la somme. Ce n’est plus tout à fait pareil. Mais comme on est en période de crise, ces intérêts, il faut les rembourser ailleurs. Et où est-ce qu’ils le prennent ? Sur le budget de la recherche. C’est-à-dire qu’ils ont simplement...

Yann : Créer un pôle pour donner l’argent.

Alain Trautmann : Exactement. Donc dire qu’ils ont mis 20 milliards dans la recherche, c’est absolument faux. Ils ont déplacé à peu près 200 millions qui étaient à un certain endroit, ils ont mis ailleurs. Voilà l’effort qui a été fait récemment. Et je peux vous dire qu’il y a pleins de laboratoires autour de moi, des très bons laboratoires qui sont en train de crever la gueule ouverte parce que les budgets des laboratoires sont, la plupart fondent et puis il y a quelques-uns qui se portent bien. Mais il y a beaucoup qui fondent. Donc la recherche publique est dans un état actuellement inquiétant parce que les choix politiques récents qui ont été faits ne sont pas des bons choix par rapport à ce qu’on pourrait attendre, que ce soit en santé ou ailleurs.

Sandra : Vous dites que les chercheurs acceptent de jouer le jeu. Quel jeu jouent-ils et vous qui êtes chercheur, est-ce que vous acceptez de jouer le jeu ?

Alain Trautmann : Justement, cette fameuse opération des investissements d’avenir, avec la création de toute une série de structure Labex, Idex, Equipex, tous les trucs en dex, bon. On a agité une carotte devant les chercheurs. On leur a dit, si vous faites ce qu’on vous dit, vous aurez droit à un peu plus d’argent. Et les gens se sont rués là-dedans. Et donc on a été un petit nombre à dire il ne faut pas jouer ce jeu-là, vous êtes en train de vous faire rouler dans la farine. On fait courir tout le monde et puis il y aura une majorité de perdants, quelques gagnants. Mais le bilan globale pour le pays n’est pas bon. Il ne faut pas jouer ça. Mais la carotte, si vous montrez à des gens un petit billet comme ça de loin, bah il y en a beaucoup qui vont courir pour essayer de l’attraper même si... Donc moi je suis en colère contre ce gouvernement qui je pense a pris des mesures catastrophiques et je suis en colère contre mes collègues qui n’ont pas voulu ouvrir les yeux. Un comportement très courant c’est que, en petit cercle, entre nous on dit, ah c’est quand même de la connerie ce truc-là. Franchement, ils nous prennent pour qui ? Et puis, au moment où il faut prendre les décisions, eh bah ils vont signer. Ils y vont. Ils vont à la soupe. Moi ça me consterne. Ce n’est pas des comportements de gens solidaires disons.

Yann : Oui mais c’est parce que aussi on les tient ou on leur fait croire que s’ils n’adhèrent pas tout de suite...

Alain Trautmann : Il y a des gens qui pensent, qui croient aux menaces. Depuis 2004 où j’ai lancé sauvons la recherche, je suis considéré comme par les pouvoirs publics comme un emmerdeur et il y a un certain nombre de gens qui m’ont dit fait gaffe, tu vas trinquer, dans votre équipe vous n’aurez plus d’argent, etc. Même mon équipe financièrement se porte très bien. Je n’ai jamais cédé, je n’ai pas eu peur, j’avais raison. Ca veut dire qu’il est parfaitement possible, si on fait du bon boulot, il est possible de faire son boulot de chercheur correctement et de dire merde à des choses qui ne nous paraissent pas correct. C’est possible.

Yann : Il y a des chercheurs intègrent.

Alain Trautmann : Oui.

Transcription : Sandra JEAN-PIERRE